CHAPITRE V
RÉCIT DE l'origine, DES PROGRÈS ET DE LA RUPTURE DE LA NÉGOCIATION DE TURIN (années 1745 ET 174^)1 PAR LE MARQUIS D'ARGENSON.
Je ne pense pas qu'il se fût traité depuis bien longtemps en Europe une plus grande affaire que celle par laquelle commença l'année 1746, la seconde de mon ministère. Il fut question de former une république ou association éternelle des puissances italiques, comme il y en a une germanique, une batavique, et une helvétique. Ce n'est point un équilibre parfait qui forme ces républiques, ou, pour mieux dire, ce n'est pas l'éga-
DU MARQUIS D'ARGENSON. If
lité intérieure qui les maintient. L'égalité est impossible entre les puissances, comme entre les hommes , par la grande raison qu'il y a toujours dans le monde inégalité de talens et d'activité. Cependant l'égalité doit être le point où vise la sagesse commune et politique. Par suite de ce principe, dont on se rapproche le plus qu'il est possible, on ne voit plus dans le monde de ces grandes révolutions qui changeoient la face de l'univers. Un reste de barbarie soutient encore ^ pour un temps, l'ardeur des conquêtes et des nouvelles acquisitions ; mais dans quelques siècles , les princes reviendront d'un goût si abusif pour eux-mêmes. Les conquérans sont les querelleurs de la société civile , chacun les fuit et les chasse. Les puissances se liguent contre les princes ambitieux. On s'assure puissamment contre les voisins inquiets et dangereux; ou s'ils reculent leurs frontières de quelques cantons, ils s'épuisent au dedans et laissent leurs successeurs en proie à leur foiblesse et à l'envahissement des autres princes. L'antique barbarie ne subsiste donc plus que par l'injustice des désirs ; mais les arts , qui ont fait de si grands progrès en Europe pour la discipline militaire et la correspondance politique, s'opposent de toutes parts à l'exécution de ces dessems violents et tyranniques. Que chacun conserve ce qu'il possède,, que les grands États se soutiennent par la police intérieure, qu'ils se préservent d'être entamés par des voisins plus forts, mieux gouvernés et ligués ensemble : c'est le meilleur conseil qu'ils puissent suivre. Mais qu'ils cessent de chercher à s'étendre davantage, s'ils ne veulent être partagés.
La maison d'Autriche a subi ce sort , et plus encore celle qui lui succède par alliance ' , Lors de l'abdication de Charles-Quint, le partage de sa monarchie devint nécessaire. Philippe II perdit sept provinces des Pays-Bas , et ses successeurs le Portugal.
La monarchie espagnole , en changeant de maison souveraine, a perdu l'Italie et le reste des Pays-Bas. La seconde branche autrichienne qui vient de s'éteindre en Allemagne est remplacée par celle de Lorraine ; mais à ce changement de dynastie elle perd déjà la Silésie et quelques portions du Milanois, après avoir sacrifié les Deux-Siciles à l'établissement de la Pragmatique.
Des pertes plus inestimables encore , ce sont celles du dedans , la foiblesse , l'épuisement des trésors de la pensée, des dettes contractées, le sang des peuples, des campagnes incultes, les arts transférés ailleurs. Les grands États deviennent ainsi sages par nécessité , et spectateurs par impuissance. L'Espagne en est réduite à cette situation , et s'en relèvera difficilement. Notre France y court à pas précipités. Et quelle force auroit par elle-même la monarchie autrichienne, sans l'argent des puissances maritimes, qui depuis le commencement de ce siècle ont pris pour principe de soutenir contre la France leur tyrannie commerciale à l'aide de la tyrannie terrienne de la maison d'Autriche ?
L'Italie est depuis trois siècles un de ces théâtres d'ambition et de conquêtes où viennent se consumer les efforts des grandes puissances. Les