‹ Mémoires et journal inedit;Chapitre 42 sur 48 · I. Peut-être Balleroy · texte numérisé non relu

I. Peut-être Balleroy

chevaux sont excédés de l'extrême rapidité avec laquelle ils parcourent les chemins. Il lui conviendroit de toujours voyager; et c'est ce qui est impossible à un monarque. Ainsi il tourne son axe de maisons en maisons, au lieu d'aller en avant.

M. le Dauphin est précisément l'opposé. Il aime à rester toujours dans le même lieu , et s'y occupe. Il n'aime que la lecture et la musique, preuve qu'il a de l'esprit et des sens. Reste à savoir s'il a du goût. Quant aux lectures, on assure qu'il lit des livres fort abstraits et fort appliquans.

19 septembre 1750. — On a copie de la dernière réponse du clergé au roi sur la demande de contribuer forcément au payement des dettes de l'État. Elle est concise et noble, et à peu près de cette teneur : « Nous connoissons la justice et la » magnanimité de Votre Majesté. Elle ne trouvera > point mauvais que le clergé ne consente ja- » mais à donner comme un tribut d'obéissance « ce qu'il a toujours donné comme une preuve » d'amour et de respect. » Tout Paris admire cette réponse ferme et concise; mais voici une résistance aux ordres. Et dans quelle forme sont donnés ces ordres ? Par une déclaration du roi délibérée en conseil et enregistrée au parlement. Rien n'est de plus mauvais exemple au monde pour l'autorité.

Il y a eu sur cela nouveau conseil assemblé. Quel parti prendra le roi ? Nous croyons que le contrôleur général Machault en viendra à son but de rompre toute corporation , comme nous l'avons

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déjà dit plusieurs fois. Il a rompu celle du Languedoc , il va rompre celle du clergé. Il est embarrassé, il est choqué de toute association. Il veut tout connoître , dit-il , afin d'imposer tout avec équité. Mais , comme les moyens lui importent peu, il n'en viendra par là qu'à tout embrouiller davantage , qu'à soumettre tout aux finances plus que cela n'étoit , qu'à rendre l'exécution même de ses instructions impraticable.

On croit donc que sur ceci l'assemblée du clergé va être séparée pour n'être plus jamais convoquée , comme on a fait des États de Languedoc. Viendra ensuite le tour des États de Bretagne.

Déjà le roi a montré qu'il étoit prêt à se passer du don ordinaire du clergé, en le réduisant à quinze cent mille livres en tout par chaque année. Se passant même de cette somme, qu'il trouvera ailleurs , il pourra mettre beaucoup d'ordre dans les affaires du clergé et rembourser ses dettes. A la rigueur, personne ne peut révoquer en doute que le roi n'ait ce droit de police sur le clergé , pour ordonner et moyenner l'arrangement de ses affaires et l'égalité des répartitions. Mais en tout ceci l'autorité royale n'est pas moins compromise. Et voilà les restes d'assemblées de la nation éteints, comme l'ont été depuis longtemps les États-Généraux. Tout deviendra assemblée particulière et très -dépendante.

— Enfin la Gazette d'Utrecht parle d'une nouvelle que je savois déjà depuis guinze jours : que Berne a révoqué la loi d'inégalité de service qui nous étoit défavorable , qu'on va rétablir le

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régiment Bernois au service de France , et qu'il sera bientôt question de renouveler le traité entre la France et les cantons protestans.

20 septembre 1750. — Voici de grandes nouvelles. Avant-hier M. de Saint-Florentin fut à l'assemblée du clergé. Il y lut une longue lettre du roi contenant des reproches sur sa conduite et ses refus. Ensuite il proposa les mêmes choses que précédemment , et , le clergé ayant persisté dans ses refus, M. de Saint-Florentin lut une lettre de cachet qui rompt l'assemblée , et renvoie dans vingt-quatre heures chaque archevêque et évoque dans son diocèse ; ce qui s'est exécuté surle-champ.

Ainsi Paris va se trouver sansévêques. Quelques jours auparavant on avoit fait sortir de Paris tous les évêques qui n'étoient pas de l'assemblée , et en chassant ceux-ci on chasse tout le reste. Ainsi voilà sans doute la dernière assemblée du clergé qu'il y aura jamais. Tout ceci est mené avec finesse, et l'on a fait donner le clergé dans le panneau où on vouloit qu'il donnât. Il en sera de même des États de Bretagne, dont les têtes chaudes ne tiendront pas aux attaques que l'on donne à leur liberté.

On accuse les jésuites d'avoir procuré cette rupture des États, ayant intérêt à n'avoir plus devant eux d'évêques de cour. Comme la cour n'aura plus besoin du haut clergé , on s'y passera des évêques, et ils vont rester chacun chez eux comme de bons curés qui auront à leur tour besoin du ministère. Ainsi voilà, sous M. de Ma-chault, trois grands corps municipaux abattus ,

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le corps de ville de Lyon , les États de Languedoc et l'assemblée du clergé. Puis viendront les États de Bretagne, et peut-être le parlement de Paris. Il faut convenir que le despotisme est grandement servi.

2 1 septembre. — Les évêques de l'assemblée, en recevant l'ordre du roi de se retirer, ont reçu en même temps celui d'exécuter les volontés de Sa Majesté portées dans sa déclaration. Si cet ■ordre ne veut dire que de donner des déclarations entre eux pour réformer les répartitions , le roi pourra les y contraindre. Mais si l'on entend aussi par là le payement des sept millions cinq cent mille livres demandés comme tribut pour contribuer à payer les dettes de l'État , cela souffrira de grandes difficultés , et l'on doit y prévoir des suites épineuses. Le clergé, quoique dispersé , est rempli des mêmes sentimens et de la même chaleur qui animoient l'assemblée il n'y a qu'un moment. Il est à craindre qu'à la première contrainte la résistance n'aille jusqu'au fanatisme.

J'apprends que le cardinal de Tencin va quitter le ministère et se retirer dans son diocèse de Lyon , voyant qu'il n'a aucune considération au conseil , et que bientôt il n'y sera plus question que de pousser à bout le corps dont il fait partie.

28 septembre 1750. — M. de Saint-Florentin a le chagrin qu'il mérite pour avoir donné pour nourrice à Madame, fille du Dauphin, la femme d'un intendant qu'on dit être sa maîtresse. Elle s'est trouvée malsaine, comme de raison. La pe-

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tiie princesse s'en ressent ; elle a des rougeurs au ventre et dépérit chaque jour. Il en fût arrivé autant si c'eût été un duc de Bourgogne. Si la faveur se mêle de ces choses-là , la famille royale périra.

— La maréchale de Duras vient d'avoir 10,000 livres de pension pour apaiser sa mauvaise humeur, provenant de ce qu'on a coupé sa charge en deux, en nommant une seconde dame d'honneur de mesdames de Fontevrault, laquelle est madame de BeauviUiers. Elle est très-riche et trèsavare; mais elle n'en jouira pas longtemps, sa santé étant détestable.

— Les trois dames de France qui sont à la cour vont chercher les deux dames qui sont à Fontevrault, pour les mener à Fontainebleau; voyage qui va coûter beaucoup , dit-on , surtout pour les maîtres de poste de la route : on leur doit encore le premier état , qui est de 1744.

6 octobre 1750. — On m'apprend qu'il y a un arrêt du conseil, en même temps que la lettre du roi au clergé par laquelle cette assemblée fut rompue. Cet arrêt fut signifié au clergé par M. de Saint-Florentin. De plus, il le fit écrire devant lui sur les registres de l'assemblée. Il porte que: M Dans six mois pour tout délai , et sans que ce terme puisse être réputé comminatoire, le clergé s'imposera les 1,500,000 livres annuelles pour cinq ans, comme il a été demandé par les discours des commissaires du roi à l'assemblée, et que cette imposition sera au prorata des décimes

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ordinaires déjà ordonnés dans cette assemblée pour les arrérages des dettes ; que, ledit délai une fois passé, cet ordre sera exécuté par toutes voies. »

Cet arrêt n'a point été imprimé , ni répandu dans le public, M. le chancelier a pareillement défendu que l'on débitât le procès-verbal de l'assemblée, avec les pièces justificatives cjui se débitoient d'abord librement chez l'imprimeur du clergé.

Par cet arrêt tout impératif d'imposition , on voit que le clergé dénie absolument au roi tout pouvoir d'ordonner; ce qui commet de plus en plus l'autorité royale.

J'ai vu un intendant de province qui m'a dit que , quand cela arriveroit à la coaction pour exécuter et contraindre les biens des personnes , il n'imagine pas seulement comment cela pourra s'exécuter. Je lui ai répondu qu'il y auroit bien des intendans excommuniés de cette affaire-là.

Le contrôleur général a ordonné à tous les intendans de retourner au plus tôt dans leurs provinces. On a obligé tous et chacun des membres de l'assemblée (du clergé), tant du second ordre que de l'épiscopat, d'aller dans leurs provinces. On en a même été chercher quelques-uns qui étoient à la campagne à quelques lieues de Pans.

9 octobre 1 750. — Chaque fois que l'on change quelque chose à la maison de campagne d'Asnières, que mon neveu fait bâtir, sur-le-champ on en va porter le dessin au roi; d'où Ton conclut , à Versailles , que cette dépense singulière pour un fils de famille n'est pas faite pour le

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compte de mon neveu , mais pour celui du roi , qui va avoir cette maison de campagne de plus, et que Sa Majesté la fait accommoder sous le nom de mondit neveu , qui a du goût et de l'intelligence.

— On bâtit à Choisy un théâtre , à Bellevue un théâtre, dans le bois de Fausse-Repose, à Verrières , plusieurs petits pavillons ou maisons de chasse pour les plaisirs du roi , quand il est las de la chasse. Cela ressemble, à ce qu'on assure, au sérail du grand seigneur.

— On travaille à Vincennes à faire pour huit cent mille livres de fleurs en porcelaine pour les parterres de Bellevue.

2 5 octobre. — On a représenté au roi qu'il y avoit de l'imprudence à aller faire des séjours à Bellevue après Fontainebleau ; que ce château paroissoit insulter au peuple et à sa misère ; qu'il ne falloit qu'une sédition pour aller au bout de la plaine de Grenelle , et y mettre le feu. Le roi paroît fort intimidé de pareils discours.

— La marquise ayant montré Bellevue à un seigneur étranger, lui a demandé si ce n'étoit

f)as la plus belle situation que l'on pût voir. Il ui a été répondu : «Oui, Madame; car c'est en vue non-seulement de tout Paris , mais de toute l'Europe. » En effet , ces constructions animent terriblement le peuple de Paris et des provinces. On se plaint de toutes parts , parce que, tandis que toutes ces dépenses ont lieu à la

cour, le peuple est misérable, et les impôts continuent et augmentent.

3 1 octobre 1 750. — Il est très-vrai que l'entrée des appartemens de la cour est défendue à tout ecclésiastique , comme à tout moine. Je connois des abbés de cour qui sont restés à la campagne, ne pouvant aller à Fontainebleau. Il n'y a que les aumôniers de service , dont les noms sont donnés aux gardes du roi , qui puissent entrer dans les appartemens. Tout ceci nous donne un air de protestantisme qui réjouit les véritables protestans ; ils disent que nous tournons chaque jour vers leur religion.

On a eu nouvelle que les principaux chapitres du Dauphiné, à commencer par celui de la métropole, ont refusé de lire et même de recevoir l'intimation de la déclaration du 1 7 septembre, qui leur a été signifiée de la part de l'intendant par un archer de la maréchaussée. Les chanoines ont dit que ce n'étoit pas là leur forme, qu'ils ne recevoient de pareils ordres que de leur évêque, et qu'ils méconnoissoient ceux-ci.

On ne doute pas que les États de Bretagne ne se rompent dès les premières assemblées, et l'on commence à pourvoir la province de troupes, pour queforcedemeure à l'autorité. Lesfermiersetreceveurs généraux cherchent les quinze millions que l'on demande, et disent qu'ils ne trouvent rien. En effet, qui voudroit leur prêter dans la circonstance présente, où leur crédit se perd par l'épuisement de leur fortune et par la mauvaise conduite du gouvernement ? Le ministre de la fijiance seul décrédite tout l'État.

— Les protestans prétendent que nous arrivons en France à la même religion qu'eux. Ils disent que cela a commencé chez eux comme ici, par une grande aversion contre le clergé , contre les prêtres, contre les biens d'Église, contre les religieuses , que chez nous l'on détruit à force et même avec ignominie , en les transportant dans une charrette d'une maison à l'autre.

— Le roi n'entend pas raillerie sur le refus du clergé. On renvoie tous les évêques que l'on trouve à Paris, et Sa Majesté dit à ceux qu'il voit à la cour : « Monsieur, pourejuoi n'êtes-vous pas dans votre diocèse? ^^ Ce qui le fait partir sur-le-champ. C'est ce qui vient d'arriver à l'évêque de Saint-Brieux. C'est certainement un grand bien que de les obliger à la résidence. Il y a déjà des flatteurs qui disent que c'est un grand coup d'État que ce qu'on vient de faire sur le clergé, ainsi que sur les États du Languedoc.

On l'attribue au sieur Paris Duvernay. On ne doute pas qu'il n'arrive pareille chose aux États de Bretagne. Le duc de Chaulnes se prépare à y faire grande dépense , et sera , dit-on , le grand sacrificateur de cette nouvelle victime.

— Duclos a été nommé historiographe de France. Il fait sa cour. Il servira aux Etats de Bretagne.

7 novembre 1750. — On a nouvelle que les États de Bretagne ont accordé le don gratuit una voce , sans réclamations trop violentes contre le vingtième. Cela fait croire à la cour que les projets de M. de Machault réussiront avec le

même bonheur. Mon frère a dit qu'il étoit aujourd'hui attaqué, et craignoit pour lui-même, étant mal depuis longtemps avec le contrôleur général. On m'a dit que la place de chancelier étoit promise à un homme de robe ; que cela pourroit être Machault , et au'en ce cas Silhouette seroit contrôleur général des finances, y étant porté par des personnes influentes.

Il a aussi été question de moi , et le roi a dit depuis peu que dans le ministère des affaires étrangères tout ce que j'avois fait étoit bien fait, et qu'on s'étoit trouvé bien heureux de suivre les erremens que j'avois laissés dans cette charge.

Le chancelier ne se montre presque plus , et pour le peu qu'il se montre il paroît d'un délaorement horrible, et hors d'état de pouvoir servir.

20 novembre 1750. — La nouvelle duchesse de Luxembourg ' a résolu de tenir une bonne maison cet hiver à Paris, et pour cela il faut des beaux esprits. Elle a persuadé madame de La Vallière de donner son congé à Gélyotte , chanteur de l'Opéra, et de s'attacher à sa place le comte de Bissy. Pour décorer la société, il a été résolu de faire celui-ci de l'Académie francoise. On y a fondé ses prétentions sur une traduction du Roi patriote , de milord Bolingbroke. On a exigé de madame de Pompadour qu'elle remît la nomination de Piron à une autre fois ; et la marquise a conduit ceci avec beaucoup de finesse, ne se

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