‹ Mémoires et journal inedit;Chapitre 22 sur 48 · Le 9 juillet · texte numérisé non relu

Le 9 juillet

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Le jeune roi commença par la conduite la plus généreuse et la plus évangélique , en rendant le bien pour le mal à la reine douairière. Il est innombrable ce qu'il en a reçu de maux , presque depuis sa naissance. Il étoit relégué dans son appartement; quiconque le voyoit étoit proscrit. On ne peut excepter que le poison de ses maléfices ; encore assure-t-on que de jeunesse // avoit été maltraité par les chirurgiens de sa marâtre, et rendu incapable d'avoir postérité. C'est elle qui a fait répandre que la reine aujourd'hui régnante aimoit l'eunuque Farinelli, fameux chanteur italien. La reine est grande musicienne ; sa considération pour le talent de Farinelli, et quelques inconséquences de sa part, ont donné lieu à cette horrible calomnie.

Sous ce règne , le Portugal est bien à couvert de toute invasion espagnole. On prétend même que si le roi de Portugal en étoit capable , et s'il ne préféroit pas à toute occupation politique les intérêts de son église patriarchale,ilgouverneroit l'Espagne par sa fille.

Le maréchal de Noailles ne cesse de dire que nous avons beaucoup perdu à la mort de Philippe V. Il a continué ses liaisons avec la reine douairière, et prétend que notre intérêt est de conserver l'amitié de cette princesse, parce qu'elle a nommé tous les ministres actuels , qu'elle est mère des souverains futurs de l'Espagne, et dépositaire de tous les secrets d'État. Il paroît cependant que son crédit est aujourd'hui peu de chose; car elle vient de recevoir l'ordre (en juillet 1747) de sortir de Madrid dans l'espace de trois jours , de se retirer à Saint-Ildefonse, et

de là dans une ville éloignée de Madrid, dont on lui laisse le choix.

Je m'étois proposé de tenir avec le nouveau roi une conduite tout autre qu'avec le précédent : c'étoit de ne lui rien cacher. Qu'il est doux de se laisser aller à l'amour de la sincérité , quand elle est la bonne route des affaires ! Avec la reine douairière, il falloit lui tout promettre dans ses fougues, encenser ses passions pour ne pas nous aliéner l'Espagne, et conclure la paix sans elle, si nous voulions jamais l'obtenir et sauver les deux couronnes. Je voyois au contraire dans Ferdinand un amour impatient de la paix et du bonheur de ses peuples, un cœur flétri par la vue des misères de son royaume, ne continuant la guerre commencée que par honneur et pour en sortir d'une manière supportable. J'avoue que je me livrois avec plaisir à l'espoir d'une union parfaite entre les deux branches de la maison de Bourbon; et si je n'ai pu m'attirer à Madrid toute la confiance que je désirois obtenir, j'ai du moins la satisfaction d'avoir laissé les choses en bon train lors de ma sortie du ministère. Il est vrai que le refus de l'infante Antonia , que je crus devoir conseiller au roi, ne contribua pas à me réconcilier avec la cour d'Espagne.

Ferdinand prit pour principe en montant sur le trône de se montrer tout Espagnol , pour éviter le reproche qu'on avoit fait à son père , de conserver trop d'attachement pour sa première patrie. Ffir<:/i/2<3n^renvoyades emplois tous les étrangers. C'est sous ce prétexte que furent révoqués M. de Campo Florido, ambassadeur en France, et le comte de Gages, qui commandoit en Italie.

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M. de Campo fut frappé du coup le plus' inattendu. Il fit mille singeries en partant d'ici, donna de petits présens à toute la cour, fit pleurer tout le monde. Il me semble que je m'attendris aussi de ce spectacle. Il n'y eut qu'un mot sur son compte : c'était pourtant un si bon homme! Il emportoit des richesses immenses. Il se vantoit d'aller en ambassade à Naples. Nous sûmes bientôt qu'il n'en étoit rien, mais qu'il y étoit exilé avec une pension. En y arrivant, il perdit sa femme et se fit jésuite. Le duc d'Huescar, qui l'a remplacé , étoit déjà venu en France , l'hiver précédent, en ambassade extraordinaire. C'est un homme vif et firanc , fort ignorant et de peu de travail; capable de s'entêter dans une petite sphère d'idées, pour en sortir très-difficilement ; aimant la dépense et l'obscurité. Il a échoué dans le but de sa seconde ambassade, comme de la première. Dans l'une, il s'agissoit de changer le partage d'Italie; dans celle-ci, de remarier le Dauphin avec la sœur de sa première femme.

Le changement du comte de Gages pour le marquis de la Mina fut un événement d'un genre tragique, au lieu de la comédie qu'avoit jouée parmi nous M. de Campo. M. de Gages avoit l'estime et la confiance de deux armées, et une grande réputation par toute l'Europe comme militaire. Il s'entendoit parfaitement avec M, de Maillehois, et c'étoit un immense avantage pour la conduite de l'armée combinée. M. de la Mina, au contraire , est indocile aux remontrances et à la raison , grand Espagnol par sa haine pour la France, ne doutant de rien, se refusant à tout. Ses instructions secrètes portoient de ménager

extrêmement ses troupes, de ne les jamais exposer. On peut dire que , depuis qu'il a pris possession du généralat, les troupes espagnoles n'ont pas plus servi à la cause commune que si elles eussent été de carton. Le conseil de Madrid a dit : « Il ne reste plus qu'une vingtaine de mille hom- » mes de toutes les forces de la monarchie de ;> Castille ; les provinces sont dépeuplées et dans )) l'impossibilité de recruter ce débris d'armée. )) Gardons-nous bien de le perdre. Voyons ce que » nous produisent les promesses des François » pour l'établissement de Don Philippe; mais ne » mettons plus rien au hasard. »

A peine le maréchal de Maillebois fut- il sorti de contradiction avec M. de Castelar, qu'il retomba donc dans l'humeur hautaine et les desseins cachés du marquis de la Mina. Il n'y concevoit plus rien. Le nouveau général désapprouvoit tout. Il disoit que l'état des deux armées ne demandoit autre chose que la retraite ; il applaudissoit cependant d'abord aux plans de défense ; le lendemain il y trouvoit à redire , et le troisième jour il ordonnoit de marcher en arrière. Ainsi , de proche en proche , nous évacuâmes en peu de semaines toute l'Italie. La Mina contredisoit sur tout; Maillebois n'insistoit pas : ainsi chacun des généraux pensoit rejeter sur l'autre le défaut de résistance, et ils s'accusoient réciproquement. Le bruit fut grand, en Italie et par toute l'Europe, que l'Espagne alloit conclure une paix séparée, à notre exclusion, avec les cours de Vienne et de Londres , par le canal de Lisbonne. La ruine et l'abandon de Gênes confirmèrent ce bruit en apparence,

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sans que rien nous en eût procuré la certitude.

Il est vrai aussi que le maréchal de Maillebois fut mal servi à la cour d'Espagne par l'évêque de Rennes, qui écoutoit trop les passions de madame de Fuenclara, sœur de M. de Castelar, dont ce prélat s'étoit épris. Madame Infante ne le desservoit pas moins par les lettres qu'elle écrivoit tous les jours au roi , sous l'inspiration du maréchal de Noailles.

La cour d'Espagne avoit démenti officiellement l'accusation portée sans preuves suffisantes par le maréchal de Maillebois contre les généraux espagnols, d'avoir eu dessein d'arrêter comme traîtres les François qui servoient sous leurs ordres. Enfin M. de Maillebois commandoit la plus foible armée qui ait jamais été chargée d'une grande entreprise. Elle n'étoit que de douze mille lantassins effectifs. Ni lui ni moi n'avions eu le crédit de la faire augmenter. Il manquoit de tout. D'après tous ces motifs, il n'est pas étonnant qu'à la cour on lui donnât tous les torts , et Qu'on s'en prît à lui seul de la retraite d'Italie et de l'entrée des ennemis en Provence.

Quand j'appris que le roi vouloit changer son général en Italie , je dus prévoir ma propre disgrâce. Le maréchal de Maillebois fut révoqué avec une grande dureté ; on ne lui donnoit aucune récompense de ses longs et utiles services, tant dans les affaires heureuses que dans l'adversité. Le maréchal de Belle-Isle fut nommé pour le remplacer, et obtint de suite un renfort de quarante-deux bataillons, et toutes les dépenses nécessaires pour la défense de la Provence. Comme on se disposoit à cet effet , voilà

que le marquis de la Mina signifia que ses ordres étoient de nous quitter, et d'aller hiverner avec ses Espagnols en Savoie. On ne douta plus alors que les Espagnols n'eussent fait leur paix. Je fis un mémoire, que le roi lut en particulier, sur le bien et le mal de cet abandon. Mon frère me dit que je me perdois par tout ce qui arrivait de la part de l'Espagne. Je demandois ce qui étoit de ma faute en tout cela, et si cela ne venoit pas plutôt d'avoir laissé le maréchal de Maillebois sans armée.

Cependant ce ne fut que l'affaire de quinze jours de faire changer les résolutions de l'Espagne. Je fis si grande honte à cette cour de ses manœuvres et de ses réticences , l'évêque de Rennes fit si bien valoir mes nouvelles instructions, que je reçus plusieurs déclarations à la fois qui nous constituoient plus alliés de l'Espagne que du temps de Philippe V. Il n'y a jamais eu de négociation plus heureuse, en apparence du moins. M. de la Mina eut ordre positif de rebrousser chemin , et de se joindre à nos troupes pour défendre la Provence. On fit des recrues en Espagne pour compléter l'armée; il fut ordonné à tous les ministres d'Espagne dans" les cours d'Europe, défaire des déclarations publiques de la résolution où étoit cette puissance de continuer la guerre.

Il est certain que, pendant que j'ai conduit les affaires étrangères, je n'ai jamais vu l'Espagne sans quelques négociations secrètes pour une paix particulière. Ferdinand n'en a commencé aucune; mais il n'a pas rompu celles qui étoient entamées avant son avènement par sa belle-

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mère. Depuis l'abbé Grimaldi, envoyé à Vienne avec des instructions secrètes du maréchal de Noailks, il y eut un sieur Alvès, frère du secrétaire du duc d'Huescar, dont la mission durcit encore lors de ma sortie du ministère.

Quoi qu'il en soit, la franchise dont j'avois usé envers Ferdinand VI et son premier ministre M. de Carvajal m'avoit acquis leur estime de telle façon, que j'en reçus une preuve remarquable' peu avant ma disgrâce. Le duc d'Huescar vint un soir exprès de Paris pour faire savoir à moi seul, et au roi, si je le jugeois convenable, qu'il se passait à sa cour des intrigues infernales pour exiger ma dcpossession ; que Sa Majesté catholique en étoit dans la dernière indignation. Il me fit entendre que le maréchal de Noailles y avoit grande part par sa correspondance avec madame Infante et avec les dames qui la gouvernaient. C'étoit là le sujet du courrier que je savois avoir été envoyé de Fontainebleau aux frais du maréchal de Noailles et de sa cabale '. Je savois que ce courrier étoit chargé d'un grand mémoire contenant tous les prétendus griefs de l'Espagne contre moi. Je montai le soir chez le roi, et lui exposai la commission du duc d'Huescar. Je lui répétai deux fois le mot d'indignation, comme venant du roi d'Espagne lui-même.

C'étoit alors qu'il étoit question de remarier M. le Dauphin. Les mouvemens que se donna la cour d'Espagne pour faire préférer l'infante Antonia , sœur de feu madame la Dauphine , fii-

I . Le maréchal de Noailles étoit de retour de son ambassade.

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rent plutôt une grande affaire de cour qu'une négociation politique. On assuroit bien que le pape ne pourroit refuser des dispenses pour une alliance si importante à la catholicité ; mais c'étoit une chose absolument contraire à nos mœurs que d'épouser la sœur d'une femme dont on a des enfans ', il n'y en a pas même d'exemple dans notre histoire. Il y a grand danger pour les suites d'une telle irrégularité. Le roi saisit ces objections de lui-même, dès qu'il en fut question. MM. de Noailles et de Maurepas, grands partisans d'Espagne à Versailles, n'en purent disconvenir; mais ils n'en travailloient que plus ardemment sous main à conclure cette affaire. Je ne parle pas des autres reproches que l'on pouvoit faire à l'infante Antonia : elle est encore de quelques lignes plus petite que n'étoit feu madame la Dauphine; elle est aussi noire que sa sœurétoit rousse; elle a tout le caractère de sa mère , et eût voulu se mêler de tout en France.

Cependant nos François pensionnés d'Espagne écrivirent à la cour de Madrid qu'il falloit pousser la proposition, menacer el embarrasser le roi, qu'on en viendroit à bout. On gagna d'abord Vévêque de Rennes, en lui promettant un chapeau de cardinal. Il écrivit des lettres foudroyantes pour engager à ce mariage , disant que le refus de l'infante Antonia, si le roi y per«évéroit, révolteroit plus l'Espagne que le renvoi de l'infante en 1724. On nous envoya des consultations théologiques. Mais tout cela ne prouvoit pas que ce

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