‹ Mémoires et journal inedit;Chapitre 26 sur 48 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

Le stathoudérat rétabli en Hollande.

{Écrit en septembre 1749.)

A la naissance de la république de Hollande, les Anglois auroient-ils jamais imaginé se l'approprier, comme ils ont fait depuis ? La reine Elisabeth fomenta bien moins que la France

DU MARQUIS d'ArGENSON. 1^5

cette révolte contre la maison d'Autriche. Notre intérêt nous a toujours conduits, depuis Charles- Quint, à affoiblir la maison d'Autriche. L'Angleterre n'y a eu que des intérêts passagers , et la religion protestante a été la seule cause de ces brouilleries.

La Hollande, n'ayant, dès son origine, d'autre ressource que le commerce , est presque aussitôt devenue la rivale de l'Angleterre, l'a surpassée en colonies, en marine de guerre et de marchandises, en manufactures, en courtages, en agiot , en usure , en tout ce qui dépend du commerce.

Tout portoit donc ces deux pays de marchands et de navigateurs, tout les porte encore à être ennemis, par jalousie des mêmes objets. Tout excitoit au contraire cette république à un attachement indissoluble à la France. Un puissant empire comme le nôtre, riche par la nature du sol et par le génie de ses habitans, fort peuplé avant que ces malheureuses idées de colonies, de marine, de commerce et d'agiot, ne vinssent tirer nos habitans des campagnes et faire préférer la richesse de portefeuille à celle des fruits de la terre, ne pouvoit être jaloux de la prospérité commerciale des Hollandois. Nous avions créé cette république , nous devions la protéger éternellement. Nous n'étions pas voisins, puisque les Pays-Bas catholiques nous séparoient. Nous étions ennemis communs de l'Autriche. Nous avions également à nous défendre de l'envahissement des Anglois dans le commerce. Les Anglois prétendent partout à l'empire des mers. Nous formions naturellement avec la Hollande

une association oh chacun tenoit sa partie pour se secourir sans s'envier, la Hollande par son excellente marine , la France par ses forces de terre.

Nous aliéner la Hollande, la rapprocher de l'Angleterre , doit donc être mis au rang des plus grands chefs-d'œuvre de politique qui seront jamais. L'habileté de nos ennemis n'a succédé que par nos fautes ; c'est par l'aveuglement et le préjugé de notre gouvernement et de notre nation que la Hollande en a été réduite à nous haïr et à aimer l'Angleterre.

La paix a été contraire aux vues des Anglois sur la Hollande; mais la guerre leur a rendu de nouvelles forces. En temps de paix, les régens, les magistrats , reprennent leur crédit , et bientôt l'intérêt de liberté républicaine ramène les Hollandois, sans qu'ils s'en aperçoivent eux-mêmes, vers la France. Fendant la guerre, au contraire, on voit croître l'ascendant anglois à chaque campagne, et le parti des républicains s'affoiblir. C'est ce qu'on a pu remarquer dans le cours des quatre grandes guerres que la Hollande soutint contre nous en 1672, 1688, 1701 et 1742. La première opéra l'élévation d'un stathoudre. Dans la seconde le même prince fut à la tête de deux puissances maritimes. Lors de la troisième, on ne sut qui élever au stathoudérat ; mais l'union des généraux Eugène et Marlborough, et le zèle du pensionnaire Heinsius, en tinrent lieu. La dernière guerre a porté l'asservissement de la Hollande à l'Angleterre plus loin qu'il n'a jamais été.

Le stathoudre actuel est né presque sans espérances de parvenir à la place qu'il occupe. A peine

DU MARQUIS d'ARGENSON. I 57

toute la chimère de ses partisans alloit-elle jusqu'à étendre la charge qu'il possédoit en deux provinces sur quelques cantons de plus et quelques fonctions d'agrément; encore rencontroient-ils partout la plus vive opposition. Ses prédécesseurs sont devenus chefs de la république par leur réputation et leurs talens reconnus , surtout celui des armes; car c'est le plus sûr moyen de parvenir à la dictature dans une république en péril. Le stathoudre actuel n'a ni hardiesse ni figure. Il est contrefait. On ne lui connoit que l'éloquence de conversation. Il n'a ni popularité, ni affabilité. Il se laisse gouverner par ses seconds. Il a l'esprit plus en dedans qu'en dehors. Il n'est célèbre ni par ses vertus ni par ses vices. Quant à sa valeur, elle n'a point été mise à l'épreuve. Il ne s'est montré dans les armées, ni avant, ni après son élévation au stathoudérat. Il n'a pas le moindre acquit dans le métier des armes. C'est un prince fait pour succéder, plutôt que pour s'ériger une couronne, tenant tout du droit de naissance, ou de la faveur d'un voisin puissant. Ainsi Alexandre fit un roi d'un jardinier ; ainsi la soldatesque turque et la populace effrénée vont chercher dans le sérail quelque reste stupide de la famille impériale , quand ils ont déposé celui qui leur a déplu : idole de pouvoir qui ne doit rien au talent, et qui ne donne pour espérance que son seul nom.

Rien de plus aisé aux Anglois que d'exciter les clameurs de la cohue, à mesure que les armes françoises avançoient en Hollande, soit en répandant de l'argent parmi les partisans de la maison de Nassau, soit en montrant de grands

avantages personnels aux gens de guerre et à la noblesse , soit en décriant les magistrats qui résistoient encore en faveur de la république, en se montrant généreux envers le peuple , corrupteurs des chefs de chaque corps de métiers , en échauffant les troupes par l'eau-de-vie et par l'espoir du pillage. On ajoutoit à ces moyens le devoir envers la patrie; on publioit que la France avoit besoin de frein , que , liée avec l'Espagne , elle vouloit anéantir la maison d'Autriche pour dominer seule en Europe, faire seule le riche commerce d'Amérique; que l'Espagne s'agrandiroit en Italie et la France dans les Pays-Bas et en Allemagne ; que la république avoit des engagemens envers les puissances attaquées, surtout envers la nouvelle maison d'Autriche. Ainsi l'on engagea la Hollande dans la guerre contre nous, en échauffant une multitude qui n'écoutoit plus ses magistrats.

Lors de notre première campagne, entièrement défensive , aux Pays-Bas , nous offrîmes à la république la garde de Dunkeréjue , pour l'assurer de la pureté de nos vues. Mais comme elle nous demanda de lui exposer nos intentions au sujet de la reine de Hongrie avec une précision qui ne dépendoit pas de nous seuls , cette voie de conciliation ne réussit pas. Cependant, ce qui restoit de sain dans le parti républicain , craignant la ruine et la perte de la liberté , députa près du roi à Arras, en 1744, pour demander la paix. Le conseil de France s'imagina qu'une chétive république , ne disposant de rien , pas même de ses propres délibérations , alloit proposer de magnifiques conditions et convenables à nos plans.

DU MARIAIS D'ArGENSON. 1 J9

On n'admit pas de milieu entre des propositions suffisantes et l'idée qu'on vouloit nous amuser. Il eût été plus raisonnable de considérer ces députés comme la voix timide de la liberté républicaine expirante sous le joug anglois. Elle proposoit ce qu'elle devoit, et ce qu'elle pouvoit accomplir par elle-même. La France parut choquée de ce que le sieur de Wassenaer n'avoit fait que des questions, au lieu de propositions. La France prit à injure ce commencement de négociation. Elle s'en irrita davantage contre la pauvre république. On résolut de lui faire une guerre à outrance. On marcha à la conquête de ses places de barrière; on les rasa. On conseilla toujours au roi de menacer la Hollande, et d'avancer sur elle pour obtenir la paix. On s'indigna de ses efforts et de sa résistance , et on lui voulut plus de mal qu'à tout le reste de nos ennemis.

En 1746, le parti républicain , plus éclairé, mais plus ferme, députa de nouveau en France pour traiter de la paix. Il y trouva le même accueil. M. de Puysieux fut, il est vrai, envoyé à la Haye en mai et juin 1746, pour remonter le courage de ce parti ; mais en même temps l'envahissement de la Flandre hollandoise rendit cette tentative inutile.

Notre guerre ayant eu plus de succès aux Pays-Bas que sur les autres tnéàtres de la guerre, le roi y commandant en personne , et y réunissant toutes les forces de l'État, nous avons vaincu glorieusement, et l'on a repris les mêmes erremens, disons les mêmes erreurs, qu'à la guerre de 1672. On a conquis les Pays-Bas pied à pied, dans l'intention de les vendre. On a occupé avec

1 6o MÉMOIRES

encore plus de facilité la Flandre et le Brabant hollandois. On alloit entrer dans le cœur de cette malheureuse république, lorsque la paix s'est faite, en 1748, à des conditions qui se ressentoient , et de nos triomphes d'un côté , et des pertes que nous faisions de tous les autres. Elles sont donc les véritables causes de l'ascendant

3u'a obtenu l'Angleterre sur la Hollande penant les campagnes de 1745, 4^' 47 ^^ 4^» pendant lesquelles nous avons réduit les Hollandois au même état où ils se trouvoient en 1672, lorsqu'ils changèrent leur gouvernement, lorsqu'ils se préparèrent à se noyer plutôt qu'à devenir la conquête du feu roi. Nous les avons liés pour longtemps à l'Angleterre. Nous leur avons procuré un monarque tributaire des Anglois, donné de leur main , soutenu par eux , par leurs artifices , surtout par la haine du nom françois. Le staîhoudie actuel se montre d'un caractère sage et avisé. H défère à un bon conseil, comme font , depuis Maximilien , les princes de la maison d'Autriche, qui, plus dociles que passionnés, ont tenu une conduite constante et ferme , mettant à profit les fautes de leurs ennemis, fléchissant aux obstacles insurmontables, employant tous les détours de raffinement que notre siècle poli a introduits dans la conduite des affaires , patiens et ralentis dans l'adversité, prompts comme l'éclair dans les veines de succès , parvenant ainsi à toute la grandeur où peut aspirer la politique sans la voie des conquêtes.

En suivant de telles maximes , le stathoudre doit, par prudence, demeurer dans la dépendance de l'Angleterre , tant que sa tyrannie ne

DU MARQUIS D'ArGENSON. i6i

sera pas suffisamment affermie pour s'en détacher. Il n'est réellement qu'un gouverneur anglais. Toute sa' force vient d'Angleterre. Il lui obéit aveuglément , même dans ce qui est le plus contraire à ses propres intérêts , comme à ceux de ses sujets. Un prince d'un caractère plus hasardeux pourroit dériver, par impatience, de ces conseils sûrs et timides ; mais nous connoissons assez celui-ci pour assurer que ce n'est tout au plus qu'un homme de cabinet. Ceux qui le croient disposé à soutenir les droits et les intérêts de son peuple, à se faire aimer, à faire fleurir le commerce, la marine et les colonies, se trompent grossièrement ; ils voient déjà un comte de Hollande dans ce qui n'est qu'un misérable intendant de l'Angleterre.

De son côté , l'Angleterre est essentiellement ennemie de la Hollande par le commerce, le voisinage, la navigation et les colonies. La Compa^ie nollandoise des Indes Orientales fait depuis longtemps son envie. Le commerce des épiceries , celui du Nord , la pêche surtout , la prétendue propriété de certaines mers et le salut du pavillon, ont causé des guerres cruelles entre les deux nations. La Hollande étoit devenue supérieure à l'Angleterre sur mer; les Ruyter, les Tromp, domptoient, sur cet élément, la fierté angloise. Mais la politique adroite a vaincu ceux à qui le courage procuroit des triomphes. La haine inspirée à propos contre la France , le roi Guillaume, ennemi de Louis XIV, monté sur le trône d'Angleterre, le faux zèle de la religion , nos passions indiscrètes attisées contre la Hollande , les magistrats échangés contre des m. Il

tyrans , tant de causes accumulées et de révolutions dans les sentimens ont concouru à changer les principes du gouvernement hollandois, et les dépenses en flottes nuisibles à l'Angleterre se sont tournées en troupes de terre opposées à la France. Ainsi l'Angleterre s'est soumis la Hollande; elle a formé communauté d'intérêts avec elle. On ne les appelle plus que les puissances maritimes. Depuis quatre-vingts ans elles cheminent presque du même pas, et longtemps sous le même chef. Mais, dans cette société, la plus forte puissance a dominé la plus foible dans les délibérations communes. De quel danger n'est-il pas d'être associé à une rivale supérieure à soi ? Attentive à ses avantages , elle déguise ses ordres en conseils , et ce» conseils ne vont guère qu'au détriment de l'inférieure, qui ne s'en aperçoit que quand le mal est consommé.

Depuis 1672 , la Hollande n'a fait que déchoir dans son commerce, dans ses richesses et sa prospérité; l'Angleterre n'a fait que profiter. Interrogez les marchands hollandois , ils vous le diront bonnement, sans paroître en deviner la cause. Ils s'en prendront à quelque luxe, qui leur vient, disent-ils, de France, quoique l'on sache combien l'économie et le mauvais goût du terroir savent arrêter les progrès des modes, et du caprice qui y donne cours. Ils voient cependant que plusieurs branches exclusives de commerce qu'ils possédoient sont aujourd'hui partagées par l'Angleterre. Leur pêche est diminuée, et celle d'Angleterre augmentée. Leur Compagnie des Indes est beaucoup moins riche. Le Portugal a été aidé par l'Angleterre à la conquête du

DU MARQUIS d'ARGENSON. i6j

Brésil, et c'est l'Angleterre qui en profite. La Compagnie orientale d'Angleterre écréme ce qu'elle peut dans le commerce de l'Asie. Le commerce de Cadix n'admet quasi plus de maisons hollandoises. La Jamaïque inonde le Mexique et le Pérou de ses marchandises , et la Hollande n'y fournit rien , ni par droit ni par fraude.

Dans l'intérieur des Provinces-Unies , le gouvernement est devenu plus mauvais qu'il n'étoit avant cette liaison , et la cause en est sensible : la noblesse et le militaire s'y sont élevés. C'est ce qui a banni la démocratie, l'égalité, la frugalité , et l'on s'en prend mal à propos à la contagion du luxe de France.

On a retiré les plus gros fonds du crédit de Hollande pour les placer dans les fonds publics d'Angleterre , ce qui attache davantage ces stupides républicains à un voisin dangereux , en les détachant de l'intérêt patriotique. Leurs armées sont devenues plus mauvaises et plus mercenaires; enfin leur marine de guerre est absolument anéantie.

Dans la guerre pour la succession d'Espagne, les Hollandois se sont épuisés en dupes. On les a chargés du plus lourd du fardeau. Les Anglois ont fait la paix sans eux , ont tiré tous les avantages de leurs communs efforts et de leurs victoires. Ils s'y sont attribué ce qu'ils ont pu du riche commerce des deux Amériques , et la Hollande n'y a obtenu qu'une misérable barrière mal soutenue, mal payée, toujours exposée aux invasions de la France et au rétablissement du commerce des Pays-Bas catholiques, si la France vouloii s'entendre pour cela avec la cour de Vienne.

Enfin, qu'est-il résulté de la dernière guerre en faveur de la Hollande ? Elle n'a obtenu d'autres avantages à la paix que la restitution des places de barrières à moitié démantelées , et de quelques-unes de ses provinces ruinées par les contributions. Elle est beaucoup plus endettée que l'Angleterre en proportion de ses forces ; elle a supporté les dépenses par tiers , tandis qu'elle n'équivaut pas au cinquième de la Grande-Bretagne. Ses troupes , défaites partout presque sans combattre, longtemps prisonnières en France; ses magasins enlevés partout ; ses finances épuisées au point de n'avoir plus aujourd'hui de ressources pour payer ses dettes ; ses privilèges de commerce retranchés en France et hors d'espoir d'y être rétablis ; enfin un stathoudre imposé pour toujours à la république : qu'est-ce encore que ce stathoudre ?

Qu'on se représente le mineur attaché à une place pour la faire crouler, ou Sinon introduit dans Troie pour faire entrer l'armée des assiégeans , voilà quelles sont ses fonctions et sa mission. L'Angleterre achève de détruire sa rivale de commerce et de navigation par des secours trompeurs, par des conseils perfides. Elle l'a réduite en province anglaise. Telle est l'idée qu'il s'en faut faire. Pour s'y renfermer, elle écarte à la vérité celle d'une entière destruction : on y veut encore des habitans et des terres cultivées; mais il faut que ces habitans ne soient plus que des soldats anglois marchant au premier ordre émané de Londres , et que ces terres fournissent arbitrairement le tribut qui leur sera demandé. La conservation du pays n'est que la condition d'une

DU MARQUIS d'ArCENSON. 165

dépendance absolue. Tel est le sort réservé à la Hollande sous un stathoudre tout anglois, gendre et créature docile du roi d'Angleterre ' .

Tout avoit l'air d'une recommandation , rien d'une libre et sage élection , dans l'élévation du stathoudre ; rien n'a marqué la prévoyance ni les besoins de la patrie ; la naissance a fait tout son mérite. Quel secours pouvoit-on attendre d'un homme sans expérience ? On guettoit , pour ainsi dire , un moment d'effroi parmi le peuple, pour renverser toutes les lois qui avoient aboli solennellement et en grande connoissance de cause le stathouderat pour jamais. A la première invasion de la Flandre hollandoise, on a pris ce parti avec tumulte, et, la première brèche une fois faite à la liberté, le parti stathoudérien y est entré en ennemi furieux, sans donner le temps de se reconnoître. On a ensuite redoublé de corruption et de menaces. On sait combien la terreur et la violence l'ont emporté dans les assemblées respectables de la plupart des régences , dont les membres vouloient réfléchir et temporiser. On a gagné tous les écrivains politiques ; on a puni tous ceux qui osoient plaider la cause de la liberté. On n'a donné surséance à aucun suffrage ; on a réuni par la rapidité des acclamations tumultueuses toutes les provinces et toutes les villes. Sans prendre haleme, on a fait passer l'hérédité, la primogéniture , le droit des filles, et enfin celui des gendres, à l'imitation de la pragmatique Caroline, il ne reste plus aucun cas

I. Guillaume IV de Nassau Dietz, gendre de George» II, et beau -frère du duc de Cumberland.

OÙ le despotisme du stathoudérat puisse sortir de la branche de Nassau, ou de celles qui tiendront droit d'elle. On y a joint tous les titres , offices et districts du gouvernement, et enfin les compagnies du commerce viennent d'y ajouter leur régie.

A-t-on pu douter que ce ne fût l'Angleterre , son argent , ses forces et ses artifices qui aient opéré cette révolution? Quelque flatteur a-t-il osé assurer le stathoudre que son mérite reconnu, sa valeur invincible , sa capacité éprouvée dans l'art de gouverner, l'eussent rendu le seul homme de la république propre à cette dictature absolue ? Pouvoit-on penser que ces clauses si contraires à la liberté fussent nécessaires dans les circon-' stances où l'on étoit alors ? Si la noblesse , le militaire et les créatures de la maison de Nassau, avoient osé s'élever contre le vœu général et patriotique sans appui de l'étranger, eussent-ils mené les choses si loin et si promptement ? La terreur où l'on étoit en Hollande des armes de France étoit-elle si violente par elle-même, et les affaires si désespérées , qu'on ne pût délibérer quelques instans de plus sur un remède bien autrement grave que le mal ? On sait que nos armées n'entroient sur le territoire hollandois qu'avec tous les ménagemens qu'ont jamais apportés conquérans. Nos déclarations et nos démarches ne parloient que de paix , et en présentoient les moyens. Bien éloignés que nous étions de vouloir envahir la république, il y avoit un congrès assemblé à Bréda. Les plénipotentiaires de Hollande, seuls acteurs principaux, s'accordoient à peu de choses près sur les conditions qui ont formé les préliminaires de la paix de

DU MARQUIS d'ARGENSON. 1 67

l'année suivante. Ces conditions n'ont paru que trop modérées à l'Europe. On pouvoit donc terminer la paix avec peu de paroles , au lieu d'affecter le désespoir ; mais il falloit pour cela que la république fût maîtresse de ses délibérations.

Enfin le stathoudre, revêtu de tant de pouvoir pour lui et sa postérité, a-t-il fait de grandes choses pour sa patrie ? Que s'est-il disposé à faire ? A-t-il commandé les armées pour ramener la victoire.? S'est-il emparé de la négociation pour procurer à la république de grands avantages au traité de paix .•* Non , mais il a fait quelques recrues, il a mal pourvu Berg op Zoom, il n'a point paru à la bataille de Laufeldt, il a laissé aller toute la négociation pacifique aux Anglois ; mais il a profité des circonstances périlleuses de la guerre pour augmenter son pouvoir. Il a changé les magistratures , comme font les nouveaux tyrans, sans égard au mérite, à l'expérience , aux services ; il a rempli les régences d'hommes nouveaux. La mesure d'attachement à sa personne a été celle des choix. Il a produit une révolution complète dans la régie des finances.

Au fait, l'Angleterre ne veut faire d'autre usage du nouveau stathoudre qu'elle a établi que celui d'anéantir absolument toute puissance pubhque en Hollande, et de réduire cette république en colonie anglaise. On a jeté les traitans par les fenêtres, tout s'est soulevé à la fois contre la source des revenus de l'État. Depuis on a tenté d'autres expédiens pour les remplacer. Rien ne réussit : rôles , collectes , capitations , tout déplaît , rien ne s'exécute. Les charges ne peuvent s'acquitter. On ne relèvera jamais la

l68 MÉMOIRES

marine, malgré les beaux projets qu'on étale. Enfin l'on réforme les troupes de l'État ; on congédie des corps entiers de Suisses, qui étoient les meilleures troupes, et l'Angleterre traite avec les cantons suisses pour les reprendre à sa solde, A quoi attribuer une si misérable conduite des affaires , sinon à l'Angleterre , qui se sert du stathoadre pour anéantir la Hollande ?

Depuis la paix , on a destitué le grand pensionnaire Gillis, et l'on a laissé passer plusieurs mois sans nommer à la plus importante place de l'État. On vouloit la détruire en ne la confiant qu'à une créature des Nassau , sans crédit et sans mérite. Quel coup d'autorité! Cela s'est pourtant passé sans révolte ni murmures.

On change continuellement des corps entiers de magistratures dans les grandes villes pour le seul plaisir du stathoudre. La force demeure toujours à sa volonté. On commence à faire marcher des troupes , et même ses gardes , sous prétexte de prévenir la sédition de la populace contre les bourgeois, dès que quelque résistance s'élève. On empêche les conciliabules et toutes assemblées, dans les grandes villes comme Amsîerdam. On n'ose s'entretenir des affaires publiques qu'après s'être bien assuré à qui l'on parle. Le pouvoir arbitraire commence à ne se plus contraindre. Les tyrans divisent, les républiques unissent. L'ignorance des affaires publiques et le silence sur les affaires de la patrie seront bientôt recommandés autant que la connoissance du droit et la clairvoyance des intérêts élevoient ci-devant aux dignités.

Le plénipotentiaire anglois, qui a seul traité

DU MARQUIS d'ArGENSON. I Oq

avec celui de France à Aix-la-Chapelle, n'a point insisté sur le rétablissement des privilèges du commerce hollandois en France ; privilèges retranchés avec justice, pour l'infraction des garnisons de Tournai et de Dendermonde à leur capitulation ' . Les préliminaires signés , il est devenu presque impossible d'obtenir davantage. Peut-on pardonner ceci à l'Angleterre ? Les intérêts de la Hollande n'y ont-ils pas été véritablement trahis ? Quand les plénipotentiaires hollandois traitoient de la paix à Paris et à Bréda , ils avoient tout autre soin des intérêts de l'Angleterre. Un tel oubli n'est-il pas une affectation évidente de vouloir la déchéance du commerce hollandois , et de rechercher le bien de l'Angleterre dans le mal des Provinces-Unies^

Voilà le mot de l'énigme. Qu'on examine mieux tous ces faits, que je n'ai fait qu'exposer; qu'on pèse, qu'on juge de sang froid, et l'on ne conclura jamais autre chose. Depuis trois ans le stathoudre est un gouverneur anglois, installé à la honte du commandement et de l'humanité. A quelles horreurs ne conduit pas la soif de régner? L'histoire nous présente peu d'exemples d'un tel personnage, un esclave couronné chargé de déchirer sa patrie. Quelle situation que la sienne! Jamais tyran n'en a éprouvé de semblable. S'il fait le bien , s'il a la moindre idée de sauver sa patrie ou d'en diminuer les sacrifices, il n'a plus de soutien ; l'Angleterre et la liberté concourront également à le faire rentrer dans le néant.

I . Cette infraajon consistoit , de la part des États-Généraux , à les envoyer en Ecosse contre le prince Charles f'.douard.

jyO MÉMOIRES

Page 1