CHAPITRE XV
Naples.
Depuis la mort de Philippe V, roi d'Espagne, et surtout depuis que la reine de Naples est accouchée d'un fils, c'est elle qui gouverne et ses volontés sont des lois. Qui dit volontés de femmes qui gouvernent pourroit dire caprices. La reine est Allemande ; mais elle est conduite elle-même par une Italienne vindicative et avide d'argent, madame Castropigliano. Le ministre Fogliani a déplu à ces femmes , et ne tardera probablement pas à faire place au prince Corsini, qui est dans leurs bonnes grâces.
Lors de nos défaites d'Italie , je tremblois au sujet du royaume de Naples. J'étois d'avis qu'on y envoyât par mer tout ce dont nous et l'Espagne pouvions disposer de troupes, au risque de perdre les deux tiers des envois, que les escadres angloises eussent interceptés. On n'en fit rien ; le roi de Naples ne parut pas sortir un instant de son engourdissement. Ses ressources étoient nulles; ni généraux, ni armée, ni finances. Pourtant sa quiétude absolue sembloit insulter aux soins que nous prenions de sa défense. C'est ce qui donna lieu de présumer que l'Espagne étoit en négociations secrètes avec les cours
DU MARQUIS D'ArGENSON. 121
de vienne et de Londres. Et dans le fait, si les troupes espagnoles ont continué à agir de concert avec les nôtres, elles se sont toujours refusées à toute entreprise ; elles n'ont été que de parade dans nos rangs. L'évêque de Rennes prétend connoitre la simplicité des mœurs de Leurs Majestés Catholiques et de leur premier ministre ; à l'en croire, il n'y a chez eux qu'amour et simplesse ; il les démontre incapables de stratagèmes, de feintes, et d'une conduite aussi déliée que celle de soutenir le rôle d'ennemis à l'extérieur, quoique réconciliés secrètement avec l'Autriche. Si celaétoit, ce seroient leurs propres intérêts qu'ils trahiroient; car nous ne travaillons que pour eux en Italie. Ils nous jettent en de folles dépenses; mais ils en font aussi. Les Anglois font le plus grand tort à leur marine.
Le fait est que le pillage de Gènes a longtemps retenu les Autrichiens. Puis, cette république s'étant soulevée et ayant chassé honteusement le général Botta , la hauteur et la vengeance de la reine de Hongrie l'ont portée à s'y acharner. Ainsi le soulèvement de Gênes a véritablement conservé Naples. Il nous donne un pied en Italie, et la facilité de communiquer par terre avec Don Carlos , et de le secourir au besoin. Si , au lieu de cela, nos ennemis faisoient un pont d'or à la république de Gênes, peut-être cette réconciliation seroit-elle la perte du royaume de Naples.