‹ Mémoires et journal inedit;Chapitre 29 sur 48 · I . Intendant du comte d'Argenson · texte numérisé non relu

I . Intendant du comte d'Argenson

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blic , mille ressources pour trouver de l'argent à l'infini, et tant qu'il conviendra de faire la guerre. On flatte les passions du roi pour une guerre hautaine et de supériorité. Aussi critique-t-on beaucoup mon système d^adoucir les rigueurs pour endormir la discorde , et de se ménager des armistices défait, comme cela est arrivé en Allemagne.

Au lieu de cela, je vois Duvernay disant : « Laissez-moi faire ! Tombant sur les HoUandois » à bras raccourci, nous serons bientôt au milieu » d'Amsterdam , et de là nous dicterons la paix » comme le roi de Prusse l'a fait à Dresde. )> D'après ces belles promesses, on m'a renvoyé comme nuisible à cette paix glorieuse que Duvernay doit donner à la France. On a fait accroire au roi que je ne montrois qu'insuffisance , dans une place que je remplissois cependant avec un plein succès de tous côtés.

Duvernay se garde bien de paroître à découvert. Il place devant lui son frère Monîmartel, si bonhomme en apparence. Il l'inspire par son éloquence, et le remplit de ses idées. A cela il a joint une maîtresse de sa main , et tout ce qu'une favorite entraîne après elle de favoris bien dévoués. On a montré au roi la finance intéressée à soutenir les Paris. Tout s'écroule s'ils venoient à manquer ; tout est facile avec leur art financier et leurs calculs à l'angloise , leur politique hautaine. L'amour de la gloire, un caractère obstiné, plus de tendresse que de justice, ont porté le roi à cette espèce d'honneur que poursuivent les projets de Duvernay. On peut dire que le roi a passé de la ver^e du cardinal sous celle des Paris. Ces messieurs ont avec cela beaucoup

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d'argent pour gagner et séduire une cour nécessiteuse et dépensière comme celle-ci. Le P^rançois, si brave, si généreux à la guerre, vend ici son honneur et sa foi pour fournir à des babioles, parce qu'il place son honneur à posséder ces mêmes babioles.

Cependant le tuf se sent bientôt. M. de Puysieux commence à se faire sentir des étrangers comme très-ignorant et de peu d'esprit. Après leur avoir étalé quelques petites phrases , on a bientôt reconnu combien il est court d'idées, et à quel point il est ignorant. C'est un vrai soliveau. Il est déjà méprisé , et du mépris on passe à l'abandon.

La conduite de nos finances est bonne par le grand ordre des comptes et par le crédit. Les Paris, banquiers de leur métier, excellent dans ces deux articles; mais ils épuisent les provinces, s'y comportant comme on fait pour les recouvremens en pays conquis. Tout se dépeuple, tout se ruine ; mais Paris a encore de l'argent à prêter au roi. Toutes les affaires que l'on fait aujourd'hui sont des emprunts forcés et d'escroquerie. La loterie n'est qu'un emprunt de trente millions, qu'il faudra rendre. On compte que les étrangers le rempliront. Donc la France devra bientôt trente millions à l'étranger.

^ décembre 1747. — Les Autrichiens se sont emparés violemment de Cologne. Voilà la première vengeance que la reine de Hongrie ait tirée des provinces allemandes qui ne lui ont pas été dévouées. Elle sait bien que ces princes allemands ne sont bons que battus ; c'est comme la

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pierre à fusil, dont on tire du feu en la battant. Elle se sent donc bien appuyée pour oser prendre ce parti !

J'ai ouï parlera M. le maréchal de Belle-Isle, comme par la figure de rhétorique que l'on nomme prétermission, d'un projet pour culbuter toute la puissance russe dans la mer, et cela sans sortir de son cabinet. Ce M. de Belle-Isle est un maître d'hôtel qui prêche toujours la dépense et taille dans le grand , mais de bonne foi , et propre à ruiner tout jeune maître à qui il fait honte de la lésine et qu'il veut former à la générosité. On renouvelle peut-être aujourd'hui son projet. Les Paris fourniront tout l'argent qu'il faudra pour abolir la puissance russe , de même qu'ils ont voulu anéantir la puissance autrichienne, puis la hollandoise. Mais à l'exécution, l'esprit de lésine du cardinal , qui règne encore , prendra ses ciseaux comme Atropos , et coupera quelques fils de cette vaste trame pour faciliter à nos ennemis notre propre destruction. Seroit-il possible que de notre temps on vît la fin de l'empire françois ?

10 décembre 1747. — J'ai été mal voulu à la cour parce que je n'étois pas courtisan. Mais je sais aujourd'hui que l'on est haï et méprisé du public et de la ville quand on n'est pas citoyen; c'est ce qui me console dans ma retraite. Mon frère a souvent voulu me donner des conseils, lorsque j'étois au ministère; mais il n'a jamais pu faire de moi un homme d'intrigue : trop de choses me répugnoient pour cela.

Mon successeur réussit mieux que moi {M. de

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Puysieux). Je l'en félicite , d'autant que son genre de vie paroît être fort doux, chassant régulièrement avec le roi , se promenant longtemps tous les jours. Il est vrai que les espérances de paix s'éloignent, et que le nombre de nos ennemis augmente. Voilà que la Russie se joint à eux. On ne peut plus douter, d'après les gazettes , que trente-cinq mille Russes , conduits par le prince Repnin, n'arrivent le 20 mars sur le Rhin. Ils voyagent par la Lithuanie , la Pologne , la Silésie et Bohême ; leur solde payée d'avance.

— Le parti militaire l'emporte constamment dans le conseil. J'ai vu par ma propre expérience que, n'ayant que des avis salutaires à présenter, ayant la justice de mon côté, lorsque je parlois en des vues pacifiques , ma timidité , mon hésitation, mon défaut d'assurance, me donnoient une apparence d'embarras et d'étourderie , tandis que ceux qui étoient d'un avis contraire prenoient un ton de prudence , de sagesse et de conviction dans leurs raisonnemens, qui l'emportoit aisément dans l'esprit du maître.

— Pour le commerce et le dedans du royaume, nous sommes bien pis qu'en 1709. Alors, grâce aux armemens de M . ^e Pontchartrain , nous désolions nos ennemis par la course ; nous jouissions du commerce de la mer du Sud. Saint- Malo faisoit rentrer par an cent millions dans le royaume. Le dedans du royaume étoit, en 1709, le double plus gras qu'il n'est aujourd'hui. Dans les pays d'élection il y avoit alors plus de hameaux qu'il n'y a aujourd'hui de maisons, et les

habitans étoient le triple de ce qu'ils sont à présent.

II décembre 1747. — Le roi a fait retarder le retour du maréchal de Saxe, qui devoit revenir dans les premiers jours de novembre. Il ne sera à Paris que le 16 de ce mois. On croit qu'il vient se plaindre de mon frère , qui ne lui donne pas assez de pouvoir dans son gouvernement. Il dit que le prince Eugène y a joui d'un plus grand pouvoir. « Comment ! dit-il , je ne pourrai changer un échevin à Bruxelles s'il me déplaît ! » D'un autre côté , les princes du sang sont jaloux du maréchal, et demandent, chacun dans son département, l'autorité dont il jouit, ce qui feroit tomber le royaume dans le même état de lanceur et d'anarchie que sous les foibles minorités de François II, des LouisXIII et Louis XIV. Le roi craint, avec raison, que le maréchal de Saxe ne le quitte, et n'aille commander contre la France en pays étranger. Le maréchal de Lowendhal, outre qu'on lui reproche une conduite peu désintéressée, n'inspire pas aux troupes assez de confiance pour remplacer le comte de Saxe.

On m'assure que foncièrement le- roi a de l'aversion pour le maréchal de Saxe , qui n'a pas usé de manières assez respectueuses envers le roi dans la dernière campagne. Ce général négligeoit d'accompagner Sa Majesté aux promenades, et contredisoit souvent les opinions du roi au conseil. Aussi son crédit a-t-il baissé.

— Le duc d'Ayen a obtenu une pension de

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10,000 livres sur la cassette du roi, depuis que les biens du maréchal de Noailles ont été mis en direction et abandonnés à ses créanciers. On n'auroit jamais prévu cet événement. Le maréchal étoit fort riche, et passoit même pour avare ; mais il géroit ses affaires avec une grande malhabileté. C'est ainsi qu'il a fait construire un bâtiment immense au Vésinet , dans le terrain le plus aride des environs de Paris. Il a aussi fait de grands frais à la terre de la Motte , qui lui vient de sa femme {morte en 1 7 ^9). Il détruit la fortune de ses enfans, comme il a détruit la sienne.

16 décembre 1747. — Il y a quelque relâchement en faveur des trois exilés pour l'honneur de madame de Châteauroux : MM. de la Rochefoucault, de Châtillon et Vèvêqne de Soissons. Us ont permission de revenir à Paris et d'y rester tant qu'ils voudront ; mais pour la cour, elle leur est à jamais fermée. Quant à Vévêque de Soissons, le roi lui avoit fait aire seulement que sa présence lui étoit incommode. Malheur à qui a déplu , bien plus qu'à qui a fait faute sous ce gouvernement-ci! Combien M. de Chauvelin ne gouvemeroit-il pas mieux que M. de Puysieux? Mais il a déplu , et cela suffit.

Regrets d'un courtisan vertueux. — Que regrette un honnête homme dans cette privation de la cour ? Par amour-propre, il regrette la perte de considération et de respect , la gloire de courir une carrière où l'on peut avancer, se distinguer, surtout le temple de la patrie , qu'il auroit pu embellir et améliorer comme l'ont fait tant de mi-

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nistres et de généraux dont parle l'histoire ; enfin un lieu connu pour la fréquentation de la bonne compagnie , la cour, théâtre brillant de sociétés et de fêtes, où la sûreté et l'esprit se trouvent peu , à la vérité , mais où l'oeil est ébloui par un air de supériorité et de grandeur. Je dis avec raison que les gens vertueux doivent peu regretter les princes , qui sont des hommes aussi imparfaits que d'autres, mais beaucoup le service de la patrie, l'honneur et l'utilité de la nation, personnifiés dans l'existence des princes, puisque sans leur protection et leur amitié il est impossible de rendre service , même à son village. Pour ce qui est de soi-même, bien sots sont ceux qui désirent autre chose que du bonheur, à la vérité sans deshonneur. Mais la gloire , la carrière des honneurs, l'élévation en dignités, les richesses, quelle sottise, quelle stupidité d'y sacrifier ! Ainsi , l'objet personnel est aisé à remplir, si l'on ne vise qu'au bonheur, sans déshonneur aucun. Nos affaires propres sont bientôt faites par l'activité que nous y apportons naturellement, les moyens et l'industrie que nous possédons. Voilà la philosophie ! voilà l'unique vertueux !

— On parle toujours d'envoyer M. de Belle- Isle au congrès d'Aix-la-Chapelle. Ce choix seroit maintenant désirable. Il hait la guerre, assuret-on, depuis qu'on l'a chargé d'un généralat si difficile en Italie , et qu'il a perdu son frère. C'est lui qui a commencé la guerre, il tiendroit à honneur de la terminer.

Les maux que fait l'amour, il sait les réparer.

Il est puissant en moyens et en activité. Il subjuguera les conseils par son éloquence ; il leur parlera comme j'aurois dû leur parler. C'est le seul homme capable de nous tirer du mauvais pas où nous sommes engagés.

19 décembre 1747. — Quand on considère bien ce dont se compose la cour, et qu'on cherche dans cette multitude ce qui vaut le mieux, on se persuade que ce ne sont que des joueurs, de bons joueurs de piquet, appliqués à tout ce qui tient la place du cœur et des sentimens, songeant à tout ce qu'ils disent, en un mot jouant bien leiirs cartes. On n'est plus étourdi, on n'est plus qu'avisé.

Ah ! que la nouvelle comédie du Méchant est bien faite ! qu'elle peint à merveille la cour ! Le méchant, ou Cléon, ne s'y propose que des vues toujours utiles et ambitieuses. Il les envisage à tout hasard ; mais c'est le plaisir qu'il se propose en exerçant ses noirceurs. Il les conduit avec habileté , cependant pas avec prudence , car c'est là une vertu dont il est incapable. Mais ce funeste divertissement à faire des malheureux , et à mépriser la bonté du cœur, c'est l'amour-propre qui le procure , c'est l'opinion de sa supériorité, c'est le mépris de la vertu, toutes passions de perversité et de mauvais goût, germe des anthropophages, des Médicis, des Brunehaut. Et tristement Tes sots plus doux par nature, mais imitateurs du mauvais goût , copient ces horribles modèles, et se calquent sur eux, en se les rendant propres, sans fond et sans naturel.

On croit que M . de Maurepas et le duc d'Ayen

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ont particulièrement servi de modèles à l'auteur du Méchant pour tracer ce caractère ; le premier pour les bons mots et les saillies , le second pour les discours dénigrans et extrêmes.

— La marquise de Pompadour ayant été hier à l'Opéra , dès que la toile fût baissée on lui battit des mains, comme à une bonne actrice, et l'on ne cessa que quand elle se fut retirée , applaudissement familier et méprisant, que l'on ne feroit pas à une femme de qualité qui occuperoit la même place qu'elle.

— Le duc de Châîillon va de plus en plus mal. Ses chagrins ont anéanti sa santé.Sl avoit donc bien raison de demander à revenir à Paris pour consulter les médecins ; peut-être même le retard de trois semaines qu'a éprouvé sa permission a-t-il pu causer sur lui un mal irrémédiable.

— H y a un tel malheur attaché à tout ce qui est du département de M. de Maurepas, qu'il faut bien y chercher une cause fatale et nécessaire. Il s'établit dans notre Académie des belles-lettres une tyrannie que l'on n'y connoissoit pas, et c[ui détruit les compagnies des gens de lettres. Cinq ou six attachés k M. de Maurepas prétendent y tout gouverner, élever les favoris, et humilier ce qui ne leur est pas dévoué. Ils veulent accabler de dégoûts le sieur Racine, fils du grand Racine , qui est ennemi de quelques-uns d'entre eux , et dont le père avoit autrefois fait des vers contre le feu duc de Nevers. C'est ce qu'on lui reproche, particulièrement depuis que le duc de Nivernois est président de l'Académie. Fréret, homme très-savant, mais peu propre à toutes

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fonctions de règle et d'impartialité, a été malheureusement pris pour secrétaire perpétuel de l'Académie, à la place de M. de Boze, qui avoit toutes les qualités nécessaires. Il y met le désordre. Il ne travaille plus aux mémoires, et l'Académie se relâche de son travail. Les gens de lettres sont faits pour être encouragés , mais non troublés par la tyrannie et la brigue. Il faut qu'ils vivent paisiblement dans leur cabinet, qu'ils n'en sortent que pour communiquer le fruit de leurs travaux ; on les effarouche par le bruit, comme une volière d'oiseaux mélodieux.

21 décembre 1747. — On achète à la marquise de Pompadour une jolie guinguette entre Paris et Versailles. On dit que ce sera la maison du sieur Dupin, à Monîretout, près Saint-Cloud, ce qui donne lieu , d'une part , à des allusions ridicules sur le nom ; de l'autre , à des clameurs publiaues sur ces dépenses. On joue la comédie dans les cabinets , et le roi se met de plus en plus dans l'habitude des spectacles , mais sans goût; car de toutes les représentations, c'est aux Italiens ' que Sa Majesté assiste le plus régulièrement.

On apprend les rôles de la comédie du Méchant, par le sieur Gresset. Plus je revois cette pièce sur notre théâtre , plus j'y trouve des études faites sur nature. Cléon, ou le Méchant, est un composé de deux personnages que j'ai bien reconnus : M. de Maiirepas, pour les tirades et les jugemens précipités, tant des hommes que

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