‹ Mémoires et journal inedit;Chapitre 30 sur 48 · I . Aversion de l'auteur pour la musique italienne · texte numérisé non relu

I . Aversion de l'auteur pour la musique italienne

des ouvrages d'esprit; le duc d'Ayen, pour la médisance, le fond de l'âme, les plaisirs et les allures. Gérante et VaVere couvrent des noms trop respectables pour les articuler ici. Ce sont des âmes bonnes et simples, que séduit la mauvaise compagnie qui les entoure. Arisîe est partout, ou doit être dans les honnêtes gens qui raisonnent bien; Florise, dans quantité de femmes trompées. Pasquin est le président Hénault, bonne caillette, quoique avec l'esprit des belles-lettres ; on peut dire : Mutato nomine, de te fabula narratur.

Madame du Châtelet et Voltaire ont perdu les entrées de la cour de Sceaux, à cause des invitations qu'ils faisoient à leurs pièces. Il y a cinq cents billets d'invitation où Voltaire offroit à ses amis, pour plus agréable engagement , qu'on ne verroit pas madame la duchesse du Maine.

Le duc d'Ayen a dix mille livres de pension sur les aumônes, sur le fonds de cent mille livres dont dispose le grand aumônier de France, fonds destiné à quantité de veuves et d'orphelins. La princesse ae Carignan avoit déjà vingt mille livres sur le même fonds. C'est la famille du maréchal de Noailles qui lui a représenté qu'il se ruinoit par sa mauvaise administration , sans cependant rien dépenser pour lui, et vivant comme un crasseux. On l'a obligé à mettre ses biens en direction, et on l'a réduit à la pension. Voilà quels sont les gens qui veulent nous gouverner, et qui nous gouvernent.

31 décembre 1747. — Les Hollandois viennent de donner un nouveau placart, par lequel ils promettent une récompense tarifée aux arma-

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teurs qui prendront des vaisseaux françois. Le préambule de ce placart nous est injurieux, en ce qu'il parle de notre injustice et de notre agression sans préalable déclaration de guerre. J'ai conseillé à mon frère de proposer cette déclaration de guerre formelle ; mais il m'a assuré qu'on avoit décidé le contraire au conseil. « Pourquoi, ai-je dit , cette inégalité ? Nous faisons des déclarations d'une hauteur déplacée ; nous pillons leurs terres, nous ravageons leurs villes. On nous riposte par de véritables déclarations de guerre ; on nous y traite d'injustes , et nous ne suivons pas notre plan de domination et de hauteur en déclarant nous-mêmes la guerre ! »

Mon frère n'est pas de mon avis au sujet de l'attaque de la Hollande. Il croit fermement que nous obtiendrons la paix en menaçant les Hollandois. Je lui ai cité l'Allemagne, dont nous avons obtenu la neutralité par la douceur et les ménagemens. Il m'a répliqué que la différence étoit en ce que le centre de la guerre est l'Angleterre, et qu'on ne peut attaquer les Anglais qu'en Hollande.

J'ai répondu que la question étoit donc de savoir s'il y avoit identité entre l'Angleterre et la Hollande, mais qu'on avoit, pour ainsi dire, résolu cette question avant de la débattre, en augmentant cette identité; que d'ailleurs les Anglois savent le peu de mal que l'on peut faire aux Hollandois, que ce mal ne sauroit être décisif, que la queue est toujours le plus difficile à écorcher, qu'à chaque ville prise , à chaque succès , le feu de la guerre augmente et le moyen de résistance encore davantage ; qu'enfin à la première victoire on peut compter sur la guerre d'empire.

Année 1748,

2 janvier 1748. — Le roi a fait aujourd'hui six cordons bleus. L'un d'eux est le comte de Saint- Séverin ; ce qui marque , dit-on , que ce sera lui qui sera plénipotentiaire au congrès d'Aix-la- Chapelle. C'est un homme d'esprit, mais bilieux, emporté, et peu propre à traiter des affaires aussi considérables.

— Je n'avois pas vu M. de la Porte depuis son intendance de l'armée d'Italie. Il m'a conté quantité d'anecdotes sur l'affaire d'Asti, qui a fait manquer le traité de Turin; entre autres, que l'on avoit donné et payé sur les contributions cinquante mille écus à M. de Montai pour fortifier Asti, quoique M. de Montai ait dit depuis qu'il n'étoit pas en état de tenir vingt-quatre heures ; et effectivement il capitula au bout de douze heures.

— Je suis certain que, quand la France voudra achever les affaires d'Italie, c'est-à-dire enchâsser les Autrichiens , cela lui sera facile par deux moyens :

1, En nous attachant de plus en plus les Génois, comme les Anglois se sont attachés la Hollande, au lieu de les tracasser inutilement par de petits détails de commerce et de marine comme on le fait aujourd'hui ;

2. En abandonnant l'Espagne, pour nous lier avec le roi de Sardaigne, à l'aide duquel l'expulsion des Autrichiens seroit la chose du monde la plus aisée.

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7 janvier 1748. — La cour n'est occupée que de plaisirs. Le retranchement des grands balletsopéra n'en marque point le deuil durant ce carnaval. Le roi ne paroît qu'à regret en public ; mais chérit au contraire ces plaisirs privés. On ne songe qu'à des comédies de cabinets, 011 la marquise de Pompadour déploie ses talens et ses grâces pour le théâtre. On n'y voit chacun occupé que d'apprendre des rôles, ou de répéter des ballets avec les demoiselles Gaussin et Dumesnil, et avec le sieur Deshayes, de la Comédie italienne. On prétend que Pétrone dépeint la cour oîi il vivoit telle que nous voyons la nôtre , si occupée de délices , tandis que les affaires politiques exigeroient une application journalière, et inspirent même des craintes qui , sans doute, paroissent plus fondées aux spectateurs qu'aux acteurs.

17 janvier 1748. — Le maréchal de Saxe vient d'avoir la patente qu'il souhaitoit de maréchal général et vicaire des pays conquis aux Pays-Bas. On rendra la justice en son nom dans ces belles provinces. En un mot , il a toutes les prérogatives qu'avoit le prince Eugène. On a aussi fait un règlement préalable pour empêcher l'abus de cette patente. Ainsi le roi a cédé sur ce qu'il avoit d'abord refusé. C'est un trait de foiblesse dû à l'influence de la maîtresse, qui dirige tout par les conseils des frères Paris.

On craint que le maréchal de Saxe ne soit ainsi intéressé à la continuation de la guerre, pour faire durer la jouissance de la conquête. On parle efîeaivement du siège de Luxembourg , et le main. I)

réchal de Saxe en a grande envie. On en hâte les préparatifs, pour devancer l'arrivée des Russes.

— Le comte de Saint-Séverin a reçu les ordres du roi comme une grâce fort au-dessous de lui. Quelques jours auparavant il parloit de quitter la cour, et de l'ingratitude de la France à laquelle il s'est dévoué. Cependant, à la naissance près, qu'on dit bonne en Italie, j'ai connu son père , petit ministre d'un très-petit prince , le duc de Parme , très-humble et très-pauvre à Cambrai. Mais on a conseillé à celui-ci de se faire valoir, et cela réussit.

2 2 janvier 1 748 . — M. de Séchelles, intendant de Flandre, qui arrive de Bruxelles, m'a conté bien des choses sur les affaires. Il assure que nous ne pouvons garder Berg-op-Zoom, qui est une place en avant qui n'est d'aucune utilité. Il est d'avis qu'on la fasse sauter le plus tôt possible. Si cela est, notre campagne dernière n'aura servi à rien. En attendant , on ne peut subsister à Berg-op-Zoom. Tous nos convois sont attaqués et pris par l'ennemi, et nous y perdons beaucoup de monde.

Il dit que le siège de Maestricht étoit très-faisable immédiatement après la victoire de Lau^ feld, et que cela eût été décisif. Il raconte à quel point le pays conquis est ruiné , écrasé impitoyablement, malgré l'ancienne politique de Louis XIV et de M. de Lonvois, de ménager beaucoup les nouvelles conquêtes. On en tire quinze millions clairs et nets chaque année, avec une dureté horrible, et les représentations de ceux qui sont contraints ne sont nullement écoutées. Ce qu'on

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en tire en fourrages, en chariots, en fournitures en nature, est inexprimable.

Il croit le siège de Luxembourg impossible, et qu'il n'en sera pas même question.

30 janvier 1 748. — On a joué à Marly un jeu épouvantable. Le roi a beaucoup perdu. Son étoile au jeu diminue ses miracles. Mais les princesses ont beaucoup gagné, madame la Dauphine surtout. La marquise de Pompadour a ^agné quelques raille louis. On ne voyoit au salon que dorures, tout reluisoit comme au palais du Soleil. Le roi de très-bonne humeur; le ministre de la finance un peu changé : il commence à être sensible aux maux que cause sa charge, et aux embarras qui en dépendent.

— On fait venir madame Victoire de Fontevrault à la cour : dépense nouvelle, et qui sera suivie d'autres, peu nécessaires dans le temps où nous sommes. On lui donne pour dame du palais une demoiselle deCharleval, qui ci-devant tenait compagnie au duc de Brancas, et menoit promener ce bonhomme sourd et aveugle. Elle est d'une bonne famille du parlement de Rouen. Cela sera suivi d'autres nominations de dames de la suite de cette princesse.

I" février 1748. — Nomination de MM. de Saini-Sêverin et de Bussy au congrès d'Aix-la- Chapelle. Contraria contrariis curantur. On ne guérira jamais ce royaume-ci de ses mœurs

au'en mettant à la tête des affaires et de chaque épartement de bonnes gens, de très-bonnes gens , au lieu des beaux esprits et des gens fins qui nous gouvernent. Pour moi , dans ma re-

traite, je persiste à ne vouloir me lier qu'avec d'honnêtes gens, et c'est là que je trouve l'esprit, les lumières et tous les agrémens de la société, soit en affaires, soit en amusemens. Oh que les bonnes gens ont d'esprit et de sens !

I" février 1748. — Caractère de M. de Saint- Séverin, ambassadeur au congrès d'Aix-la-Chapelle : M.de Saint-Séverin est d'une bonne maison du royaume de Naples. J'ai vu son père au congrès de Cambrai, plénipotentiaire du duc de Parme, homme humble et modeste. Son fils étoit alors jeune, braque et tapageur. Cette sève annonçoit quelque esprit, de la facilité de parler et d'écrire, plus d'esprit que de sens, de la présomption et pourtant au besoin de la souplesse; enfin se ressentant en tout du caractère italien. Tel est l'homme que M. Chauvelin crut devoir attirer en France à la mort du duc de Parme. Saint-Séverin avoit alors succédé à son père au ministère de Parme. Il étoit allé en Angleterre implorer l'appui de cette cour. Il étoit très-assidu près de madame de Chauvelin ; il lui faisoit venir de la pommade de Rome. Il s'insinua chez M. de Villemur, fermier général, fit la cour à sa fille , veuve jeune et jolie ' , et l'épousa. M . le garde des sceaux Chauvelin aimoit à attirer en France les étrangers riches. On persuada au cardinal que c'étoit une acquisition précieuse que celle d'un Italien spirituel et expérimenté dans les affaires. On lui donna 10,000 livres de pension et une part dans la ferme générale de son beau-frère Villemur. Il

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