‹ Mémoires et journal inedit;Chapitre 36 sur 48 · I. Près Dreux, Eurc-?t-Loir · texte numérisé non relu

I. Près Dreux, Eurc-?t-Loir

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fond de cet abîme. On n'en voit qu'un revers aride , mais que l'on orne , en le regardant de la maison. Le reste ne se découvre que lorsque l'on est au bord de la terrasse. Là on a détourné le cours de la petite rivière de Biaise, pour le rendre plus plaisant et plus agréable de la terrasse. Pendant qu'on le détournoit, pourquoi n'a-t-on pas rendu son cours plus symétrique relativement à la terrasse? On accuse de tout ceci Messieurs des bâtiments du roi , de chercher à faire et à défaire , pour exercer leur empire et pratiquer leurs profits. Véritablement on verra que cette rivière sera redressée comme je le dis. On m'a conté quantité de pareilles pratiques dans ce bâtiment, comme de rebâtir peu à peu la cage après avoir repris les fondations sous œuvre. Enfin on dit que ce château coûte au roi des sommes immenses, et que depuis qu'il en est question , la recette de Dreux et celle de Verneuil n'ont pas envoyé un sou à Paris , les fonds ayant été employés à Crécy. Au reste madame de Pompadour a déjà 50, et en achetant Majainville elle aura 60,000 livres de rentes en ce pays. Elle a déjà 40,000 livres de rentes autour de Pompadour, qui est je crois en Guienne. Cela lui fera en tout cent mille livres de rentes en fonds de terre. Le roi se déplaisoit d'abord à Crécy; mais il commence à s'y plaire davantage. Il y va séjourner huit jours de suite , y tiendra des conseils et y aura ses ministres. On prétend qu'il en rendra le nom agréable au peuple, en y rendant des édits qui supprimeroient les impôts les plus onéreux. Dieu veuille qu'il en soit ainsi! — Nous avons eu nouvelle d'hier que le roi

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alloit faire une partie de plaisir qui est encore tenue secrète. C'est d'aller au Havre et à Dieppe, pour faire voir la mer à la marquise , et pour bien manger du poisson. Partie, dit-on, de vraie badauderie, et qu'inspire à Sa Majesté une véritable caillette. Un roi ne devroit se mouvoir que pour le bien public, et pour quelque objet sérieux et digne. Que dira le public de cette partie de plaisir pour se donner des indigestions?

20 septembre 1749. — L'évêque de Rennes est nommé de l'Académie, par le crédit du duc de Richelieu; c'est pour faire pièce à la marquise, qui protégeoit l'abbé Le Blanc.

— C'est d'hier que le roi est au Havre. Il y séjourne aujourd'hui. Il a dû y avoir combat naval feint et autres plaisirs, pour amuser la marquise. Le duc de Saint-Aignan , gouverneur du Havre, a obtenu la permission de défrayer le roi ; mais on assure qu'il n'y perdra pas.

Le roi doit s'arrêter sur le pont de Rouen , et là M. de Luxembourg lui présentera du café. Du Havre, le roi reprendra le même chemin, mais couchera à Bizy, chez le maréchal de Belle-Isle, en sorte qu'il sera de retour à Versailles pour lundi soir. On dit que ce voyage coûtera un million , ce qui fait assez mauvais effet dans le public. Le voyage du Havre sera le prélude d'autres voyages du roi, qui doit ainsi faire le tour du royaume , et voir avec attention les belles provinces méridionales , leurs places et leurs ports. L'inconvénient est que cela coûte fort cher aux peuples, tandis que l'économie nous seroit si nécessaire.

— Jusqu'ici la Gazette avoit le seul mérite de sûreté des nouvelles. Mais le chevalier de Mouy, qui la rédige à présent, y bâcle étourdiment des bruits publics et des nouvelles hasardées. Le ministre des affaires étrangères devroit la revoir lui-même chaque jour, comme je l'ai toujours fait durant mon ministère.

27 septembre. — Le voyage du Havre s'est passé fort gaiement. La marquise de Pompadour a posé la première cheville d'un vaisseau marchand, appelé le Gracieux, etc.

20 septembre 1749. — Le duc de Taillebourg, fils de M. et de madame de Talmont, vient de mourir de la petite vérole au collège des jésuites, ce qui éteint une des branches de la maison de la Trémouille, de sorte qu'il ne reste plus que le seul petit duc de la Trémouille, qui a été bien élevé.

— La marquise du Chàtelet, l'une des plus spirituelles et des plus savantes dames de notre siècle, est morte en couches à Lunéville (le 10 septembre).

24 septembre 1749. — La philosophie gagne notre gouvernement quant à l'extérieur de la religion. Voici qu'on se déclare à force ouverte contre les couvens et le temporel des Eglises. La commission. pour les monastères de filles en retranche beaucoup chaque jour, et un nouvel édit empêche désormais les acquisitions de fonds de terres et de maisons par les main mortables. L'on veut qu'ils n'acquièrent que des rentes , et l'on croit avec cela augmenter le

crédit des emprunts royaux, à quoi MM. Paris tournent de plus en plus les affaires du roi. L'on veut revenir contre les acquisitions faites sans lettres patentes , et cela depuis 1 666 , en donnant à cette loi un effet rétroactif de plus de quatrevingts ans. Ceci feroit beaucoup gagner le sceau, puisqu'il faudroit prendre beaucoup de lettres patentes pour ces acquisitions dans l'espace de quatre-vingt-trois ans. On dit toujours que l'Église est trop riche; mais je ne vois pas à quoi cela nuit. On lui tire de bons lopins de don gratuit à chaque assemblée du clergé. Les moines ornent le royaume de bâtimens, et entretiennent leurs biens de campagne. Je ne parle à la vérité que du clergé régulier. Pour le séculier, il entretient mal. Mais si l'on met l'un et l'autre en banqueroute , quel avantage en retirera-t-on ?

26 septembre. — J'ai lu le nouveau règlement sur les biens des gens de main-morte. Il expose les plus belles apparences de sagesse , pour remettre ces biens dans le commerce , et pour diminuer les richesses de l'Église. Mais, à deux des derniers articles que j'ai notés, on voit que tout cela ne tend qu'à faire porter forcément au roi tout l'argent que l'Église a à placer des dons des fidèles , remboursemens , etc. : car le législateur y dispense de règles si sages, de lettres patentes, informations, etc., dès que l'Église placera sur Sa Majesté ; avantages qui ne sont pas donnés aux placemens sur particuliers. Eh ! que veut-on que le roi fasse de tant d'emprunts qu'on lui facilite .'' Cela ne fait que précipiter les mauvais économes dans la plus grande dilapidation.

m. ip

— Le bruit est grand que le duc de Richelieu, va être déclaré premier ministre.

Quelque temps auparavant c'étoit mon frère qui devoit l'être. Entm il est beaucoup question que le roi se donne un tel meuble.

4 octobre 1 749. — Je me trouve présentement en Touraine, dans mes terres. Je n'y vois qu'une misère effroyable. Ce n'est plus le sentiment triste de la misère ; c'est le désespoir qui possède les pauvres habitans. Ils ne souhaitent que la mort, et évitent de peupler. Quand donc fini-' rontde tels maux? Nos ministres sont bien peu capables d'j faire songer notre roi si bon, mais si mal servi !

Le zèle des beaux chemins a pris le ministère et les intendans de province. Ceux-ci n'ont plus trouvé que cette carrière d'autorité et d'utilité à courir : ils s'y sont jetés à corps perdu. C'est une nouvelle taille dont les peuples sont écrasés. On compte que, par an, le quart des journées et des journaliers va aux corvées , où il faut qu'ils se nourrissent, et de quoi ? Leurs chevaux, bestiaux, mulets, y sont aussi employés forcément, et sans aucun égard.

La taille vient d'être assise comme furtivement, et sans qu'on ait su s'il y avoit quelque diminution. Notre intendant a voulu y punir la négligence à ce malheureux travail , ou y récompenser la diligence.

J'ai une paroisse à qui la grêle avoit tout enlevé. L'intendant a répondu aux députés qu'ils seroient traités à la taille comme ils méritoient , qu'ils n'étoient que des paresseux. Il a demandé

au curé de quoi il se mêloit. Il a ôté 600 livres de taille à une paroisse riche, parce qu'elle avoit été bien à la corvée. Cet intendant, SavaUtte, s'est mis dans le goût de la brutalité et des discours injurieux.

Depuis dix ans, nos paroisses sont diminuées d'un cinquième de feux et d'habitans, et tout va encore en diminuant chaque année. Tout tombe en ruines. A Maillé, il y avoit il y a dix ans joo communians; il n'y en a plus que 250, et les impositions ont augmenté depuis cela. La grosse taille monte à 1000 livres; capitation et menue taille , 1,200 livres; frais et contrainte, 1,200 livres ; aides , contrôle , corvées , 600 livres ; sans parler des rentes que les habitans payent à leurs seigneurs , argent qui va à Paris chaque année; ce qui va à plus de 1000 livres.

A Sepmes , il y a le double d'habitans et d'impôts ; ce qui va ainsi :

Habitans, ci-devant 600, aujourd'hui j6o. Ils payent pour impôt 10,000 livres ; à leurs seigneurs, en rentes , 2,000 livres.

Que l'on considère que l'argent sort chaque année des provinces , et qu'il ne peut jamais y rentrer par aucuns moyens. Ainsi les provinces vont en s'arriérant, et vont à rien. Tous les domaines, dit-on, sont abandonnés. Je ne parle pas encore du vingtième, conservé pour toujours, et qui va ruinant la pauvre noblesse provinciale.

Ces mêmes gens-là m'ont dit aue la guerre y avoit fait peu de mal , que les halDitans y alloient volontiers, que cela avoit ôté peu d'habitans aux provinces.

$ octobre 1749. — 0" m'apprend chaque jour de nouvelles et horribles injustices dans les provinces. Par ce que m'ont dit mes voisins, la diminution d'habitans depuis dix ans est de plus du tiers. Les grands chemins à corvées sont la plus horrible taille qui ait jamais été supportée. Les habitans prennent le parti de se retirer dans les petites villes. Il y a quantité de villages où tout le monde abandonne le lieu. J'ai plusieurs de mes paroisses où l'on doit des trois années de tailles. Mais ce qui va toujours son train , ce sont les contraintes, avec quoi les receveurs des tailles s'enrichissent et sont en état de faire des avances. Il leur est dû gros par les contraignables , sans que lesdits receveurs s'appauvrissent pour cela , bien au contraire. On en use avec ces pauvres sujets d'une façon pire que pour la contribution aux ennemis.

Ma paroisse , qui a été totalement grêlée cet été et qui s'attendoit à une diminution de taille, vient d'avoir au lieu de cela, pour cette année, un minot de sel de plus. On a favorisé extrêmement Sainte-Maure, qui est un gros lieu , mais qui a mieux travaillé à la corvée ; on lui a donné 600 livres de diminution à la taille , sans rime ni raison.

Caprices déraisonnables et cruels ! On va travailler au pont du port de Piles. L'adjudication est faite à fort bon marché ; mais l'intendant sait bien qu'il fera voiturer les matériaux de ce pont par les pauvres habitans , les faisant marcher forcément, et leur payant 20 sous ce qui vaut 6 livres. On tire sur ces pauvres gens comme sur des gens très-riches.

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II octobre 1749. — Brouillerie des deux frères Paris y à l'occasion du jeune Marquet, qui a épousé la bâtarde de Duvernay. Madame de Montmartel a marqué du mépris à madame Marauet, que son père idolâtre. Celui-ci menace a'épouser la mère de madame Marquet, qui est une vieille Irlandoise, et de faire passer sous le poêle cette bâtarde. Voilà des voix chères qui le

t>ousseront continuellement à recourir à ce partià. Déjà il s'est séparé de son frère; il a quitté l'hôtel ^'i4n///2, et est venu se loger au Marais. Le roi a promis la première place de receveur général au petit Marquet, pour consoler Duvernay. La marquise de Pompadour s'y donne beaucoup de mouvement, et s'en occupe fort, ainsi que le roi. Ce divorce des deux frères divise leurs forces et leur influence dans les affaires. Cela donne beau jeu à mon frère , qui vise au premier ministère.

Son crédit augmente ; c'est le seul valet intelligent de la maison.

— On loue beaucoup les dépêches de mon fils écrites de Soleure ; on vante sa prudence et son esprit. Mais gare la pédanterie qui subsiste , et l'esprit de cour qui souffle à travers le cœur comme à travers l'esprit !

24 octobre 1749. — La brouillerie des deux frères Paris est moins grande qu'on n'a dit. Duvernay n'a pas d'autre logement à Paris que celui qu'il avoit à l'hôtel d'Antin , chez Montmartel. Il est vrai qu'il habite presque toujours à sa maison de campagne nommée Plaisance, et ne vient à Paris que pour y diner. Il vit avec une vieille maîtresse

irlandoise, nommée mademoiselle Ja^uin, qui est aujourd'hui laide, et n'a jamais eu le sens commun, et sa fille, madame Marqueta qu'il aime à la folie. Mais cette brouillerie va-t-elle à se destituer de conseil entre l'un et l'autre frère ? C'est ce qu'on ignore encore. Ils ne se communiquent plus guère que leurs propres affaires, et non celles de l'État. Ainsi Montmartel n'a plus d'idées à offrir au gouvernement; car il n'a par lui-même que l'exécution et la rédaction du travail. On a dit de Duvernay que c'est un prophète toujours sur le trépied pour ne dire que des choses communes. C'est une imagination vieillie , qui par conséquent ne crée plus, et ne fait que peindre. Dans son bon temps, c'étoit un homme à sophismes. Ce fut lui qui gouverna le dedans du royaume, en inspirant M. le duc pendant que ce prince fut premier ministre. Ce fut lui qui imposa le cinquantième pour remède aux plus grands maux, lorsque les pluies , l'inclémence du ciel, et la rareté de l'argent, provenant de la diminution des monnoies faite si mal à propos, rendoient affreuses les misères des peuples. Alors il persuada ceci au gouvernement, que tout le mal provenoit de ce cjue le gouvernement n'avoit pas assez de créait, et pour cet effet il chargea le peuple d'un nouvel impôt qui parut si déraisonnable. Ces deux frères Paris ne donnent que des conseils de banquiers et de maltôtiers , pour faire circuler l'argent par la magie de l'agio et de l'usure. Ainsi Lenôtre disoit-il au roi touchant Mansard : « Vous faites faire vos jardins par votre maçon ; il vous a fait des jardins de pierre. » Gardez-vous de tels conseils! Il faut que le travail du gou-

vemement rende le peuple plus heureux , et pour cela , hélas! il n'y a qu'à laisser faire.

28 octobre 1749. — Voilà le roi bien riche en revenus. Le bail des fermes générales vient d'être augmenté et porté à cent et un millions, y compris les fermes, et sans y comprendre la Lorraine, 3uivaut actuellement au roi six millions. A la mort u roi Stanislas, qui ne peut aller loin, ce sera encore deux millions. Voilà donc Sa Majesté plus riche de neuf millions pour le bail prochain, qu'elle ne l'étoit de celui-ci . Il fautajouter le vingtième, qui ira certainement aux trois-quarts du dixième. On poussera cet établissement avec plus de vigueur. Le contrôleur général a déjà commencé à ramasser des mémoires par déclarations forcées. Ainsi comptons que le vingtième ira pendant la paix à plus de trente millions. Certes voilà un contrôleur général bien fiscal , et tel qu'il n'y en a jamais eu, car cette fiscalité éteint chez lui tout désir de soulager le peuple. Il y auroit encore le grand article d'économie ou de retranchement de dépenses et d'abus dans la dépense personnelle du roi , qui pourroit aller à une vingtaine de millions, et tourner au soulagement du pauvre peuple. Ce seroit un coup de théâtre des plus touchans , et qui ranimeroit tous les cœurs.

Car il ne faut pas s'y tromper, tout ce qui se passe est d'un grand scandale. On ne voit que fiscalité, augmentation de revenus, impôts de guerre continués pendant la paix, mêmes revenus en paix comme en guerre , troupes retranchées de plus de moitié, et cependant les dépenses augmentées à la cour, la maîtresse , les favoris et

favorites enrichis, bàtimens, voyages, abus, dissipations, luxe récompensé , le mérite absent, tout cela prend mal et très-mal dans le public. Les mauvaises chansons et satires continuent depuis la disgrâce de M. de Maurepas. Voilà oij il faudroit remédier, et à la grande misère du peuple. Les sous-fermes n'augmentent pas en réalité de huit cent mille livres , m'a dit un fermier général. Quelques comptes sont en gain, mais beaucoup plus sont en perte, ou payent mal. Toutes ne vont qu'à trente millions. La grande augmentation de neuf millions provient du tabac, dont le produit augmente chaque jour; impôt sur les nez, venu d'une consommation ridicule et que ne connoissoient pas nos pères. On l'a étendu sur les provinces frontières , ce qui cause un grand mécontentement.

ji octobre 1749. — Un courtisan riche , mais attristé de la cour, m'a dit hier ceci : On surcharge le trésor royal de pensions sans nécessité ; on vient d'en donner pour six mille livres de nouvelles dans les gardes du roi.

Il a des terres dans deux provinces où l'on est plus ruiné encore que dans la mienne, suivant le détail qu'il m'en a fait. Tout croule à la fois dans ces misérables provinces d'élection.

Madame la Dauphine n'est pas encore réglée. Ainsi l'on ne sauroit croire qu'elle devienne grosse, comme on l'espère chaque fois. Dans le domestique , elle a une humeur fâcheuse , à la-

âuelle elle se laisse aller ; mais elle cherche assiûment à plaire à son mari.

Tout le monde déteste la cour, et tout le

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monde en fait son paradis. La source de ce contraste est dans l'avarice ; chacun se fait esclave du luxe , prodigue du sien , avide de l'autrui , passions de vengeance et de vanité. C'est ce qui fait rechercher avec soin les moyens odieux de satisfaire des passions encore plus odieuses. Voilà comment on est damné dans ce monde-ci. Les philosophes économes sont les seuls heureux en ce monde ; s'ils joignent à cela du goût et des sens , ils sont en paradis.

Le Dauphin mène à Versailles la vie la plus sédentaire. Il est du goût de Philippe V. Il ne quitte point sa femme , et c'est elle qui gouvernera quand il sera roi.

Depuis son dîner jusqu'à six heures du soir, il reste seul avec elle à lire et à raisonner. Celleci fait de l'ouvrage. Il se promène rarement à cheval une couple d'heures, quelquefois avec la Dauphine sur la terrasse de Versailles. Il ne montre désir de rien ; il aime le repos et mange solidement. Il a quitté l'étude de la musique ; il y a cependant quelque goût , et on lui donne un concert deux fois par semaine.

— Le bruit augmente que mon frère va être déclaré premier ministre. On me mande toujours que le roi l'a pris dans une affection dont il y a peu d'exemples , même à l'égard du feu cardinal. Voilà ce qu'ont produit la douceur affectée , la complaisance mondaine , les égards étudiés , la patience acquise par efforts politiques, l'âme d'un joueur dans le corps d'un magistrat ; enfin l'ouvrage de montre, quia toujours été notre fort, de façon que , ne voulant que paroUre faire et

avoir fait ce qui paroît , l'objet du travail devient ce qu'il peut. Mais on paroît , on blanchit des masures , on multiplie les apparences en laissant aller les réalités. Avec un fond d'esprit superficiel comme ses œuvres , bel esprit , et non bon esprit , encore moins grand esprit , n'ayant jamais tourné ses vues ni ses combinaisons vers la grande politique , n'ayant songé qu'à la cour principalement, et aux affaires publiques comme moyens de cour seulement, avec cela on occupera la place des Suger et des Richelieu. Les noms de patrie , de bien public , de vertu , paroissent ridicules, excitent le rire, et l'on n'y croit pas plus aujourd'hui qu'aux revenans , je veux dire à leur amour, à leur recherche sérieuse.

— J'ai vu depuis peu un jeune homme qui a du mérite pour son temps , et qui peut parvenir aux premières places du conseil par ses entours et par sa douceur, qui sera un bon sujet, mais non un grand sujet, et qui pourra monter au plus haut. Je l'ai observé trois jours. Il se garde bien de se faire du mérite, ni d'étudier. Il lit bien une heure par jour. Il aime le monde, l'inutilité, la perte de temps; mais il apprend le monde peu à peu , et quand il est question de paroître par son travail , il se parera avec étude et hardiesse du travail d'autrui.

Il gagnera l'estime des avocats du palais qui le prôneront.

M. le chancelier d'Aguesseau, avec un grand fond d'étude, a une âme molle et de peu de di-

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gnité. Depuis son dernier exil, son fils cadet, M. de Fresne, gouverne toutes les actions de quelque relation avec la cour. Il menace de disgrâce , et le chancelier obéit. Voilà l'administration de la justice; jugez des autres départemens. Hélas ! oseroit-on dire la comparaison générale , et de quoi ce gouvernement se rapproche ? Le sérail de Constantinople , où des favorites, des eunuques et des officiers gouvernent par brigue , par caprices , par les ressorts de l'avarice. Qui ne considérera les choses de cette façon , lis voyant de la retraite ? Un Choisy , un Crécy, un la Muette, d'où les ordres indolens se donnent par de courtes et léthargiques délibérations. Un courtisan l'emporte sur les autres par l'air de sagesse plus que par la sagesse même. S'il y en a , c'est circonspection; c'est la crainte de déplaire en hasardant rien pour le public , éviter le bien en craignant trop le mal de l'innovation. C'est la cour, en un mot, qui gouverne, et c'est tout dire.

21 novembre 1749. — La marquise de Pom~ padour est sérieusement menacée de la poitrine. Elle a été incommodée et a eu des foiblesses. Cependant il faut toujours marcher pour le roi, qui marche tant. On lui faisoit prendre le lait pendant les campagnes du roi; il n'y a pas moyen quand le roi est avec elle , il faut courir, boire, manger. On prépare pour cet hiver de beaux ballets et opéras dans les cabinets , et elle y chantera. Il faut qu'il y ait dans cette beauté des forces inconnues , qui la maintiennent fraîche et belle au milieu de tant de fatigues, et avec

une poitrine délabrée. Autrefois on eût dit que c'étoit un sort, un talisman, un anneau constellé.

2 décembre 1749. — ^^ sieur Buffon, auteur de l'histoire naturelle , a la tête tournée du chagrin que lui donne le succès de son livre. Les dévots sont furieux, et veulent le faire brûler par la main du bourreau. Véritablement il contredit la Genèse en tout.

— Le roi travaille beaucoup moins que de mon temps, et chaque jour le goût du travail paroît diminuer en lui. Les conseils sont plus courts. Le travail des ministres l'est beaucoup davantage. En un mot, rien ne s'expédie, ne finit, et ces défauts dans le gouvernement deviennent remarquables avec affectation. On prétend que cela se fait à plaisir, que cela se commande , et que le but secret est de faire entendre au roi qu'il lui faut un premier ministre.

En ce cas, personne ne doute que ce ne fût mon frère. Tout ce qui vient de la cour tient le même propos. C'est le grand ministre, comme Darius étoit le grand roi pour les Grecs.

7 décembre 1749. — ^'^^ ^^^ ^ ^^ cour. J'ai vu, tant à Versailles qu'à Paris, plusieurs courtisans, et voici ce que j'en ai retenu: Le maréchal duc de Richelieu se décrédite près du roi comme à la cour. On le donne pour étourdi , précipité, hautain, d'une grande imprudence, et partant nullement propre au ministère. Il dit partout qu'il va en Languedoc ou à Richelieu pour une année, qu'il est trop las de la cour,

pour en approcher si tôt. On dit à cela : Qui quitte la partie la perd. Cependant je crois qu'il sera absent au moins trois mois.

Mon frère m'a dit qu'aujourd'hui le ministre attaqué c'est lui; le ministre chéri et adoré, c'est M. de Machault, contrôleur général. Cependant M. de Machault peut-il avoir d'autre soutien que mon frère ? Ils peuvent bien jouer le brouillé ensemble, et se dicter l'un à l'autre une conduite ostensible; ce qui met l'un après l'autre chacun en faveur auprès du roi , afin de reléguer la marquise au district des amusemens. Elle ne sera plus que le petit homard ou le petit pré" dicaîeur qui amusoient l'enfance du roi.

La marquise , de son côté , se montre profonde et discrète. Elle se tait, ou ne dit que ce qu'elle veut, mais sans esprit. Elle persévère dans ses haines comme dans ses affections. Elle fait bon visage à ceux qu'elle doit ménager, comme M. de Richelieu, M. de Machault et mon frère. Mais sait-on ce qu'elle dit contre eux quand elle est seule avec le roi ? Il est plus aisé de détruire auprès du roi que d'édifier. Les impressions en mal se prennent d'abord; les grandes clartés viennent de défiance. Ceci est une source de mauvais choix , car tout sujet dont l'élévation est prévue est d'abord attaqué et culbuté.

Mon frère m'a dit : « Hélas! nous ne travaillons )>plus guère. Il faut prendre trop de choses sur )>soi, et rien ne me fâche davantage. » Ainsi la dissipation fait abréger le travail chaque jour, et ce qu'on dit dans le public est vrai. Il convient que sa santé va très-mal ; il a une jambe sujette à ankylose ; depuis sa dernière attaque de goutte,

il a le pied tourné , et cette jambe maigrit ; il a des indigestions sans savoir pourquoi. Le corps s'use à force de travail tard , de fatigue et d'invisibilité. Il ne peut se retenir sur la gourmandise.

La cour paroît odieuse, méprisable, enfer de tourmens et d'injustices à ceux qui y sont. M. Rouillié m'a dit qu'il s'y tuoit à la vie qu'il y mène. On s'y hait, on s'y excède. On me trouve heureux où je suis.

10 décembre 1749. — Mademoiselle de Béthune reçoit, dit-on, la pomme de Paris; mademoiselle de Latour du Pin dira son oraison de saint Julien; mademoiselle ^e Rochechouart épouse M. de Chenonceaux pour du Pin : lurlupinades sur trois filles de condition qui épousent des financiers.

— On retire de Fontevrault les deux dames de France qui y étoient , et toutes ces princesses vont habiter Versailles , pour profiter de la bonne éducation et des grands exemples qu'on y voit. Ainsi tout Versailles va être augmenté de femelles, tant en chef qu'en suite. Rien ne ressemblera plus à un sérail. Les mœurs n'y sont point trop mauvaises. On n'y voit point les désordres de l'amour, j'en conviens : cette faculté si aimable et si naturelle a passé en habitude et ne cause point de trop mauvais effets à la cour. Mais le grand article , c'est la dépense ; a que coûte cette cour, bon Dieu! et la dépense augmente chaque jour. Les bâtimens portent la désolation dans le royaume et le ruinent.

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Le grand théâtre à Versailles va se reprendre à l'aile neuve du château , où l'on a construit sur ce dessin l'appartement de la princesse de Conti. Pourquoi , dit-on , en construit-on un si cher au manège, puis un nouveau manège, puis un petit théâtre des cabinets ? Que de folies où le roi s'engage en bâtimens , depuis qu'il a pris l'oncle de sa maîtresse pour directeur des bâtimens!

M. de Vandières, frère de la marquise, et reçu en survivance de M . de Tournehem , part ennn vendredi pour son grand voyage de l'Italie , où il doit aller se former le goût, pour nous faire de belles choses en France. Mais ce voyage doit coûter cher à l'État. On lui donne des historiographes de bâtimens, des conseils, des gouverneurs, des dessinateurs. Enfin ne verra-t-on que folie sur folie, et rien de salutaire aux peuples ?

Le plus grand défaut de notre gouvernement est la dépense de la cour et du trône. On n'y voit aucun retranchement, aucune économie, pas la moindre tentative sérieuse. On ne refuse aucun ajustement nouveau à ceux qui occupent des appartemens à Versailles, glaces, boiseries, cheminées. La quantité ridicule de nouveaux domiciles que fait le roi pour lui et pour sa maîtresse; chaque mois voit sur cela quelque nouveau projet, et malheureusement il n'existe pas d'autre amusement pour Louis XV.

Point de vertu, ni intelligence, ni justice; ce n'est qu'un enfant qui déchire ses jouets. Et à qui la faute de ces foiblesses? A des ministres courtisans qui éclipsent le meilleur naturel qu'ait peut-être jamais eu aucun de nos rois.

On ne parle de nouveau que de terres et de grands domaines donnés à la famille de madame de Pompadour. On vient de donner Marigny à M, Poisson le père, en rabattant 9,000 livres de ses pensions, qui sont de 1 5,000 livres annuelles. On a acheté une belle terre pour le frère de la comtesse d'Estrades. On va bâtir à Trianon, dans les Goulottes, etc.

20 décembre 1749. — ^^ contrôleur général a fini hier l'adjudication des sous-fermes à i million 800,000 livres d'augmentation ; ce qui va entièrement au profit du roi, suivant la convention qu'il a faite avec les fermiers généraux , à qui il n'a garanti que le taux de l'ancien bail , mais le surplus d'augmentation réservé au roi. Ainsi voilà le roi plus riche de cette somme ; ce qui , avec les 9 millions d'augmentation de fermes, le rend plus riche en revenus de 1 1 milHons. A tout cela il n'y a qu'un cri : le roi payera donc bien ; car quantité de payemens ne laissent pas que d'être retardés. Les rentes de la ville le sont de trois mois de plus qu'elles ne l'étoient durant la guerre, et quantité de parties dans la maison du roi, comme les équipages de chasse et plusieurs officiers. Justement ce sont ceux qui se répandent le plus dans le bas public , étant le moins en faveur, et c'est ce qui répand la plus mauvaise opinion de l'injustice du gouvernement.

22 décembre 1749. — Le bruit est grand parmi le peuple qu'on enlève tous les garçons que l'on trouve le soir tenant des filles par dessous le bras ; qu'on les mène promptement se

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marier à Saint-Sulpice , et de là à Tabago, et que c'est M. Beurrier (ils nomment ainsi M. Berryer, lieutenant de police) qui conduit les choses avec cette dureté.

Il est vrai qu'on enlève aujourd'huiavec grande vivacité les mendians et gens sans aveu. Si cela dure, on pourra voyager sans craindre les mendians ni les voleurs. La maréchaussée travaille beaucoup. On met ces gens-là en prison; de là on les conduit chez eux de maréchaussée en maréchaussée. Il leur est défendu d'en sortir, la première fois sous peine des galères , la seconde sous peine de mort.

28 décembre 174c). — Mon frère garde le lit par la goutte, et ne viendra à Paris de huit jours. Il se tue de travail pour l'espionnage de Paris , que le roi a fort à cœur. Il s'agit de savoir tout ce qu'on dit, tout ce qu'on fait. Quel malheureux travail ! L'espionnage par les postes et les traîtres de Paris ! Avec cela on parle de sa gourmandise, qui le tue ; il boit de grandes lampées de vin, et, étant blasé sur le manger, il lui faut des sauces de très-haut ^oût, qui lui ruinent le tempérament. Il reste au ht à travailler, et ceux qui ont à lui parler ne peuvent arriver jusqu'à lui.

— Le marquis d'Aiguille , aujourd'hui président à mortier au parlement de Provence , est venu me voir. Il a été employé par moi près du prince Edouard, tant que celui-ci fut en Ecosse.

Il fut pris à CuUoden, et dix-huit mois en prison, craignant à chaque instant d'être pendu; enfin, délivré par un échange que le roi de Prusse voulut bien faire de lui avec des prisonniers de

guerre autrichiens , il revint en France par la Hollande. En arrivant ici , son père voulut le délivrer de pareils dangers, et le fit président à son parlement.

M. de Puysieuxlm a promis de l'employer, mais il n'a pas tenu parole. Il me recherche à présent, et me conte des anecdotes de la cour. Le prince lui a marqué souvent sa mésestime contre le ministère de France , disant qu'il n'y voyoit que moi d'honnête homme, et à qui il se fiât totalement. Mais, ne me connoissant pas encore, il s'imagina que je voulois le tromper et faire languir ses affaires , lorsque je voulois que l'on se contentât de son établissement dans la seule Ecosse, en séparant pour quelque temps les deux royaumes. Mais cela ne valoit-il pas mieux que rien ? Le prince Edouard fut très-fâché de ma disgrâce , et le témoigna à plusieurs personnes.

Ce fut la trahison de milord Murray qui obligea le prince Edouard à rebrousser chemin de Derby, où il n'étoit plus qu'à trente lieues de Londres.

29 décembre 1749. — ^^ piarquise de Pompadour va avoir l'appartement de madame la comtesse de Toulouse, au-dessous de celui du roi , et qu'on va faire accommoder à la moderne. C'est celui qu'avoit autrefois madame de Montespan, maîtresse du feu roi. De là grand mécontentement de la famille royale contre cette maîtresse. Mesdames de France, les deux aînées, espéroient l'avoir, et profiter des visites du roi, l'après-souper des jours de grand couvert, en attendant que le souper de la marquise fût fini , comme en profitoit madame la comtesse de Ton-

lottse. Voilà , de cette affaire, le retour des deux dames cadettes de France qui restent èiFontevrault fort reculé ; ce qui fait fort haïr la marquise. On ne parle que des gros présens que lui fait le roi. Le beau diamant de feu Son Altesse Royale la duchesse d'Orléans vient de lui être donné pour ses étrennes; il est de plus de 80,000 livres. Le roi donne une terre à son frère proche de Marigny, terre achetée pour M. Poisson y son père. De plus , le contrôleur général vient de payer les dettes de ladite marquise, montant à 700,000 livres.

Le roi doit se tenir à Trianon tout l'été , tandis qu'on bâtira à Versailles, et personne n'y pourra venir s'il n'est mandé exprès, même les ministres ; ce qui déplaira et déplaît d'avance aux sujets du roi.

Année 1750.

4 janvier 17J0. — On parle beaucoup à Versailles de la dépense que fait mon neveu ,M. de Voyer, qui vient d'acheter la campagne de madame de Waldnerk Asnières ' soixante à soixantedix mille livres ; ce qui l'engagera dans des frais extraordinaires. Il y mettra ses beaux tableaux. Cette dépense suppose du dérangement dans ses affaires, ou des affaires d'intérêt par les bureaux, ce qui seroit bien pire si cela étoit.

8 janvier. — Mon frère a paru hier à son audience du Louvre , où il y avoit plus de quatre cents carrosses , et cinq mille personnes qui s'em-

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