I . La maison de Lorraine
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empereurs d'Allemagne y établirent leur pouvoir, et le virent s'évanouir suivant les temps. Charles VIII y montra la valeur et la légèreté françoises. Louis XII et François I y éprouvèrent encore de plus grands revers.
Les Vénitiens en furent un moment les tyrans ; mais ce temps dura peu, et leur ambition causa leur perte et leur affoiblissement.
Nous y avons voulu conserver quelques citadelles, quelques portes pour prendre part au désordre, sous prétexte de défense et d'équilibre ; ce n'est pas là ce qu'il eût fallu faire.
Il faudroit concentrer les puissances italiques en elles-mêmes , en chasser les étrangers. Il faudroit montrer nous-mêmes l'exemple de n'y rien prétendre, et, si quelques princes étrangers y régnent encore, faire en sorte qu'ils deviennent tout à fait Italiens , qu'ils ne puissent hériter ailleurs, que, s'ils préfèrent d'autres successions qui leur surviennent, ils abandonnent alors à des successeurs désignés l'État qu'ils possèdent en Italie, et que ce choix, cette incompatibilité, soit une loi fondamentale de toute domination en Italie. Soyons les promoteurs de cette règle , employons-y de la force et de la sincérité. Empêchons les troubles et la tyrannie; nous en avons les moyens ; soutenons les foibles et les opprimés. Nous sommes assurés que nos seules menaces auront l'effet des plus grandes victoires; nous y gagnerons pour nous honneur, repos et sûreté.
Voilà sur quoi j'avois fait des réflexions et des recherches pendant le ministère àtU. de Chauvelin. Il m'avoit, par une confiance particulière.
fait part de ses desseins quand il commença à la guerre de 1733. Il gagna la cour de Turin. Il Youloït chasser les Autrichiens dlîalie , et les chassa effectivement. L'infant Don Carlos eut les Deux- Siciles, royaume à l'extrémité de l'Italie, et qui ne peut s'étendre sans troubler ce continent. Le roi de Sardaigne devoit avoir le Milanois. Cela fait, l'Italie restoit tranquille pour l'éternité. La couronne de Naples devoit être incompatible avec celle d'Espagne ; si le roi de Naples y parvenoit, un de ses frères ou un de ses fils puînés lui succédoit. Le roi de Sardaigne , revêtu du reste de la dépouille autrichienne , n'auroit pu s'étendre ailleurs : au moindre mouvement qu'il se fût donné pour attaquer la plus petite principauté du voisinage , il eût ouvert le champ à de grandes guerres qui lui eussent été fatales ; les François, les Autrichiens, les Espagnols, fussent rentrés en Italie, et y auroient exercé leurs anciennes prétentions. Cela fait, M. de Chauvelin étoit d'avis que nous donnassions la garantie de la Pragmatique sanction Caroline pour le reste des États d'Allemagne, avec une décision sincère de l'exécuter.
Mais deux choses s'opposèrent à la réussite de ce plan : l'extravagance et la mauvaise foi de la reine d'Espagne ; la foiblesse et les incertitudes du cardinal de Fleury.
La monarchie d'Espagne, ayant toute sa force et ses volontés réunies dans la seule tête de la reine , vouloit un grand établissement pour l'infant Don Carlos , et après lui pour un second, et même pour un troisième Infant. La reine en vouloit un pour elle-même , où elle régnât pendant
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son veuvage , et dont elle pût disposer arbitrairement après sa mort. Un grand d'Espagne qui est au fait des décisions du conseil de Madrid m'a dit encore qu'il faudroit tôt ou tard que le t'ortugal fût réuni à l'Espagne, mais que, le prince du Brésil ayant épousé une infante , on ne pouvoit le laisser sans souveraineté , et qu'ainsi il lui faudroit préparer un établissement avant de commencer la conquête du Portugal. Voilà plus d'établissemens que l'Italie n'en peut supporter. Si ces décisions sont raisonnées , il y entre , sans doute, la conquête des États du roi de Sardaigne , en le réduisant à la seule Savoie , qui est en deçà des Alpes.
Ainsi voilà l'Italie entière convoitée en même temps par l'Espagne , réputée par la maison d'Autriche de son domaine et de sa mouvance, et que le conseil de Turin , par une conduite fourbe et secrète, ne désespère pas d'absorber peu à peu. Mais, plus ces desseins se croisent et se traversent , plus nous devons penser que nous les ferons avorter l'un par l'autre , et qu'il en résultera un calme durable : à quoi notre politique doit tendre perpétuellement, et certainement rien n'est si facile à l'exécution , quand le roi sera bien servi par un ministère uni et raisonnable , et surtout (juand la cour ne sera pas admise dans ses desseins.
La cour d'Espagne a une malheureuse influence sur la nôtre, et sur nos ministres courtisans. M. Chauvelin vouloit le bien, mais prétendoit entendre la cour : il eut de grands ménagemens envers l'Espagne; il favorisa l'établissement de l'Infant; il leurra en promettant plus qu'il ne
vouloit et ne pouvoit tenir. Ces mécomptes perdent les ministres plus que la dureté des refus ; la fureur y succède à la bienveillance. Ainsi il s'est perdu principalement par où il prétendoit se conserver.
J'ai vu des mémoires bien exacts des forces et moyens qui peuvent concourir à chasser les Autrichiens d'Italie, et à y établir un partage durable. Je soutiens que la France seule avec le roi de Sardaigne, saisissant bien le moment, y réussira avec facilité toutes les fois qu'elle voudra l'entreprendre. La cour de Vienne ne tient pas ordinairement plus de dix à douze mille hommes de troupes réglées en Italie , surtout quand elle a de l'occupation ailleurs.
A quoi nous servoit l'Espagne dans ce dessein ? Mais l'établissement de Don Carlos étoit un ancien projet conçu par le cardinal Dubois: il falloit y donner cours dans une opération générale comme celle-ci ; mais on auroit dû se garder de l'avancer ni de l'étendre. Le traité de Séville fut une cajolerie de M. Chauvelin à la reine d'Espagne. On envoya au Grand -Duc l'Infant son successeur, pour s'assurer davantage de sa succession; on y joignit un corps de troupes espagnoles. Ainsi voilà l'Espagne admise successivement au grand dessein de chasser les Autrichiens d'Italie ; de là vinrent toutes les traverses, et les seuls obstacles, comme je les ai trouvés à ma seconde entreprise pour le même objet.
La passion de dévorer l'Italie aveugloit tellement la reine d'Espagne, Elisabeth Farnèse, qu'elle a toujours mis à égalité la puissance autrichienne et celle du roi de Sardaigne. Tout ce
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qui s'y oppose à ses vues lui semble monstrueux, et également ennemi des deux couronnes. Elle ne conçoit pas comment nous pouvons nous lier avec ce prince. Elle le hait avec fureur, parce qu'elle le trouve pour rival. Née princesse italienne , elle a épousé la crainte qu'ont de lui les petites puissances d'Italie.
La célèbre rivalité entre les maisons de France et d'Autriche a disparu à ses yeux. Elle préféreroit la pleine possession de toutes ses prétentions
3u'acquerroit la maison d'Autriche à un canton e plus qui seroit accordé au roi de Sardaigne. C'est à cette manie qu'elle a tout sacrifié. Elle n'a songé qu'à nous tromper, et à refuser son concert de sincérité avec la cour de Turin.
Ainsi le traité de partage des États autrichiens en Italie, par lequel on cédoit le Milanois au roi de Sardaigne, fut bien signé en 1733 entre les cours de France et de Sardaigne. On le signa aussi , avec des restrictions, entre les cours de France et d'Es ^ pagne. Mais nul traité ne fut signé entre Espagne et Sardaigne. De là viennent les subterfuges et le mauvais accord entre les trois alliés. Le temps pressoit; M. Chauvelin, ne pouvant faire autrement, crut cimenter mieux les traités par leur exécution qu'en négociant davantage. Les armées de France étoient à sa disposition , avantage que je n'ai pas eu , et qui m'a bien manqué. Rien au monde n'étoit si facile que de chasser les Allemands d'Italie, en un mois de temps. Les Espagnols y mirent obstacle. Étant de mauvaise foi sur l'article du Milanois, ils allèrent d'abord à la conquête du royaume de Naples, qui leur fut facile pendant que nous fermions les portes de ni. 3
l'Italie. Cependant le roi de Sardaigne, qui voyok qu^on le trompoit , hésita à pousser l'aventure , et cette hésitation faillit nous être fatale. Les Autrichiens accoururent en grand nombre , il fallut essuyer le sort de deux batailles ' ; nous les ga-r gnâmes. Les Espagnols réussirent dans la conr quête de Naples , se joignirent à nous , et alors, par une seule marche , sans combattre , nousjrepoussâmes les Allemands par delà le Tirol.
L'entrepfise étoit achevée, lorsque des brigues de cour culbutèrent à Versailles le dessein et le ministre. On persuada au vieux cardinal que les puissances maritimes alloient nous déclarer la guerre, que M. Chaiivelin vouloit s'éterniser, qu'il le trompoit, qu'il pouvoit faire une paix avantageuse (ce qui étoit vrai ; mais la paix estelle glorieuse quand on manque à ses amis?). Les brigues de Vienne et de Londres parviennent dans le cabinet de Versailles. A l'aide des mauvais François , on rendit tout à la maison d'Autriche , excepté Naples et deux petits cantons du Milanois, qui furent cédés au roi de Sardaigne. M. Chaiivelin fut disgracié.
Une seconde entreprise est plus difficile que la première , quand elle rencontre les mêmes obstacles. Ainsi le roi de Sardaigne a connu en cette première occasion quel étoit notre gouvernement, et quelle confiance il devoit avoir en nous. A la mort de l'Empereur Charles VI , il nous tâta, et reconnut le cardinal pour tergiversateur et ennemi du grand plus que jamais;.
I . Batailles de Parme et de Guastalla , gagnées par les maréchaux de Broglie et de Coigny.
H reconnut bien l'attaque résolue contre la maison d'Autriche, mais que ce ne seroit qu'un feu de paille tant que le cardinal vivroit ; et à sa mort, il vit les affaires entre les mains d'un ministère tout espagnol, M. Amelot gouverné par M. de Maurepas et par l'ambassadeur d'Espagne , Campoflondo. Il savoit toute l'influence d'Espagne sur notre cour; que si cette influence cessoit quelques momens, elle reprendroit peu après avec plus de force qu'auparavant. Il en conclut donc toute l'impossibilité qu'il y avoit de se lier avec nous ; que nous participerions à toute la haine et l'envie de la reine d'Espagne contre lui, et qu'il n'y aroit rien à faire que de se servir de nos avances pour retirer de nos ennemis le plus de concessions qu'il pourroit. C'est ce qui a produit le traité de Worms, par la médiation des Anglois. Il a conduit une double négociation avec la France et l'Angleterre , jusqu'à celle qu'il avoit optée d'avance.
Quelque défiance que je doive avoir de mon travail, et quelque facilité que j'apporte à convenir que j'aie été trompé , je ne puis dire cela de ma négociation avec la cour de Turin : car pourquoi nous auroit-elle trompés en cette occasion , puisque par l'événement elle n'y a rien gagné ? Mais la peur a tout fait. Le roi de Sardaigne connoît notre cour, y a d'excellens espions. Nous les souffrons à l'hôtel de Carignan. Ils sont très-clairvoyans , l'instruisent de tout ce qui se passe ici. Il a su que mon crédit étoit fort inférieur à celui qu'avoit eu M. Chauvelin. Il a vu i'éloignement d'Espagne à adhérer à ce traité , et que cet éloignement étoit soufflé et encouragé
par nos courtisans et par nos ministres. Il ne perdoit pas de vue ce qui lui étoit arrivé en 1735. Alexandrie étoit aux abois, les Autrichiens accouroient en Italie. Il pouvoit se trouver sans alliés , ou à la merci de nouveaux alliés , foibles et infidèles. Certainement, s'il m'avoit cru plus autorisé, il ne se seroit pas jeté dans de telles défiances ; mais si on les entend bien , on ne peut l'en blâmer avec équité. Voici en peu de mots ce qui s'est passé dans cette négociation :
Le roi de Sardaigne fit avec le roi un partage équitable des États de la maison d'Autriche en Italie. La plus grosse part lui étoit donnée , celle qui suivoit à Don Philippe, le reste aux Vénitiens, au duc de Modène , et le roi de Sardaigne rendoit du sien aux Génois.
Ce partage et ses articles étoient tels qu'ils écartoient pour toujours les guerres d'Italie. Ils fondoient une République ou Association italique, avec une Diète continuellement assemblée, à l'instar de l'association germanique.
Cet arrangement fut d'abord signé sous forme de préliminaires à Turin ; puis il y eut traité en forme, établissant un armistice. Ce traité fut signé à Paris, et, en conséquence de l'un et de l'autre instrument, plusieurs lettres furent écrites réciproquement de la propre main des rois de France et de Sardaigne ; ce qui doit être réputé plus valable qu'une ratification formelle.
La reine d'Espagne fut deux mois et demi avant d'acceptercetraité.Ellefitpendantcetempslaplu^ violente résistance ; enfin elle l'accepta, presqu'au moment où il se rompoit par nécessité à Turin.
Le roi de Prusse fit sa paix pendant cet inter-
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valle. L'armée autrichienne qui agissoit contre lui fit une marche avec une promptitude dont il y a peu d'exemples, et arriva en Italie pour contenir le roi de Sardaigne. Ce prince nous faisoit dire chaque jour qu'il étoit entraîné , qu'il ne pourroit bientôt plus résister, si la France n'obligeoit l'Espagne à acquiescer au traité. Enfin il entra en défiance, non de la bonne foi du roi de France , mais du crédit de la cour d'Espagne sur la nôtre. La citadelle d'Alexandrie se trouvoit à toute extrémité , et , n'ayant plus que quelques jours à tenir, elle tomboit au pouvoir des Espagnols. On lui indiquoit les moyens de la délivrer : il sut que M, de Montai étoit mal sur ses gardes dans Asti.
La tentative réussit en peu de jours , et passa même les espérances. Neuf bataillons françois furent faits prisonniers sans coup férir. Le reste de la campagne ne fut plus qu'une déroute en Italie. La reine d'Espagne y fit agir son armée contre toutes les règles de la guerre , de la politique et de la raison , voulant garder par entêtement ce qu'on devoit abandonner par nécessité pour sauver le reste. Depuis cela , le roi de Sardaigne ne fut plus le maître de reprendre avec nous aucune sorte de négociation. En vain auroit-on pris en France une de ses filles pour M. le Dauphin, quand celui-ci devint veuf. Il ne fiit plus au pouvoir du roi de Sardaigne de se retirer des mains de la reine de Hongrie et des Anglois, leurs forces et leurs dépenses en Italie n'ayant pas moins pour objet de le contenir luimême que de s'opposer aux desseins de la France et de l'Espagne.
Dès l'hiver de 1745 ^^ ^^^^^ ^^^ question de négocier avec le roi de Sardaigne. Le personnel des ministres entre pour beaucoup dans ces négociations secrètes. M. Amelot avoit été connu à Turin comme l'organe de yi. de Maurepas, et celui-ci comme dévoué à l'Espagne : on y détestoit le ministère de France. Un nouveau ministre pouvoit y inspirer de la confiance ; on m'y connoissoit par madame de Carignan, et par M. Chaiivelin, que l'onsavoit m'avoir destiné aux affaires étrangères. Ainsi tout y étoit bien disposé. Les passions et l'acception des personnes influent puissamment dans les affaires, depuis que les monarchies sont devenues despotiques.
Véritablement j'étois bien persuadé que la plus grande erreur où nous ayons pu tomber avoit été de nous brouiller avec le roi de Sardaigne dans nos guerres avec la maison d'Autriche. Il est à cette maison en Italie ce que le roi de Prusse lui est en Allemagne, il ne peut s'agrandir qu'à ses dépens. Ce n'est que l'avidité insatiable de l'Espagne et nos complaisances peu raisonnées qui nous l'ont aliéné. Que ce soit lui ou un autre qui démembre l'énorme puissance autrichienne, cela nous est indifférent. On a beau nous menacer de ce voisin , on a beau citer le cardinal d'Ossat sur les petits louveteaux de Savoie , et dire qu'il faudra fortifier Lyon si le roi de Sardaigne devient si puissant ; ce sont là des préventions de la haine , et des inspirations de l'Espagne. Il y a encore bien loin de sa puissance à la nôtre. C'est la seule maison d'Autriche qui nous est dangereuse. Il faut bien avoir des voisins, et que peut-il arriver de mieux que de
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voir accroître les petits aux dépens des grands?
Mais plaçons-nous au conseil de Turin : n'at-il pas tout à craindre de la maison de France, maîtresse de la France, de l'Espagne et du rovaume de Naples et de Sicile ? Qui peut soutenir que ce petit roi de Piémont , maître d'une île de rochers, et même encore du Milanois, puisse jamais de gaieté de cœur entreprendre sur des princes françois? Ne le troublons pas lui-même , il n'appellera alors à son secours, ni les Allemands, ni les Anglois. Il ne peut redouter que nous, et n'aura jamais de menaces à nous faire. Mais établissant un second infant en Italie, de combien ses justes craintes ne doivent -elles pas être augmentées ? Ainsi je tenois pour principe qu'on ne pouvoit donner, pour ainsi dire , un à Don Philippe, qu'en donnant trois au roi de Sardaigne; et ce n'étoit pas là le compte de l'Espagne.
Du malentendu qui s'en étoit suivi , on en étoit passé jusqu'à la folie excessive de lui vouloir faire la guerre pour le réduire à nos injustes desseins ; on vouloit même prendre sur lui par conquête l'établissement de Don Philippe. Il est des cas où un État doit s'enterrer sous ses ruines plutôt aue de rien céder; celui-ci étoit tel pour le roi de Saraaigne. Je l'ai vu réduit à la dernière extrémité, et il n'auroit certainement point plié si on lui avoit promis non-seulement la restitution de la Savoie, mais encore la cession du Milanois et une juste réduction pour l'établissement de Don Philipj)e. Soyons justes , et nous avancerons nos négociations. La force et la supériorité par les armes ne peuvent servir qu'à éclairer la justice et la raison dans les opérations politiques.
Plein de ces principes, je perfectionnois peu à peu le plan qui me paroissoit le meilleur; je ne fis point de difficulté de faire des pas vers la cour de Turin, et plus nos armes faisoient de progrès, plus les caresses et les avances me parurent dignes du roi mon maître. Je me proposai surtout un grand secret, et tout ce qui s'est passé sur cette affaire n'a été pénétré de personne jusqu'à son entière publicité.
Il faut savoir que le gouvernement et le conseil de Turin n'ont plus les qualités de netteté , de décision, de fermeté et de grandes vues, qu'avoit le roi Victor. On y a bien les mêmes principes , tout y est en grand ordre , le travail est bon et assidu; mais on y fait cas de la petite finesse italienne ; on y préfère quelque bien médiocre obtenu par lenteur et par fourberie à un plus grand bien que la franchise et la promptitude auroient procuré par l'évidence. Le roi de Sardaigne se pique de religion et de probité ; il n'y a manqué que par la faute de ses ministres et des principes nationaux : il y a des factions dans son conseil, M. d'Orméa mourut pendant le commencement de ma négociation ; il étoit discrédité quand il mourut. Le ministre de la guerre a des momens de crédit qui prévalent sur la raison d'État. Enfin la crainte déguisée en prudence prévalut en cette grande entreprise , et malheureusement le parti le plus sûr parut être aux Piémontois de se liguer pour toujours avec nos ennemis. Il faut peu pour les y porter, il faut beaucoup pour les ramener à nous.
Voilà ce que j'éprouvai. Je m'abouchai deux fois avec le sieur de Montgardin, conseiller du
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commerce du roi de Sardaigne, et qui paroît chargé à Paris des affaires de la maison de Carignan. Nos conversations furent assez concluantes, mais ne furent suivies d'aucuns effets. Madame de Carignan me demanda une entrevue; mais elle affecta dans tout ceci de ne pas paroître dans les secrets d'État. On crut à la cour de Turin qu'elle passoit ici pour trop intrigante , et qu'elle n'étoit pas toujours sûre de sa discrétion.
Il me revint quelques propos tenus à Turin par le marquis d'Orméa. Je pensai qu'un homme qui se trouveroit auprès de lui , sans être annoncé pour ministre de France, et qui se démasqueroit ensuite pour homme envoyé exprès de ma part, persuaderoit à ce premier ministre ma confiance et ma bonne foi. On me donna un jésuite qui paroissoit homme sage et sûr. Il étoit de la province de Lyon , et avoit quelques visites à faire dans des maisons du Piémont. Je lui dictai une instruction à Paris dans sa cellule. Il passa à la frontière de Piémont; il écrivit pour demander ses passeports. Mais M. d'Orméa tomboit pour lors en disgrâce, et mourut bientôt après. Ainsi cette mission devint inutile.
Cependant le progrès de nos armes fut éclatant et solide. La reine de Hongrie, occupée de son attaque de la Silésie , avoit ses principales forces en Bohême, et négligeoit par nécessité les affaires d'Italie; elle n'y avoit pas quinze mille hommes. Les Anglois, très-embarrassés des affaires d'Ecosse, voyoient tomber leur crédit, et payoient mal les subsides du roi de Sardaigne. L'État de Piémont étoit désolé, nos contributions excessives , le malheur du peuple sans bor-
nés. Le maréchal de Maillebois^ d'accord avec le comte de Gages , comme l'étoient le prince Eugène et Marlborough à la guerre de la succession d'Espagne , poussoit cette conquête avec rapidité. Mais les Espagnols abusèrent bientôt de la victoire. Ils avoient plus de troupes que nous en Italie; le conseil de Madrid voulut faire la loi. On s'étendit trop loin en descendant le Pô ; la reine d'Espagne voulut prendre possession en son nom de Parme et de Plaisance ; on passa le Pô, et l'on fit couronner l'Infant à Milan. Parla on négligea les conquêtes qui nous auroient assuré la communication avec la Provence ; on laissa derrière soi plusieurs places méridionales des États de Sardaigne qui auroient préservé les Génois de tous les malheurs que l'Espagne leur a causés en prétendant les défendre.
L'Espagne présomptueuse se crut conquérante sans nous , et ne mit plus de frein ni de raison à ses désirs ; on n'y voulut point croire possible le moindre retour de fortune. C'étoit une fureur ambitieuse , et des cerveaux vides et brûlés qui disposoient des affaires.
C'est à cela que l'on doit attribuer la révolte de toute l'Espagne contre nous, quand on apprit le traité solide et modéré que j'avois conclu avec le roi de Sardaigne. On vouloit bien traiter avec ce prince , mais de façon à ce que son humiliation fût entière , qu'il perdît au lieu de gagner, et que tout se ressentît en faveur de l'Espagne d'une supériorité qui n'étoit que momentanée.
Ce fut donc au commencement du voyage de Fontainebleau (1745) ^^^ ^^ ^^'^ ^^ Sardaigne
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m'adressa exprès et très-secrètement le sieur de Monigardin pour me témoigner l'envie qu'il avoit de traiter avec moi , ne se fiant qu'au roi seul et à son ministre des affaires étrangères. Je n'hésitai pas à lui envoyer un homme de confiance , plutôt que d'en attendre ici un de sa part. Je sais combien cette avance accélère les choses dans une cour timide et méfiante. Je proposai au roi M. de Clhimpeaux, son résident à Genève, et séjournant à Paris depuis longtemps. C'est la candeur même, jointe à une grande étendue de connoissances, plein d'idées qu'il ne faut que rectifier et modérer, sage et désintéressé, mon ancien ami de vingt ans. Il a fait merveille dans cette commission , et a mérité récompense. Tout ce que je lui ai donné d'instructions , de pleins pouvoirs et de chiffres, fut de ma main, cette négociation devant être d'un très-grand secret. Il se travestit en abbé , et se nomma l'abbé Rousseî. Dans mon instruction, je décrivois quels maux avoit causés en Italie la prétendue supériorité des empereurs d'Allemagne sur ce continent. Le temps paroissoit venu de l'éteindre, et de déclarer les puissances italiques de franc alleu et d'une pleine indépendance. On leur prescrivoit l'association nécessaire pour maintenir leur liberté à l'avenir, en empêchant tout étranger d'y dominer. Les princes de maisons étrangères qui s'y trouvoient souverains dévoient se regarder désormais comme Italiens , et être exclus de toute souveraineté étrangère qui leur adviendroit ; ils dévoient dans ce cas opter pour l'une ou pour l'autre , et abandonner la souveraineté italienne à celui qui leur seroit désigné pour successeur,
soit par le traité , soit par la convention de la diète italique. Cette condition exclusive étoit l'âme du partage des biens autrichiens dont il s'agissoit. La France, l'Espagne et le roi de Sardaigne avoient l'honneur de cet arrangement. On abolissoit jusqu'à la dénomination de Saint- Empire romain dans toute l'Italie. La moindre république, le moindre fief, devenoit aussi libre de tout suzerain étranger que les plus grandes puissances d'Italie. La maison de France y sacrifioittous ses droits, sans réserve.
Et certes , si le roi de Sardaigne eût pensé avec plus de hauteur, il eût embrassé ce système avec plus de chaleur et moins de défiance, il ne se fût pas découragé si facilement. Mais on ne sauroit pénétrer l'âme de ceux avec qui l'on traite. Il vit bien que le roi et moi procédions de bonne foi, et avec grand zèle; mais il connut d'abord quelle seroit l'opposition d'Espagne, et il poussa fort loin son opinion de l'ascendant d'Espagne sur notre cour. Ainsi, il alla bride en main sur cet affranchissement général. Il y gagnoit en proportion de son petit État plus que n'a jamais fait aucun conquérant , car il s'assuroit fortement ce qu'il y gagnoit. Il obtenoit le Milanois, et devenoit le chef des princes d'Italie. Il y étoit à peu près ce qu'ont été les empereurs de la maison d'Autriche en Allemagne; plus aguerri , plus puissant que les autres princes , il auroit eu le principal ascendant à leur diète. Il n'auroit trouvé que trop d'occasions pour se fortifier encore. L'indépendance féodale qu'il acquéroit sur les empereurs d'Allemagne étoit en pur gain pour lui ; car il n'auroit pas trouvé les
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Allemands moins disposés à le secourir contre nous , si nous y avions jamais donné lieu. Ainsi , ce lien de féodalité si vanté pour son appui n'a jamais été qu'un mauvais prétexte. La peur et la défiance se sont seules mises en avant dans le cours de la négociation. Tout le monde y gagnoit , l'empire même y eût applaudi ; son tyran seul l'eût regretté, et eût été furieux de cette perte.
Le pape Jules II a dit avec tant de raison que l'Italie ne redeviendroit jamais heureuse et florissante qu'elle n'eût chassé les barbares , c'està-dire les étrangers, hors de chez elle! Tôt ou tard cela doit arriver, à en juger par l'évidence et par la raison ; mais le temps n'en est pas encore venu.
Quant au partage, il étoit ménagé avec une générosité et une prévoyance admirables. Je le vanterai avec d'autant plus de plaisir que c'est l'ouvrage entier du roi ; et c'est peut-être le seul ouvrage de son règne qui soit bien à lui. Le roi est bon géographe, il a présentes à l'esprit toutes les situations topographiques ; il trouve plus tôt sur une carte le point demandé qu'aucun de ceux avec qui il travaille. Il a l'esprit naturellement juste ; il ne s'agit que de le faire sortir de l'assoupissement , de l'indécision et de la timidité. J'eus ce talent en plusieurs affaires. Je le plaçai sur les bonnes voies, et il y courut mieux qu'un autre. Je ne l'avois jamais vu tel que lorsqu'il écouta le rapport que Champeaux lui fit à Choisy sur la première négociation de Turin. Il ordonnoit en maître, il discutoit en ministre. Sa Majesté écrivit beaucoup de sa main sur ce partage , m'envoya chercher souvent sur de nou-
velies idées qui lui étoient venues, et qui souvent étoient bonnes. Je les travaillois les nuits avec Champeaux, pour y faire mes objections, si j'en avois à faire , et pour mettre tout en règle et en forme. Ainsi se fit son instruction. Je laissai à Champeaux quelques-uns de ces papiers écrits de la main du roi. Ils firent merveille, ou pour mieux dire ils firent tout , quand il les montra au roi de Sardaigne sur la fin de sa négociation. Ce prince, voyant que tout étoit véritablement l'ouvrage de la volonté du roi , y souscrivit subitement par respect, comme eût fait un sujet par obéissance. Que de grandes choses feroient les princes , s'ils vouloient d'une volonté propre et mdépendante des courtisans et des flatteurs !
Voici la note du roi que Champeaux montra le dernier des quatre jours qu'il fut à Turin, et qui décida le roi de Sardaigne à faire ce que nous voulions, voyant que le roi son cousin pensoit et agissoit par lui-même : « Je trouve bon que )) Champeaux aille à Turin, qu'il soit bien déguisé, » car il doit être connu dans ce pays-là , et qu'il » n'y demeure que quatre jours ; après quoi toute » négociation sera rompue. Si l'on n'accepte pas » le premier projet , voilà ce qu'on y peut sup- »pléer : Au roi de Sardaigne sont le Milanois )) qui est à la rive gauche du Pô , et à la droite » jusqu'à la Scrivia. A l'infant, toute la rive droite, » depuis et compris l'État de Parme , le Crémo- »nois (le fort de Géra d'Adda rasé) et la partie » du Mantouan qui est entre l'Oglio et le Pô ; » celle par delà à la république de Venise , et ce » qui est à la rive droite du Pô au duc de Mo- » dène, avec l'éventualité du duché de Guastalla.
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j) Et aux Génois la principauté d'Oneille, avec )» Final et le château de Serravalle.
» Paraphé : Louis. »
Le sieur de Champeaux , sous le nom d'abbé Roussel, fit une très-grande diligence, et trouva ses passeports à point nommé. On le logea à la cour, dans une chambre secrète, où il conféra avec M. de Corseigne, premier ministre, avec le roi de Sardaigne et avec le duc de Savoie, héritier présomptif , sans lequel le roi de Sardaigne ne conclut rien de capital. Je lui avois fixé quatre jours pour négocier, et il n'en prit pas davantage. Les deux premiers jours on battit la campagne , le troisième on s'éloigna, le quatrième on étoit encore plus exigeant. Les chevaux étoient à la chaise pour partir à minuit. Le quatrième jour finissant, Champeaux tenant rigueur, on conclut, on rédigea, et on signa en deux heures de temps.
Le roi de Sardaigne insista davantage sur l'affranchissement de l'Italie et l'abolition du saint Empire romain. Cet article et celui d'une association ou diète itali(]ue dévoient, disoit-il, être une suite du traité de partage , et auroient effrayé inutilement alors les puissances intéressées. Mais quand les Allemands n'auroient plus eu de domaines ni de troupes en Italie , comment y auroient-ils pu soutenir leur féodalité ? Elle tomboit d'elle-même. Il donnoit l'exemple de plusieurs semblables vasselages, éteints par la cessation de fait de toute prestation de foi. La cession d^Oneille aux Génois le blessoit infiniment ; mais on lui donnoit le Milanois. Il faisoit de nouvelles remontrances, mais il cédoit si le roi y persistoit.
Champeaux revint avec ces préliminaires, qui avoient été signés doubles (le 26 décembre 1745) par M. de Corseigne et par lui, comme fondé de pouvoirs de France.
Presque en même temps arrivèrent les pleins pouvoirs de M. de Montgardin pour signer l'armistice entre les trois couronnes. Montgardinne pouvoit rien changer à ses pouvoirs, et nous trouvâmes à redire qu'ils n'établissoient aucune relation contre l'armistice et les préliminaires. On en envoya ensuite de relatifs , et ce retardement fut cause que l'armistice ne fut signé que le 17 février suivant.
Le roi de Sardaigne proposa de signer le traité tout de suite. Il en envoya un projet , qui étoit impliqué d'une multitude d'articles sur le commerce. Cela ne pouvoit aller si vite, sans un examen plus sérieux. Nous ne pensâmes qu'au point capital , qui étoit le partage de l'Italie et fa cessation de toute hostilité entre les Gallispans ' et les Piémontois , en nous réunissant ensemble pour chasser promptement les Autrichiens hors d'Italie.
Il y avoit sur cela une grande difficulté , c'étoit le siège de la citadelle d'Alexandrie. Nos armées la bloquoient depuis longtemps , et elle étoit aux abois. Mais, suivant nos conventions, c'étoit le commandant espagnol de la ville qui devoit prendre possession de la citadelle et y commander. Accordant l'armistice, il falloit lever le siège. Le roi de Sardaigne , jouissant de cette réalité , pouvoit nous tromper ensuite , et nous