‹ Mémoires et journal inedit;Chapitre 19 sur 48 · MODÈNE · texte numérisé non relu

MODÈNE

Depuis la rupture du traité de Turin , le duc de Modène n'a plus d'espérance de s'accroître en Italie; depuis qu'en trois semaines nous avons été chassés d'Italie et repoussés en Provence jusqu'au Rhône, il lui reste à peine celle de recouvrer ses États à la paix générale.

Le feu roi se piqua, durant tout son règne, de recevoir avec magnificence les souverains que son amitié avoit jetés dans le malheur ; les traitemens qu'ils éprouvoient à sa cour leur faisoient presque oublier leurs trônes usurpés. Le roi Jacques Stuart, le duc de Mantoue, l'électeur de Bavière, en ont été les preuves. On n'en a pas usé de même sous ce règne-ci. Le prince Charles- Edouard n'a eu , depuis son retour d'Ecosse , qu'un premier moment de bonne réception , et

DU MARQUIS d'ARGENSON. II9

ce moment a paru venir plutôt de la curiosité de le voir que des égards dus à sa position.

M . et madame de Modène manquent absolument du nécessaire. Le duc a vendu au roi de Pologne , à vil prix , les beaux tableaux qui faisoient l'ornement de sa cour et l'admiration des étrangers. La reine de Hongrie lui a enlevé sa dernière ressource : il possédoit dans les États du pape le domaine utile de quelques grands fiefs ; la violence a fait le droit, et le pape n'a pu empêcher aue la cour impériale n'ait prétexté son souverain domaine en Italie pour saisir les terres et s'en approprier la jouissance.

Madame de Modène a demandé que nous exerçassions des représailles dans les Pays-Bas, en lui attribuant les revenus des terres appartenant aux Flamands qui suivent la cour impériale. Ces représailles étoient fondées sur l'usage des guerres précédentes; mais on s'y opposa, en prétextant certains ménagemens assez déplacés. Sans doute les fermiers royaux administrant les finances de la Flandre conquise trouvent plus d'avantage à ce qui se pratique en ce moment.

La duchesse de Modène vit ici comme la plus simple particulière. Elle est mal avec la nouvelle favorite , à cause de l'amitié que lui portoit madame de Châteauroux. Elle n'ose rien demander au roi ; on lui a refusé la pension qu'elle sollicitoit comme princesse du sang. On sait qu'elle fut fort mal reçue lorsqu'elle fit parler d'une de ses filles pour épouser en secondes noces M. le Dauphin. J'ai vu peu de princesses aussi malheureuses et plus patientes que madame de Modène , et sa vertu n'étoit point encore appuyée du secours

de la religion quand je la voyois; j'ai appris depuis qu'elle s'est jetée dans la dévotion.

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