‹ Mémoires et journal inedit;Chapitre 28 sur 48 · APRÈS LE MINISTERE · texte numérisé non relu

APRÈS LE MINISTERE

Année 1747.

26 février 1 747. — La famille royale commence à se conjurer contre madame de Pompadour. A la dernière chasse , cette dame étoit dans la calèche de M. et madame la Dauphine et Mesdames. Il étoit convenu de ne lui rien dire, pas un seul mot , n'importe de quoi elle voulût parler. Elle enrageoit , rugissoit. Ainsi voilà l'orage qui va grossir. On veut faire sentir au roi les inconvéniens qu'il y a à avoir pris une maîtresse d'aussi bas lieu ; on le conduira au dégoût par la honte. Aussi M. le Dauphin a-t-il voulu que madame la Dauphine n'allât pas à la comédie des cabinets, et l'a obligée de contrefaire la malade. La reine conduit sa famille d'après quelques conseils qu'elle reçoit. C'est M. de Maurepas qui lui souffle ce projet , et par là il prend consistance à

la cour. Au lieu derela , le roi n'a aucun conseil, et n'a confiance en personne , pas même en sa maîtresse. Il se divulgue à elle , mais ne se confie pas. Dans quels dangers je le vois de tous côtés ! J'ai prétendu à être son ami, je m'y suis présenté par la vérité la plus pure et la plus détachée d'ambition. On lui a dit que je n'avois pas l'air de cour; il l'a cru et m'a congédié.

28 février. — Gens qui voient bien et de près la cour pensent que madame de Pompadour

[)Ourra être bientôt congédiée. La cause en sera a honte que l'on fait au roi de ses fers , et d'avoir placé sa tendresse en si bas lieu. Ce seroit la famille royale qui seroit l'instrument de cette expulsion. Déjà le Dauphin et Mesdames , sous les ordres de la reine , commencent à l'attaquer et lui marquer du mépris , ne lui parlant presque plus.

On propose au roi un arrangement d'amusement. Il vivra dans sa famille , qu'il aime fort et où il se plaît[; il y jouera, il y soupera. Il aime beaucoup la nouvelle Dauphine, qui l'égaie. La botte secrète la plus sûre pour décider le roi est le bon air. Ainsi il y a bien des choses qui doivent le rebuter dans sa maîtresse, et dans la compagnie qu'elle lui amène.

On lui procurera quelques dames de la cour, que Sa Majesté verra en bonne fortune. Le mystère est un ragoût. On assure qu'ayant commencé de bonne heure à être homme , le déclin est aussi plus prompt. Ainsi, s'il lui faut aujourd'hui des femmes , on n'estime cela qu'à deux fois par semaine, quoiqu'il n'ait pas plus de trente-sept ans.

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ij mars 1747. — M. le Dauphin augmente en grossièreté , en apathie et en haine contre la maîtresse du roi son père. Dès qu'il la voit, son humeur augmente. La reine attise cette disposition. Il vient d'y avoir quelque contestation au sujet du régiment Dauphin, vacant par la mort de M. de Volvire. Madame de Pompadour le demandoit pour un de ses amis. Elle a envoyé chercher le ministre de la guerre à son ordinaire. Il a exposé que M. le Dauphin le demandoit avec vivacité pour M. de Marbeuf, neveu de l'abbé de Marbeuf, son lecteur. Madame de Pompadour s'est fâchée, et a demandé de quoi se mêloit M, le Dauphin. Contestations, plaintes, aigreurs. Enfin il a fallu céder à M. le Dauphin; mais on a condamné M . de Marbeuf à payer quatre-vingt mille livres pour le régiment.

Ainsi la famille royale , sous la direction de la reine et de ses partisans, commence à prendre corps , ce qui prépare du chagrin au roi et de la diminution à son autorité.

La Mothe-Houdancourt, chevalier d'honneur de la reine , et l'un des plus anciens généraux de l'armée de Flandre , n'est point nommé pour servir cette année. La reine s'en plaint amèrement.

— Les conférences de Bréda ont commencé singulièrement. M. Dutheil a montré ses pleins pouvoirs. Le comte de Sandwich a dit avoir ou- Dlié les siens à la Haye. Cela a fait une grosse difficulté; Dutheil s'est trouvé fort embarrassé. Enfin on a allégué que M . de Puysieux les avoit vus auparavant, et l'on a passé outre. Chacun s'est tu. On a dit que, M. Dutheil étant le dernier

arrivé, c'étoit à lui à parler le premier. Autre difficulté, où le plénipotentiaire françois a cédé encore. Il a donc parlé des vingt-trois articles négociés l'an dernier à la Haye. Alors M. de Sandwich s'est levé , et a dit que ces articles n'étoient plus proposables aujourd'hui. On disputoit encore, lorsqu'on a entendu heurter à la porte. C'étoit le secrétaire d'ambassade de M. de Macanaz, plénipotentiaire d'Espagne, qui est venu protester contre tout ce qui se passoit aux conférences sans lui.

Ceci a produit une scène ridicule , et un éclat marquant le peu d'intelligence qui règne entre la France et l'Espagne; ce qu'il eût fallu absolument éviter. On devoit tout concerter préalablement, et voilà ce qui arrive faute de travail au ministère des affaires étrangères.

On devoit commencer les conférences le 17 janvier, sans le rappel de M. de Puysieux pour me succéder. Au lieu de cela, M. de Macanaz est arrivé à la Haye trois semaines avant que Duîheil ne vînt à Bréda. Il n'a vu à la Haye que MM. Sandwich et d'Harrach. Je voulois que M. de Puysieux allât à la Haye; il m'a refusé. Le conseil s'y opposoit par une hauteur mal placée. Il n'eût pas fallu quitter ce vieil Espagnol, que je connoissois pour un extravagant.

24 août 1747. — Les courtisans cherchent à perdre le comte de Saxe dans l'esprit du roi, à le faire passer pour un mauvais général ; il paroît que le prince de Conti voudroit obtenir le commandement de la grande armée de Brabant. Mais cette misérable intrigue ne sauroit réussir :

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le roi sent trop la perte qu'il feroit. On craint que les ennemis ne repassent la Meuse. Le roi est à Tongres, retranché jusqu'aux dents.

j I août. — M. de Richelieu vient de passer à Paris, allant remplacer M. le duc de Boufflers à Gênes. Le roi l'en a requis; il y vole avec joie et fierté : il y entrevoit de grandes suites pour son élévation.

Né avec des talens , il a poussé loin ceux du monde ; mais il s'est arrêté trop longtemps à ceux de jeunesse. Il a plus emporté de femmes qu'il n'en a séduites ; entreprenant avec elles, et doué de grâces et de réputation à leurs yeux, le rire agréable, éloquent et vigoureux, riche et dépensier, que d'attraits pour obtenir les faveurs de ces êtres foibles et frivoles !

Il est homme très-franc, et disant tout haut avec ses amis ce qu'il sent, souvent même ce qu'il pense, sa vivacité étant dans un continuel mouvement, même avec violence. Il se réserve pourtant avec finesse quelques coups de maître , qui lui viennent d'habitude du monde et des affaires. Son caractère sur cela est à la française, et le cardinal de Richelieu devoit lui ressembler.

Il n'est point méchant, ni envieux, ni vindicatif. Cela s'appelle un bon homme dans le siècle où nous sommes. Cependant il n'est pas aimant; le libertinage seul et le moment 4e sensibilité ont produit ses amours et ses amitiés, plus susceptible d'attachement pour les femmes que pour les personnes de son sexe.

Il a plus d'élévation que de justesse dans l'esprit. Il voudroit des choses magnifiques pour la m. Il

couronne et pour lui-même. Il place cette magnificence à l'extérieur plutôt qu'à des avantages réels. Sujet à la mode, tenant au siècle, vieux papillon , il est resté amateur de curieuses bagatelles , et n'y admet pas de philosophie. Il ne retracera point parmi nous les mœurs antiques et louables de la nation des Grecs, parce qu'il n'a point le même courage dans l'esprit que dans le cœur. L'orgueil seul l'a rendu brave. Il méprise la mort comme un joueur méprise la ruine, aimant les hasards et se confiant à la fortune.

Cependant, au total, c'est un homme fort distingué dans le siècle où nous vivons, où l'élévation est si rare. Ses talens, sa physionomie, son éloquence, sa hardiesse à parler, le brillant de ses décisions, ont ébloui ses contemporains, et je conviens avec plaisir qu'il mérite la réputation et la haute distinction dont il jouit.

29 septembre 1747. — Mon frère vient de procurer au maréchal de Saxe une grosse récompense. Ceci fait taire les bruits qui ont couru d'une brouilierie entre eux durant cette campagne. On prête à mon frère les plus grands projets; on dit qu'il n'attend que la mort du chancelier pour se faire déclarer premier ministre. Il n'a pas voulu louer de maison pour son ministère, parce qu'il compte, dit-on, sur l'hôtel de la chancellerie. Il est sûr de la faveur du roi tant que dureront nos succès militaires. Il a fait nommer M. de Machault à la place de M. Orry, dont les Paris ont exigé le renvoi. Si le roi devient dévot en vieillissant , mon frère aura pour lui le clergé, qu'il a toujours ménagé depuis

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son entrée au ministère. Mon frère voit de loin et de haut en affaires de cour, mais il a bien des ennemis. Duvernay ne l'aime pas. Il est vrai qu'il n'a ni sa justesse d'esprit, ni son génie. Mon frère a en effet du génie; mais l'intrigue occupe une trop grande place dans sa vie. Son chefd'œuvre en ce genre a été , après avoir été onze ans entiers ouvertement brouillé avec le cardinal de Fleury, d'être rentré en grâce pendant les vieux jours de ce ministre, bien plus, d'être devenu son favori. Avec des qualités douces et aimables, soutenu d'une extrême facilité pour les affaires, on va bien loin près d'un vieillard abandonné.

12 octobre 1747. — Une personne arrivée depuis peu de l'armée m'a conté ce qui suit :

Ce sont les Paris qui gouvernent tout, principalement Duvernay. M. de Puysieux n'est que son commis ou prête-nom. Il s'étoit logé au camp de Tongres, près du munitionnaire , qui lui dictoit tout ce qu'il devoit faire. L'abbé Delaville lui étoit suspect, comme trop ami de mon frère et de Garnier ' . Aussi étoit-ce le sieur Ticquei, ancien secrétaire et homme de confiance de M. de Puysieux, qui faisoit le travail. Ainsi tout l'ouvrage politique, comme le militaire, est celui du sieur Duvernay. L'ascendant des Paris sur les déterminations du roi est très-grand. Bientôt il n'y aura plus à souffler. On a effrayé l'esprit de Sa Majesté par l'immensité des choses qui dépendent des sieurs Paris, l'argent , le crédit pu-

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