CHAPITRE XVII
Saxe; Mariage de M. le Dauphin.
A près avoir conclu sa paix particulière avec ^la Prusse, l'électeur de Saxe recruta ses troupes, et fit montre d'une belle armée de quinze à vingt mille hommes , nous menaçant de la vendre à nos ennemis si nous ne lui en payions l'entretien. Agissant ainsi, le comte de Bruhl montroit nous bien connoitre. Nous étions en train de payer des subsides à toute puissance qui pouvoit vendre des troupes contre nous, et je fus encore obligé de céder, comme à mon ordinaire.
Le maréchal de Saxe craignoit, plus que tout autre, d'avoir à combattre contre les Saxons ses compatriotes. Les ministres du conseil voulurent bien mériter 4'un général si fort en faveur. Ainsi les intérêts du trésor royal furent sacrifiés à des considérations personnelles. On accorda à la Saxe deux millions de subsides annuels pendant trois ans. Je représentai plusieurs fois au roi que, si Sa .Majesté m'avoit laissé le maître , je me serois fait fort de finir cette affaire moyennant cinq ou six cent mille livres. Je doutois que la Saxe se décidât à cet acte de bassesse et de trahison , de joindre ses troupes à nos ennemis, et de se dégarnir tout à fait contre les tentatives de son voisin inquiet et ambitieux, le roi de Prusse.
C'étoit encore par une faveur spéciale et tout à fait nouvelle que dans ce traité le roi de France donnoit à l'électeur de Saxe roi de Pologne le titre de Majesté, titre qui n'avoit jamais été accordé par nous à un prince électif.
Une partie de notre subside a été payée d'avance, le reste à la plus juste échéance. Messieurs Paris ne demandent pas mieux que de payer avec l'argent du roi, et ils sont toujours les plus ardens solliciteurs des subsides que nous prodiguons partout si libéralement.
Que l'on considère cette suite d'événemens bizarres. Le roi de Pologne refuse la couronne impériale et l'honneur de pacifier l'Europe, en vue d'obtenir les dépouilles de la Prusse : c'est lui qui est dépouillé de ses États, ruiné, avili; on lui rend ses États moyennant un tribut, et c'est nous qui payons les frais de ce tribut , nous qui, dans cette guerre, étions alors victorieux et conquérans de toutes parts.
De plus, l'argent que nous dépensions en cette occasion ne nous assuroit rien. Sans les autres avantages que nous procurâmes au roi de Pologne, il nous eût peut-être encore une fois échappé. Le comte de Bruhl n'a ni foi ni principes. Sa politique, ce sont précisément les manœuvres d'une courtisane jointes aux ressources d'un chevalier d'industrie. Le roi son maître est endormi et enveloppé d'épaisses ténèbres; sa volonté d'être honnête homme cédera toujours aux subtilités déguisées de son jésuite et de son favori.
Par notre traité de subsides, le roi de Pologne ne promettoit rien de positif. Il s'y réservoit même la liberté d'obéir aux résolutions de la
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diète de Ratisbonne. M. de Vaulgrenant étant revenu ici au commencement de l'année 1746, son secrétaire, le sieur Durand d'Aubigny, fut chargé des affaires pendant six mois. Il eut l'honneur de signer le traité de subsides et d'amitié. Il se figuroit avoir ainsi jeté les premiers fondemens du mariage de M. le Dauphin. La vérité est qu'il n'y a guère plus contribué que le courrier que je dépêchai quand le roi eut résolu ce mariage. Pourtant il a fondé sur ce mérite de grandes espérances de fortune, il a tiré vanité de ces deux grandes affaires ; mais il s'est trop pressé de s'en vanter. Le roi n'a pas été content de ses manœuvres souterraines pour se faire recommander par les étrangers. Au reste , c'est un garçon d'esprit; ses vues en politique sont plus étendues que justes, ses dépèches étoient des volumes. Il rencontroit quelquefois le vrai, et il seroit capable, s'il étoit bien dirigé. Je l'avois donné k M. de Vaulgrenant. Il m'avoit été recommandé par M. le duc d'Orléans.
A l'approche de la diète de Pologne , il fallut y nommer un ambassadeur. Je proposai au roi le marquis D« Issarts, homme de qualité, du comtat d'Avignon. Il est né en Provence, et aussi délié qu'il paroît épais dans sa grosse figure. Je lui trouvai de la sagesse et destalens d'insinuation. M. le prince de Conti me l'avoit recommandé; M. et madame la duchesse de Chartres l'avoient pris en grande affection. Je fus fort aise que ces illustres recommandations devinssent heureuses; mais je puis bien assurer qu'elles n'étoient qu'en second dans les motifs d'un choix libre. Il me parut le moins mauvais de tous ceux
qui se présenloient alors pour les emplois étrangers. Des Issarts fit très-bien, il fut heureux, il obtint des grâces, il fut comblé de présens. Il se conduisit avec adresse, la fortune couronna sa prudence. Je ne l'ai éprouvé ni ingrat, ni' méchant, mais fort éveillé sur ses intérêts particuliers. J'ignore ce qu'il a fait depuis ma disgrâce. Aussitôt après son départ, j'appris que M. le prince de Conli songeoit sérieusement à la couronne de Pologne. Je n'avois encore rien vu de si surprenant, ni de si absurde. Vint me trouver un soir à Versailles avec beaucoup de mystère, un sieur Blandowsky, gentilhomme polonois. Cet homme avoit été employé à la dernière élection du roi Stanislas; le cardinal de Fleury en faisoit cas. Voici ce qu'il me conta, et me prouva par des lettres : M. le prince de Conti avoit travaillé, par l'entremise et M. de Saint-Séverin , à sa future élection au trône de Pologne. Le roi Auguste, disoit-on , ne pouvoit aller loin ; il commençoit à avoir les jambes ouvertes , comme feu son père dans la maladie dont il est mort. Le prince avoit fait venir Blandowsky pour le consulter. Il avoit assez mal payé son voyage, l'avoit caché à Vlsle, où ils avoient eu plusieurs conférences ensemble. Il me donna copie de tous les mémoires et instructions qu'il avoit fournis. Il avoit trouvé au prince quelques qualités éblouissantes, mais en avoit remarqué d'autres qui ne pouvoient réussir en Pologne.
Pourquoi cet homme, que je ne connoissois pas, venoit-il tout à coup me faire de telles confidences et me divulguer ce secret, tandis qu'il m'avouoit lui-même que le prince de Conti lui
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avoit recommandé de ne le confier à qui que ce fût, et à moi moins qu'à tout autre?... Il me dit avoir fait de longues réflexions sur le personnage qu'on lui faisoit jouer en France , et sur les suites qui pouvoient en résulter. Quand il étoit parti de Pologne , il ne savoit pas que ce fût pour conférer à l'insu du ministre. Cette circonstance lui sembloit périlleuse. Il s'étoit informé de moi; il me connoissoit déjà de réputation dans son pays. Rien ne lui démontroit, disoit-il, que ma disgrâce fût prochaine, et l'affaire dont il s'agissoit le supposoit cependant , si elle s'exécutoit sans moi. Il trouvoit au contraire dans M. le prince de Conti tant de présomption et si peu de fonds, tant de paroles et si peu de suite, qu'il ne pouvoit s'embarquer sur ses promesses. Le prince ne lui parloit que de sa faveur auprès du roi, que d'opérer sans le ministère; il ne lui montroit aucune preuve de cette volonté royale. Il ne vouloit donc pas, disoit-il, partir sans avoir rendu l'hommage qu'il devoit pour cette grande affaire au ministre qu'elle regardoit. Il désiroit que j'en parlasse à Sa Majesté, et ne se croiroit autorisé que quand je lui aurois dit que le roi l'approuvoit.
Je consultai mon frère; après avoir longtemps réfléchi, il m' avoua cju'ilyavoit bien cjuelquc chose de tout cela dans l'esprit du roi; (juejeprisse garde à ce ijue jediroisàSa Majesté, que l'affaire étoit délicate.
Je fis un extrait de ma conversation avec Blandowsky. Je ne fis paroitre aucune défiance de mystères entre le roi et le prince de Conti; je parus n'y point entendre finesse , et j'exposai le fait tout simplement. Je raisonnai sur la future élection du
prince de Conîi. Je démontrai tout le pernicieux de ce projet , et l'inconvenance qu'il y auroit envers le roi Auguste à paroître disposer de sa couronne tandis qu'il se portoit fort bien '. Je revis Blandowsky; il ne venoit que de nuit. Il me demanda une pension sur l'état des grâces que le roi fait en Pologne, et, sur la recommandation de la reine, qui s'intéressoit en sa faveur, la pension lui fut accordée.
On a su quelque chose dans le monde de l'ambition de M. le prince de Conti. L'envoi de M. Des Issarts en Pologne passa pour un moyen de travailler à son élection. Cet ambassadeur étoit réputé une créature du prince, quoique son choix eut été parfaitement libre de ma part, et que je n'eusse aucune arrière-pensée en le désignant.
J'ignore si Sa Majesté goûte le projet de faire élire le prince de Conti au trône de Pologne , ni à quel point cela lui tient au cœur; j'ai vu, à la vérité, quantité de circonstances qui ne concourroient que trop à le faire croire.
M . le prince de Conti travaille souvent avec le roi , et vient avec un portefeuille , sans que l'on comprenne ce qu'il y va faire depuis qu'il n'a plus d'armée à commander. Il s'informe de tout à nos ministres du Nord ; son travail est long et réglé avec Saint-Séverin.
Les instructions que j'ai données à M. Des Issarts pour la diète de Pologne sont bien contraires aux vues de M. le prince de Conti. Le roi les a approuvées. Elles ont réussi parfaitement ,
I. Le roi de Pologne Auguste Ul n'est mort qu'en 176}, après trente ans de règne.
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ei l'ambassadeur y a trouvé facilité et grand honneur. Elles étoient complètement favorables à la maison de Saxe , et voici sur quoi je me fondois : Nous dépensons déjà deux millions par an pour nous assurer l'amitié du roi de Saxe; dépenserons-nous plusieurs autres millions en Pologne pour détruire notre propre ouvrage?
D'ailleurs, nous aurions jeté des sommes énormes en ce pays sans obtenir de résultat. Qu'avons-nous produit par nos intrigues aux précédentes élections ? Nous avons renforcé le parti moscovite, qui écrase aujourd'hui cette république. Le système que je recommandois nous épargnera bien des maux et bien des frais , s'il est suivi après moi. Il désespère déjà la Russie et la cour de Vienne ; si nous continuons ces sages ménagemens , nous ferons perdre à la Russie une grande partie de son crédit dans le Nord. Nous travaillerons nous-mêmes au bonheur de la Pologne : car la royauté , devenant héréditaire de fait dans la maison de Saxe , sera exempte de tyrannie tant qu'elle sera notre amie et appuyée par nous.
Ce fut à la diète même que fut déclaré le mariage de M. le Dauphin. Rien ne pouvoit venir plus à propos pour nous y faire des amis. Les Polonois crurent que ce mariage ne se concluoit que pour nous les attacher davantage; ils virent une compatriote dans la princesse saxonne. Certainement le vieux roi est aujourd'hui comblé de reconnoissance et d'amour pour la France. Voilà comment je suis parvenu au but de notre subside , plus efficacement que par le subside même. Voilà aussi quel parti j'ai tiré de la cour de Dresde, en moins de deux années à compter
du traité de Varsovie, où les mauvaises mesures de notre ministère l'avoient tellenîent aliénée de nous qu'elle s'étoit jointe à nos ennemis.
Second mariage de M. le Dauphin.
J'ai déjà parlé de l'embarras où nous jeta la cour d'Espagne en voulant donner pour seconde femme à M. le Dauphin l'infante Antonia, sœur de celle qu'il venoit de perdre. L'inceste choque en France plus qu'ailleurs; on le regarde comme offensant la nature. Nous donnons encore dans quelques superstitions de bons et mauvais augures ; nous attribuons à certaines infractions la nécessité de porter malheur et d'attirer la colère du ciel. On a répandu , depuis Calvin , bien des doutes sur le pouvoir absolu des clefs. Ainsi, une dispense de Rome pour se marier au premier degré ne mettra jamais les consciences en sûreté. Pourquoi donc exposer la race royale à ces dangers sans nécessité ? Les partisans d'Espagne prétendoient qu'il y avoit nécessité à affermir l'union des deux couronnes. On répondoit d'abord que cette intime union étoit plus nuisible qu'utile; mais, déplus, qu'elle existeroit toujours, quand même ce mariage incestueux n'auroit point lieu. C'est en cette occasion que le roi me donna la plus grande preuve de confiance ûju'il eut encore accordée à aucun ministre, depuis la mort du cardinal de Fleury. Toute la cour avoit pris parti en faveur du mariage d'Espagne. On avoit fait croire au Dauphin qu'il étoit amoureux de l'infante, sans l'avoir jamais vue. La reine y étoit portée par un entêtement sans mesure. On avoit
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effrayé le roi de tout ce qui pouvoit l'intimider. Les NoailleSj les Maurcpas, qui conduisent toute la cour femelle, toutes les harpies, les fausses dévotes, les catins, tout étoit en mouvement. Madame Infante écrivoit au roi les lettres les plus longues et les plus tendres sur cette matière. L'évêque de Rennes avoit pris le département des menaces; il faisoit entrevoir les plus affreux malheurs si l'on ne demandoit en mariage l'infante Anîonia. Mais le roi s'étoit prononcé devant ses ministres sur son refus , et sur ses craintes d'un scandale général parmi son peuple. Bientôt Sa Majesté me donna une occasion de lui parler plus ouvertement. Elle me montra une lettre de madame Infante, qu'elle me donna à lire en entrant dans la tribune de la chapelle. Je fus obligé de la lire dans mon chapeau, durant la messe. Au retour, j'entretins Sa Majesté avec effusion de cœur de tout l'artifice qu'on employoit pour lui nuire. Plût à Dieu que j'eusse osé renouveler plus souvent cette conversation! Je lui démontrai les progrès de cette cabale , par quels degrés on étoit parvenu à séduire la reine, le Dauphin , Madame et toute la cour ; que peut-être on lui désobéissoit ouvertement dans sa famille même, et que quelque peu plus le Dauphin se refuseroit au mariage que Sa Majesté lui voudroit faire faire; que le roi d'Espagne lui-même avoit été séduit ; qu'on lui avoit fait entendre qu'il falloit intimider la France pour réussir; qu'ainsi Sa Majesté Catholique avoit d'abord fait connoître sa disposition à accorder l'infante Antonia , si le roi la demandoit ; que cette disposition étoit devenue proposition»
puis instance , et enfin menace ; que de la menace on en viendroit sans doute aux effets , et qu'enfin il faudroit une guerre pour marier M. le Dauphin à la volonté du roi : le passé prouvoit l'avenir. Je persuadai le roi ; mais je fis plus, je l'assurai que, s'il vouloit déclarer demain son intention de marier le Dauphin à toute autre qu'à l'Infante, il n'en seroit rien de toutes ces grandes menaces, que personne ne souffleroit mot, et que l'Espagne n'en seroit que mieux avec nous. Le soir, je remis un mémoire à Sa Majesté où je développois le sujet de cette conversation.
C'étoit alors que tout ce qui entouroit le roi ne lui parloit que de ma prétendue incapacité. Le roi seul pouvoit juger de ce qui en étoit par ce qu'il m'avoit vu faire depuis deux ans, et par tout ce que je lui avois annoncé de vrai et de justifié par l'événement. Le lendemain Sa Majesté reçut encore une lettre de Madame Infante, qui augmentoit ses prières et ses menaces. Sa Majesté s'écria : (c En voilà trop. » Elle m'envoya chercher de grand matin ; elle m'ordonna d'expédier sur-le-champ un courrier avec la demande de la princesse de Saxe. Tout étoit prêt , et en moins de vingt-quatre heures les expéditions furent faites, et le courrier partit pour Dresde.
Sans ce moment heureux de persuasion que je saisis, je crois que M. le Dauphin ne seroit pas encore marié ; et pourtant qui eût osé conseiller de ne pas remarier promptement un fils unique, dont les jours sont si précieux .? Sans doute un aussi grand parti que celui de l'héritier de la couronne auroit pu tenter beaucoup de rois qui ont des filles à marier; mais, je le de-
mande, les alliances fondées sur un tel espoir peuvent-elles être de beaucoup de durée ? Les mariages entre souverains lient pour le moment, mais la politique finit par l'emporter sur les désirs du père de famille. Ces alliances s'oublient au bout de quelques années , puis s'effacent entièrement au premier événement où les intérêts des princes sont engagés. Le feu roi fit la guerre au roi d'Espagne, son beau-père, peu après son mariage. Le roi Guillaume n'eût pas détrôné le roi Jacques II s'il n'eût été son gendre , ni le roi de Sardaigne trompé la France si sa fille n'eût été duchesse de Bourgogne. A peine ce double lien étoit-il conclu qu'il a tourné en inimitié et en parjure. Il est vrai qu'un mariage sied bien à une paix , on est accoutumé à cette convenance, elle est d'usage, elle réjouit les peuples ; mais en examinant ces sortes d'événemens, on reconnoit qu'ils n'ont eu d'autre but aue celui d'une cérémonie extérieure, lors de la célébration d'une paix générale.
Le second mariage de M, le D'aupHin étoit donc fort pressé et fort important à décider. H falloit une princesse saine, féconde; ses qualités personnelles intéressoient plus que les conditions politiques de son alliance. Je puis dire que ce fut plus en père qu'en roi que Sa Majesté examina avec moi les divers partis qui convenoient à son fils; j'eus à ce sujet plusieurs conversations avec Sa Majesté.
J'ai déjà parlé du mariage projeté avec une princesse de Modène. Il y en avoit deux à choisir, toutes deux belles, bien faites, douces, surtout élevées dans le malheur, ce qui les eût rendues
meilleures sur le trône : on peut en juger par le caractère de madame de Penthièvre^, leur sœur aînée. Mais ce fut justement à cause de madame de Penthièvre que ce refus se décida : il eût été inconvenant, disoit-on, que madame la Dauphine fût, à notre cour, la cadette d'une princesse légitimée.
Il y avoit une princesse de Danemarck, qui fut proposée par Bernstorff, et une de Prusse, dont ■me parla Maupertuis; mais la religion y mettoit obstacle , et je ne crus devoir amorcer personne de vaines espérances. Il falloit, pour ainsi dire, conclure l'affaire avant de la négocier. D'ailleurs, nous n'aurions pas gagné les rois de Prusse ou de Danemarck plus que nous les avions; il ne s'agissoit que de leurs sœurs , ce qui diminue beaucoup l'intérêt. Le roi de Prusse fit un coup d'habileté, quand il vit le mariage avec la princesse de Saxe prêt à se conclure : ce fut d'en faire solliciter le roi expressément par son envoyé.
Tout se réduisit bientôt à deux seuls partis, la princesse de Savoie et celle de Saxe, toutes deux catholiques , toutes deux aimables et bien élevées, toutes deux bien faites et de bonne santé. Cependant la princesse de Saxe promettoit plus de fécondité, car cette qualité est l'apanage de sa famille. La reine de Naples, sa sœur, accouche tous les neuf mois. Le roi de Pologne est bonhomme; lui et la reine sa femme ont élevé bourgeoisement leurs enfans. Ainsi tout promettoit le bonheur dans la maison royale par cette alliance.
I . Marie-Félicité d'Est , fille du duc de Modène , épousa en 1 744 le duc de Penthièvre ; de ce mariage naquit la duchesse d'Orléans, mère de Louis-Philippe. Elle avoit trois sœurs ; mais la plus jeune n'avoit encore que six ans.
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Sans la conduite que tint le roi de Sardaigne, peut-être cependant sa fille auroit-elle eu la préférence. La reine répugnoit au mariage de Saxe; les sieurs Paris, qui sont Dauphinois d'origine, et qui gouvernent aujourd'hui madame de Pompadonr, ont une sorte d'attachement de naissance pour la Savoie. Mais il eût fallu que le roi de Sardaigne s'y prêtât de bonne grâce, en interposant au moins sa médiation pour la paix , et en cessant toute hostilité contre nous. Au lieu de cela , ce prince voulut profiter de notre retraite d'Italie pour s'emparer de Final, de Savone, et peut-être de tout l'État de Gênes. Il préféra cette espérance au brillant établissement de sa fille. A la retraite du maréchal de Maillebois , les Piémontois firent feu sur nos troupes. Le roi en parla au conseil , disant qu'il ne pouvoit plus être question de mariage avec une princesse de Savoie, puisqu'il faudroit un passeport pour la mariée. Tout le monde en convint. J'annonçai cette rupture de toute négociation à madame de Carignan; je lui dis qu'on ne recevoit nos fleurettes qu à grands coups de fusils. Je tins toute une soirée le sieur de Montgardin dans le jardin du Luxembourg; je lui dis que son maître étoit le plus malhabile prince d'Europe : il avoit tout perdu en rompant le traité de 1 74 5 ; il ne lui étoit arrivé depuis que dépenses et dommages, au lieu du Milanois, qu'il auroit eu en attendant huit jours de plus le consentement d'Espagne; et voilà au'il manquoit encore, par sa faute, le plus brillant établissement pour sa fille.
Ainsi la pnncesse de Saxe demeuroit seule destinée à ce grand mariage. Il ne restoit plus à
vaincre que l'importunité d'Espagne pour son infante Anîonia. J'en vins à bout, ainsi que je l'ai déjà raconté.
Dès que mon courrier fut expédié pour Varsovie, où étoit alors la cour de Saxe, j'eus ordre de travailler au contrat, au cérémonial et aux préparatifs , de sorte que le mariage pût être consommé avant le carême. Je puis dire que jamais de pareils ordres n'ont été mieux ni plus promptement exécutés. Aucun point avantageux pour nous dans le cérémonial n'y fut omis : je me conformai principalement au mariage de la Dauphine de Bavière ; j'y joignis celui de la reine de Naples, et le mariage du Dauphin avec l'infante d'Espagne. Je trouvai que dans celui-ci tout avoit été négligé par le sieur Dutheil, qui conduisoit alors les affaires étrangères. Je m'enfermai bien des après-midi à Fontainebleau, avec deux commis, pour faire tous les dépouillemens et dresser tous les ordres nécessaires : travail immense, surtout quand on est pressé par le temps! Il est vrai que le roi ne me refusoit jamais les heures extraordinaires que j'allois lui demander pour des décisions, et Sa Majesté m'encourageoit par l'approbation qu'elle donnoit à ma diligence et à mon exactitude.
De plus , cette affaire étoit secrète ; on n'en convenoit devant personne que cela ne fût absolument nécessaire. Le roi n'en dit pas un mot à son conseil. M. de Maurepas questionna vingt fois Sa Majesté pour en obtenir l'aveu ; enfin il ne le sut positivement que quand il fallut graver la vaisselle de la Dauphine, et donner des ordres pour le départ de sa maison ; ce qui est de son
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département. Tout passa par moi seul, et tout se passa sans la moindre méprise. Qui eût dit que les mesures de mes ennemis étoient si bien prises que je devois recevoir mon congé précisément le soir de la célébration du mariage à Dresde?
J'avois joué dans cette affaire plutôt le rôle de premier ministre que celui de simple secrétaire d'État. C'est ce qui animoit contre moi l'envie et la jalousie. Le Dauphin sembloit aller de mauvaise grâce à ce nouvel hyménée. Quand je lui portai la procuration à signer, je vis oien de la mauvaise humeur dans sa façon de procéder. C'étoil un pur trait d'enfance et de prévention, qui passa bien vite. Aujourd'hui (octobre 1747) il aime beaucoup sa femme. Elle ne le gouverne pas comme l'autre; mais elle s'est pliée entièrement à son humeur. Le roi et Mesdames l'aiment tendrement. Elle a vaincu la mauvaise humeur de la reine , qui affecta longtemps de haïr en elle l'heureux rival du roi, son père. On attend avec impatience les fruits de sa fécondité ' .
Le roi de Pologne sut parfaitement les obligations qu'il m'avoit. Mon fils alla à Dresde avec M. de Richelieu; il y eut tous les agrémens auxquels il devoit s'attendre. Cette cour fut attristée de ma disgrâce. J'avois procuré au comte de Bruhl une magnifique tapisserie des G obelins, que je lui envoyai de la part du roi. On m'offrit l'ordre de l'Aigle noire; je le refusai, n'approuvant point que les ministres portent d'autres ordres que
I. Ce mariaçc fut en effet très-fécond; il a produit : Louis XVI, Louis XVlll, Charles X, madame Clotildc, princesse de Savoie, madame Elisabeth, etc.
ceux du roi. Je reçus un présent de porcelaine de Saxe qui vaut plus de 20,000 écus; on l'avoit commandé exprès, pour qu'il fût plus distingué et les pièces plus parfaites. Il n'arriva ici que trois mois après ma disgrâce. Comme il m'avoit été annoncé pendant que j'étois encore en place, je suppliai le roi de l'accepter pour le placer dans une de ses maisons de campagne. Je ne fus pas tout à fait refusé. Je renouvelai les mêmes mstances lorsqu'il arriva. Mon frère s'en chargea, el me répondit de la part du roi que Sa Majesté vouloit que je le reçusse. Mon fils, qui se trouvoit à la célébration du mariage à Dresde, eut aussi un présent de 10,000 livres, consistant en une tabatière garnie de diamans.