‹ Mémoires et journal inedit;Chapitre 4 sur 48 · I . lie du cap Breton · texte numérisé non relu

I . lie du cap Breton

de faire reconnoître partout l'élection de l'Empereur, et même de lui assurer l'Autriche antérieure. La paix eût pu être signée, aux conditions désirées par le roi , dès l'ouverture de la campagne de 1745. ^^^^ la mort subite de Charles VII ouvroit à la reine de Hongrie une nouvelle carrière d'avantages en Allemagne. Nous laissâmes un libre cours aux intrigues autrichiennes, au lieu de les arrêter. On envoya en Italie le maréchal de Maillebois. On lui substitua le prince de Conti , qui ne fit rien qui vaille, et montra une extrême prudence, là où il falloit de la témérité. On lui retira vingt mille hommes, tandis qu'il eût fallu le renforcer ; et tout cela se fit pour procurer au roi une campagne glorieuse en Flandre. Voilà le fruit de la flatterie au conseil des meilleurs rois.

Quand M. d'Argenson proposa la défensive en Flandre , il fut très-mal reçu. Sa Majesté lui répondit qu'il n'entendoit rien à la guerre, qu'une défensive étoit ruineuse en ce que l'on mange son propre pays , tandis que l'on mange le pays ennemi par l'offensive ; que nous ne pouvions aujourd'hui attaquer directement la reine de Hongrie que par les Pays-Bas; que cela effrayeroit les puissances maritimes. M. d'Argenson répliqua : « Mais pourquoi effrayera Cessons les injures, diminuons les craintes , nous ramènerons la paix. Nous plaidons, comme on dit au palais, les mains garnies . Gardons bien ce que nous avons, nous lasserons l'ennemi. Il ne conçoit l'espoir de nous entamer que par nos nouvelles entreprises; elles commettent tout au hasard. (Que fût-il arrivé, en effet, quelques mois après, si

nous eussions perdu la bataille de Fontenoy ?) La guerre défensive exercée par une grande puissance comme la nôtre ne compromet rien, assure tout. Le feu roi s'y enferma heureusement après les défaites de Ramillies et de Malplaquet, et en tira de grands avantages ; à plus forte raison quand on a la supériorité et qu'on offre la paix. »

Cependant ces paroles firent peu d'impression sur l'esprit circonvenu du roi. Mais M. d'Argenson crut pouvoir dire tout haut une partie de ce qu'il pensoit sur les moyens d'obtenir la paix, en ne parlant que de justice et du repos universel que le roi vouloit faire régner en Europe. Il disoit souvent aux ministres étrangers : « Oui la France désire la paix, même avec passion. Si on la refuse, nos ennemis verront de reste que nous savons faire la guerre; mais ce ne sera qu'au refus de la paix. » Il sembloit à M. d'Argenson que sa patrie jouoit un beau rôle par ce propos , et les effets confirmèrent sa franchise. Bientôt on ne l'appela plus que M. d'Argenson de la paix, et son frère , M. d'Argenson de la guerre. Le roi lui-même les distinguoit par ces surnoms , et chacun se complaisoit fort dans le sien.

Tout a justifié le système du ministre des affaires étrangères, quelque peu d'attention qu'on lui ait accordé dans le temps , et sans qu'on sache, même à l'heure où j'écris (1747), quelle en sera la dernière conséquence. Le maréchal de Saxe assiégea Tournai à la fin d'avril suivant, avec une armée inférieure à celle des ennemis et sans armée d'observation. On disoit que les alliés ne seroient pas prêts de sitôt , et ne pourroient secourir Tournai. Cependant, le roi eut à peine

le temps d'arriver de Douai à son camp pour recevoir la bataille. Je laisse à décider à l'histoire à quoi il a tenu qu'elle ne fût totalement perdue. Elle le fut même pendant deux heures, et le royaume étoit à deux doigts de sa perte. Le maréchal de Saxe possède talens et capacité ; mais le bonheur surpasse encore la prudence. Peut-être eût-il pu poursuivre l'ennemi après la victoire de Fontenoy, et accomplir dans la campagne de 1 745 tout ce qu'il fit dans la suivante , et m.ème en 1747. Le combat de Mesle, en juillet 1745, ^"^ donné par les soldats, et par un pur effet du hasard. Sans ce bonheur, l'entreprise de Gand étoit manquée , et nos conquêtes fort dérangées. Il a donc fallu des circonstances merveilleuses et multipliées pour justifier le système d'effrayer nos ennemis par la rapidité de nos conquêtes en Flandre. On n'y a pas même employé cette célérité qui étonne ; car après Fontenoy on se piqua d'une grande prudence sur ce théâtre de la guerre, tandis qu'on abandonnoit imprudemment tous les autres.

A mesure que l'on conquéroit en Flandre , on démanteloit les places conquises. Ainsi l'on veut anéantir la barrière des Provinces-Unies, de sorte que , quand nous formerons quelque nouvelle entreprise sur les Pays-Bas , nous pourrons aller droit en Hollande, par une vaste plaine et sans presque d'obstacles. C'est une grande question de savoir si la barrière ne nous étoit pas plutôt utile par la facilité d'une neutralité avec la république de Hollande. Cette république n'est pas foncièrement notre ennemie ; elle ne l'est que par malentendu , car elle a tout à craindre de

DU MARQUIS d'ARGENSON. 25

l'Angleterre pour son commerce, et de l'Autriche pour sa liberté. Autre grande question : si c'est par cette augmentation de terreur que la France accroîtra sa puissance et son bonheur.

Nos intendans, commis et entrepreneurs militaires , ont joui de ces riches pays conquis tant que notre possession a duré ; ils n'ont presque rendu aucun compte; ils s'y sont enrichis. On a mis le poignard dans le cœur de ces bons Flamands , que le feu roi avoit toujours eu soin de ménager. On a intimidé les Hollandois; on a irrité l'Europe.

On a abandonné les affaires d'Allemagne pendant le temps qu'elles méritoient le plus d'appui. Peu après la victoire de Fontenoy, on redemanda, sans en prévenir M. d'Argenson, vingt mille hommes de l'armée du prince de Conti, ce qui obligea peu après celui-ci à repasser le Rhin, et à laisser libre cours à l^élection du grand-duc comme Empereur.

Le nouvel électeur de Bavière, n'ayant de notre part qu'une assistance insuffisante, fut chassé, et fit son traité à Fuessen, pour se donner à nos ennemis. Le roi de Prusse , abandonné à ses forces et ne recevant aucune diversion de notre guerre de Flandre , faillit quatre fois être détruit , et ne dut son salut qu'à sa diligence et à son bonheur. Il nous prodigua ses reproches, et fit la paix sans nous , dès qu'il le put, par la médiation de l'Angleterre.

Notre gouvernement concentra en Flandre toutes ses troupes , et refusa d'en porter aucune en Italie. La paix particulière du roi de Prusse donna moyen à la reine de Hongrie de s'y ren-

forcer. Les deux armées de France et d'Espagne en furent entièrement chassées l'année suivante, et les Génois conquis par l'implacable ennemi que nous leur avions attiré.

Voilà donc ce qu'en dépit des conseils de M. d'Argenson produisit la guerre offensive des Pays-Bas , une vaine gloire et sans solidité , foible compensation de vingt défaites éprouvées de tous côtés. M. d'Argenson eut cent fois occasion de remarquer la vérité de ce que lui avoit dit M. de Torcy : le ministère des affaires étrangères n'est qu'une tête sans bras et sans forces; c'est celui de la raison impuissante et sévère, qui s'oppose à tout et ne surmonte rien.

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