‹ Mémoires et journal inedit;Chapitre 27 sur 48 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Traité d'Aix-la-Chapelle.

ÇÉcrit le 7 mai 1748.)

Mon frère m'a confié aujourd'hui sous le secret les conditions de la paix, et des anecdotes sur ce qui s'y est passé.

Nous rendons toutes nos conquêtes des Pays- Bas. On se rend réciproquement toutes les conquêtes faites depuis la guerre ; ce qui s'étend à Louisbourg et Pondichéry. Dunkerque reste comme il est , fortifié du côté de terre ; mais nous démolirons nos batteries du côté de la mer. Mon frère m'a confié que l'on comptoit , sous prétexte de réparations et d'entretien, de mettre en pierre ce qui est en terre et en gazon.

L'infant Don Philippe aura Parme , Plaisance et Guastalla. Mais si cet infant passoit aux couronnes de Naples ou d'Espagne, son État seroit réversible , savoir : le Plaisantin au roi de Sardaigne , le reste à la maison d'Autriche. Modène recouvrera son duché. Les Génois rentreront dans toute leur domination , y compris Final et Savone. Nous rendrons Savoie et Nice. Ainsi le roi de Sardaigne n'a aucune indemnité pour Final, ni pour le Plaisantin, La famille Stuart est renvoyée à Rome. Nous garantissons son exclusion d'Angleterre jusqu'aux descendans des descendans.

Les puissances contractantes garantissent la

DU MARQUIS d'ARGENSON. I7I

Silésie au roi de Prusse. Nous rétablissons le traité de Pardo sur les déprédations, et nous donnons pour quatre années le Vaisseau de permission et VAssiento aux Anglois.

J'observerai que ces articles sont les mêmes et fort au-dessous de ceux que j'avois dressés dès 1746, avec MM. Wassenaer et Gûlis. Il y avoit même dans ces conditions le grand-duché de Toscane pour l'Infant ; mais quand nous fûmes chassés d'Italie , au lieu de cet État on ne nous proposa plus que Parme et Plaisance , par manière d'ultimatum, ce qui parut ridicule. H est toujours certain qu'en réduisant cet établissement à ce qu'il est aujourd'hui nous eussions fini dès mai 1746. On a ces articles au dépôt des affaires étrangères , écrits de la main de M , Gillis, ou de son secrétaire. Les plénipotentiares hollandois les donnant ainsi étoient donc sûrs de pouvoir les faire signer si on les acceptoit.

Les Espagnols crient et sont enragés contre nous de ce que nous disposons de leur commerce et de leurs privilèges; ils ont été sur le point de nous abandonner, et d'aller terminer à Londres.

M. de Saint-Séverin a d'abord lié une double négociation au congrès, avec Sandwich et avec Kaunitz. Kaunitz alloit signer le traité la veille de la signature avec Sandwich. Ce traité contenoit bien des dispositions différentes; par exemple, on ne garantissoit pas la Silésie , ce qui marque que la reine n'a jamais voulu négocier avec nous que pour nous brouiller avec notre bon allié le roi de Prusse.

La véritable cause qui a ramené vers nous les

lyi MÉMOIRES.

puissances maritimes est le grand mécontentement qu'elles ont eu du peu de troupes que la Hongrie envoyoit aux Pays-Bas, et de ce que Bathiani n'a pas eu vingt mille hommes à opposer à Lowendhal. Alors les cours de Londres et de la Haye ont eu une grande impatience de conclure la paix avec nous, à quelque prix que ce fût.

Le roi a voulu traiter cette affaire avec M. de Puysieux seul. On n'en a rien communiqué au conseil que quand l'affaire a été faite ; seulement Sa Majesté a montré à mon frère les articles de pacification quelques jours avant qu'ils parussent au conseil.

Il a été question au conseil d'arrêter la marche des Russes ; mais on a trouvé cette clause indigne de la grandeur du roi. On les laissera s'avancer, et l'on ne croit pas qu'ils le puissent quand les Anglois ne les payeront plus. Quelques personnes prétendent que la reine de Hongrie pourroit bien se servir de ces auxiliaires pour tomber à l'improviste sur le roi de Prusse , et lui arracher la Silésie. Mon frère assure que le maréchal de Saxe est enragé de la paix ; qu'il a vu des lettres où il ne le dissimule pas ; qu'il n'a exécuté ce grand projet de l'investissement de Maestricht que malgré lui. (Cependant il l'a exécuté bien habilement, tout en agissant si à contre-cœur.) Mon frère ajoute que ce projet avoit été tracé en entier par lui et par Crémille , et que le roi l'avoil dans son cabinet deux mois avant que le comte de Saxe l'adoptât. Ainsi ce seroit à mon frère seul que l'on devroit tout , et les succès de la guerre et ceux de la paix.

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