I . François et Espagnols combinés
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nous exposions à un éternel reproche de la part de l'Espagne. J'avoue que je n'ai rien vu de si embarrassant que le parti à prendre sur cela. Mon frère y trouva l'expédient de ne laisser entrer de rafraîchissemens à Alexandrie que pour huit jours, et ainsi de huitaine en huitaine, jusqu'à ce que nous eussions obtenu le consentement d'Espagne au traité de Turin.
L'Infant étoit à Milan ; il falloit l'en faire déguerpir, et en mettre le roi de Sardaigne en possession. Mais la plus fâcheuse des difficultés étoit que nos troupes se trouvoient fort inférieures en nombre à celles d'Espagne. Cela nous ôtoit le ton du commandement , et l'Espagne savoit s'en prévaloir. (C'étoit le contraire en 1734 et '7?50 C'étoit assurément mal à propos que l'on avoit conseillé au roi de porter toutes ses troupes en Flandre , afin d'y briller davantage. Tel n'avoit jamais été mon avis. Nous avions besoin de plus de troupes en Italie , non-seulement contre nos ennemis, mais plus encore pour ne pas obéir aux caprices de nos amis.
Cependant il falloit faire adhérer à l'Espagne le traité que nous venions de conclure avec la Sardaigne. Nous nous portions fort pour elle. Il falloit la faire revenir de volontés injustes et déraisonnables, et la forcer à être heureuse. Nous n'avions que la voie de la négociation et celle de l'abandon ; encore celle-ci ne devoit-elle être que par la menace et le semblant. On se trompe souvent dans la prévoyance des effets de la menace et de la feinte ; les plus entêtés et les plus hardis la bravent, et nous jettent dans la confusion. Si j'avois plus été le maître , j'aurois poussé Pain. 4
bandon, en cas de refus, jusqu'où il pouvoit aller, et j'aurois exécuté la résolution d'abandonner une entreprise qu'on ne vouloit pas commettre à la sagesse. J'eus à traiter avec mon maître. Je proposai de ne donner à l'Espagne que (juatre jours pour délibérer sur l'acceptation ou le refus du traité de Turin. Le roi me répondit qu'il ne falloit lui donner que deux jours. J'assurai Sa Majesté que, si l'Espagne persistoit dans son refus, le maréchal de Maillebois déclaroit qu'il retiroit son armée en Flandre , et que nos troupes n'auroient pas fait deux marches en arrière que l'Espagne se rangeroit à la raison. Le roi le résolut ainsi ; mais depuis , quand l'affaire fut déclarée , Sa Majesté eut de grands scrupules d'abandonner l'Espagne , et ceux de ses conseillers qu'elle entendit en particulier sur cette grande affaire l'en détournèrent : de sorte que j'ai un billet de Sa Majesté qui me marque qu'il n'en faudra jamais venir là , et que pour rien au monde il ne faut abandonner l'Espagne en Italie. Ainsi voilà les menaces à faire réduites à la vanité et au mensonge , ce qui ralentit fort l'exécution du traité et inspire une juste défiance au roi de Sardaigne. Malheureusement les affaires étoient telles , que l'on craignoit à Turin que la cour d'Espagne ne reprît son ascendant ordinaire sur la nôtre, et que le roi de Sardaigne ne fût plus sacrifié encore en cette affaire qu'aux préliminaires de 1735.
Cependant je me disois : Voici de nouveaux solliciteurs qui surviennent de l'exécution du traité. Les Autrichiens arrivent à force en Italie, ils vont y détruire notre supériorité. La reine
d'Espagne le sentira bientôt, et les ennemis mêmes l'auront contrainte à accepter incessamment ce qu'elle refuse. Je ne voyois donc pas par où cette grande affaire pouvoit manquer ; il me sembloit que la Providence y concouroit visiblement , encore plus que mes mesures ; je me trompois. La gloire d'affranchir l'Italie pour toujours n'est pas sans doute réservée à notre âge. La folie de la reine d'Espagne a surpassé toute prévoyance humaine; l'Espagne n'a pas voulu voir le danger, lorsqu'il étoit le plus lumineux et le plus évident.
Peu de jours après le retour du sieur de Champeanx , il arriva deux choses : l'une que le prince Edouard Sîuarî perdit du terrain en Ecosse, l'autre que le roi de Prusse fit sa paix avec la reine de Hongrie. Je crus devoir sur cela faire écrire par Champeaux à M. de Corseigne pour demander au roi de Sardaigne si ces deux événemens ne changeoient rien au traité du 26 décembre , et si les nouveaux secours qu'en pouvoit tirer Sa Majesté Sarde ne lui donnoient point la volonté de rentrer dans ses premiers engagemens avec nos ennemis , ajoutant qu'il en étoit encore temps, que le roi ne le forçoit à rien. J'envoyai cette lettre par un exprès. La réponse fut que rien ne feroit changer le roi de Sardaigne à l'égard de notre alliance; qu'il étoit trop content de sa réconciliation avec le roi son neveu ; qu'il falloit perfectionner ce traité , mais surtout presser l'Espagne d'y accéder.
Mon travail et mon embarras augmentoient. Je proposai deux fois au roi de porter l'affaire au conseil, et Sa Majesté me le refusa toujours.
disant qu'elle avoit des raisons pour /7g la pas confier à d'autres ministres qu'à moi, qu'il y en avoit parmi eux qui pensoient d'une certaine façon sur l'Espagne.
Dès que tout fut réglé et signé avec le roi de Sardaigne, j'expédiai un courrier à l'évêque de Rennes pour faire part du traité à Leurs Majestés Catholiques; j'y joignis un projet de traité ne contenant autre chose que les préliminaires mis en forme, et de longues instructions contenant tous les argumens dont notre ambassadeur pouvoit se servir pour réussir. Le roi écrivit une lettre au roi d'Espagne, pour lui dire ses raisons en peu de mots. Sa Majesté l'exhortoit à l'acceptation la plus prompte, et, en cas de refus et d'obstination, lui faisoit entrevoir le parti fâcheux qu'il seroit obligé de prendre : celui de l'abandon de toute entreprise. Ce courrier fit grande diligence.
Cette nouvelle fut reçue à Madrid comme l'un des plus grands malheurs qui auroientpu tomber sur la monarchie de Castille. Elle fut d'abord ébruitée ; tout se couvrit d'un sac de cendres ; l'orage fut affreux contre les François. L'évêque de Rennes essuya les plus gros mots , dont la reine est prodigue en sa colère; mais il n'avoit que deux fois vingt-quatre heures pour renvoyer son courrier : il le renvoya avec un refus net d'adhérer au traité.
Sans perdre de temps , Leurs Majestés Catholiques dépêchèrent ici une ambassade extraordinaire et solennelle ; on en chargea le duc d'Huescar, qui a cinq grandesses, l'un des capitaines des gardes, et riche de 600,000 livres de rentes,
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enfin tout ce qu'il y a de plus grand en Espagne. Il fit une extrême diligence pour ses apprêts , ses instructions et son voyage : aussi toute son intruction consistoit-elle à dire qu'il venoit s'opposer au traité de toutes ses forces ; qu'il n'y apportoit aucune modification , et que jamais l'Espagne n'y consentiroit. Le reste du temps qu'il fut ici, et quand il eut répété une douzaine de ces propos, il fut au bal et à l'Opéra, se levant fort tard et voulant profiter du carnaval.
Il commença par s'aboucher avec quelquesuns de mes amis qu'on lui indiqua, et m'envoya des émissaires pour me promettre pour moi une grandesse de la première classe si je déférois à l'Espagne et si je rompois le traité de Turin. Je n'ai jamais parlé au roi de cette offre méprisable. Nous eûmes une longue conversation chez moi à Paris, où je n'entendis que les propos déraisonnables qu'on lui avoit soufflés à son départ de Madrid ; on n'écoutoit aucune de mes réponses. Cependant on me ménageoit quelquefois; on m'offroit la révocation de Campo Florido, s'il m'avoit déplu ; on affectoit même avec grossièreté de le maltraiter devant moi. Mais il ne s'agissoit point de tout cela.
Dans le cours de cette courte négociation, M. d'Huescar m'offrit avec des mystères affectés, comme de lui-même et comme craignant le désaveu, de retrancher quelque chose au roi de Sardaigne sur le Milanois, et de donner S l'infant jusqu'au Lambro.
Je répondois à tout cela que l'Espagne n'avoit qu'à négocier à Turin ces modifications ; que de ce côté-ci le roi avoit donné sa parole et
sa signature définitivement, et qu'il n'y avoit plus rien à refaire ; que même c'étoit Sa Majesté qui avoit prescrit tous les articles du traité ; que la justice et des vues supérieures y avoient présidé, et qu'il s'agissoit de bannir une bonne fois les Allemands et les guerres funestes d'Italie.
M. de Maurepas, poussé du même zèle pour l'Espagne , me tâta aussi pour augmenter l'apanage de don Philippe. Le duc d'Haescar, qui tenoit de l'Espagne la copie du traité, en instruisit tous nos ministres, et ils ne l'ont su en détail que par l'Espagne.
Quelle injure cependant faisions-nous ainsi à l'Espagne , en travaillant à son bonheur, en la couvrant de gloire solidairement avec nous, et en procurant à don Philippe un patrimoine libre et considérable , tel que peu après on n'a eu qu'à le regretter ?
Je ne finirois point si je voulois dépeindre les agitations que ceci causa à la cour. A la première nouvelle que Campo eut du traité, on étoit à Marly; mon courrier pour Madrid étoit parti depuis trois jours. M. de Maurepas en avertit le premier M. de Campo. Cet ambassadeur vint pleurer dans le cabinet du roi; on l'entendoit hurler. Le roi lui répondit avec dignité; mais Sa Majesté avoua trop tôt l'affaire : le lendemain elle la déclara au conseil, où la consternation fut terrible.
Je fis partir le sieur de Champeaux pour rassurer le roi de Sardaigne sur ces contradictions et ces mouvemens de l'Espagne. Il est vrai que tout concouroit à détruire notre ouvrage. En vain tant de biens et d'agrandissemens étoienl-
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ils donnés à S. M. Sarde, si l'Espagne persistoit dans ses refus nous n'avions de réel à offrir de notre part que d'abandonner la partie. En ce cas, le roi de Sardaigne retomboit dans son premier état , avec le ressentiment de plus de ses premiers alliés, qui l'en eussent puni, et l'Espagne se fût peut-être accommodée avec eux dans cette vue. Cependant je voulois que Champeaux accélérât la perfection du traité, et conclût des mesures militaires provisoires.
Je lui associai mon gendre, le comte de Maiilebois , et je le destinai à l'ambassade de Turin. Ce fut lui qui signa chez moi à Paris, le 1 7 février, quelques jours avant son départ, le traité d'armistice, revêtu des pleins pouvoirs du roi. Son instruction fut concertée avec mon frère; elle étoit plus militaire que politique. Il s'agissoit de poun'oir à l'exécution de l'armistice , en agissant d'abord sans les Espagnols , si leur opiniâtreté continuoit , et de chasser les Allemands , si le projet s'exécutoit. Le comte de Maillebois partit beaucoup plus tard que je ne voulois. Il trouva les passages des Alpes obstrués par les neiges, et fit route fort lentement. Cependant à Turin on comptoit les momens de l'accession d'Espagne; on savoit que cette négociation reculoit au lieu d'avancer. L'ambassade solennelle du duc d'Huescar, ses prouesses à notre cour, la fureur allumée contre moi , les promesses de ma disgrâce , les mouvemens de nos courtisans et ministres dévoués à l'Espagne , l'ébruitement prématuré du traité , tout cela inquiétoit fort la cour de Turin.
Sitôt après la paix de Dresde , la reine de
Hongrie fit faire à trente mille hommes de ses troupes une marche dont il y a peu d'exemples. Cette armée faisoit dix lieues par jour , et entra dans le Mantouan, et de là en Lombardie, en six semaines. Un tel renfort fit la loi au roi de Sardaigne. J'en avois des avis journellement par Venise. J 'avois beau en montrer les états à la oour d'Espagne, l'aveuglement étoit au comble; on ne vouloit rien voir, et l'on répondoit toujours que les deux couronnes seroient maîtresses du monde, si elles vouloient redoubler d'efforts. Mais bientôt on vit qu'elles ne seroient pas maîtresses de conserver un pouce de terre en Italie, quelques efforts qu'elles y aient faits.
Le roi de Sardaigne étoit découvert par ses anciens alliés. Il nesavoit plus que dire au prince de Lichîenstein, général autrichien, qui l'obsédoit dans son palais , tandis que Champeaux étoit caché dans un grenier. Il jouoit avec ses alliés la comédie la plus difficile. On le pressoit de commencer les opérations de la campagne : on étoit déjà au mois de mars. Son ministre de la guerre montroit des ressources et des projets qu'il disoit immanquables ; il avoit son parti à la cour et dans le conseil. On nous accusoit de mauvaise foi. Le roi de Sardaigne croyoit cependant devoir rendre justice au roi et à moi ; il a vu jusqu'au dernier moment notre bonne foi , mais à la vérité bien des traverses, qui sont inévitables quand le ministère est divisé et quand l'autorité n'est pas en garde contre l'intrigue. Le roi de Sardaigne en étoit à se justifier des deux côtés. Il nous expliquoit son manquement à ses anciens alliés parce qu'ils avoient fait infraction
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à leur traité en ne le secourant pas; mais il disoit que l'affaire changeoit , qu'ils lui envoyoient des secours suffisans. Il leur disoit qu'ils n'étoient pas encore assez en force pour agir. Et de tout ceci je ne puis pas dire qu'il ait été de mauvaise foi, et qu'il n'ait pas répondu absolument à ce qu'il devoit au roi. S. M. lui avoit écrit la première de sa main , pour lui marquer qu'elle lui rendoit toute son amitié. La correspondance s'étoit rétablie entre ces deux princes, on n'oublioit rien pour le rassurer ; mais les effets ne répondoient point aux désirs.
Le maréchal de Maillebois restoit immobile à Tortone. Les contributions s'exigeoient toujours. Alexandrie étoit si pressée qu'il n'y avoit pas pour deux jours de chats et de rats à manger. J'eus permission du roi d'avertir le maréchal de notre traité , et des termes où nous étions avec l'Espagne. Je voulois qu'il n'entreprît rien d'officiel, mais aussi qu'il fût sur ses gardes. Mon frère lui écrivoit aussi par le comte de Maillebois ; et sa lettre lui inspiroit encore plus de confiance sur la paix prochaine. On a prétendu mal à propos que ces lettres inspirèrent à notre général une sécurité fatale ; mais je me crois assuré qu'il n'a rien fait en cela qu'il n'eût fait sans le traité de Turin , et sans la connaissance qu'il n'en eut que peu de jours avant la surprise a'Asti. Nous tenions beaucoup de pays avec peu de troupes. Les Espagnols avoient fait cette mauvaise disposition malgré le maréchal ; l'extravagante ambition de la reine d'Espagne , et une fatale imprudence qui nous a toujours conduits dans toute cette guerre, y avoient présidé. On s'étoit ac-
coutume à n'avoir affaire qu'à foible partie ; on avoit beau dire que les ennemis étoient en force dans le Tirol. L'Infant avait fait sa pointe à Milan ; il avoit fait passer le Pô à la majeure partie de ses forces. Les derrières étoient dégarnis, sans cavalerie ni magasins. Enfin le moment étoit venu d'être payé de son imprudence.
Il est vrai qu'une fatalité a conduit par des circonstances singulières notre déroute d'Italie. M. de Montai, premier lieutenant général de notre armée, peut être un brave militaire, mais il est d'une imprudence extrême ; il ne songe à rien et n'est capable de pourvoir à rien. Il avoit passé l'hiver à Asti, ville ouverte , avec neuf bataillons, et n'avoit songé qu'à boire et à dormir; il n'avoit pas imaginé d'y faire le moindre fossé, la moindre palissade. Le maréchal de Maillebols se tranquillisoit également à Tortone. Son fils, plus inquiet que lui , eût été mieux au camp qu'à la cour.
Ce fut dans ces circonstances que le comte de Maillebois arriva le i o mars à Rivoli , à la porte de Turin. On lui envoya deux des principaux ministres de Turin et le sieur de Champeaux. On lui signifia qu'il venoit trop tard ; on lui déclara net que dans la nuit suivante , à deux heures du matin, les troupes piémontoises marchoient pour secourir Alexandrie. On ne cacha rien des circonstances du plan au comte de Maillebois, sachant bien qu'il n'avoit ni les moyens ni le temps de le mander à son père. Il disputa sur le traité, il voulut prendre sur lui d'en modifier quelques parties; il ne persuada rien. Champeaux vit bien que tout étoit perdu. On renvoya le comte de
Maillebois hors de l'État de Turin en moins de temps qu'il n'y étoit venu. Le succès surpassa les espérances de la cour de Turin.
M. de Montai avoit reçu une lettre du maréchal de Maillebois, qu'il interpréta mal. Le maréchal de Maillebois lui ordonnoit positivement de tenir bon dans Asti , lui mandant qu'il marchoit à son secours ; mais c'étoit kM. de Montai à juger qu'il n'avoit pas le moyen de tenir quatre heures. En effet il se rendit sans coup férir ; lui et ses neuf bataillons furent faits prisonniers de guerre. Le maréchal de Maillebois marchoit avec de l'infanterie et du canon ; il arriva, mais le vent ne portoit pas , et la garnison , qui capituloit, n'aperçut ni n'entendit rien. Le maréchal avoit envoyé demander à l'Infant un secours de cavalerie; les Espagnols le refusèrent. Le roi de Sardaigne écrivit au roi une lettre de sa main , le lendemain de la surprise d'Asti. Il s'excusoit de cette démarche offensive , depuis leur réconciliation , sur la nécessité de se délivrer du danger que couroit Alexandrie de tomber entre les mains des Espagnols, assurant Sa Majesté que leur traité n'en tenait pas moins. Rien ne parut plus surprenant que cette lettre. Il est vrai que, dans le moment où elle fut écrite , le roi de Sardaigne ne comploit pas notre perte aussi certaine. Aussi la suite fut-elle bientôt de ne nous plus offrir qu'une ridicule médiation pour la paix.
•Le reste de l'année ne fut plus qu'une déroute entière des Gallispans en Italie. Le découragement de nos généraux et de nos troupes, l'affoiblissement de notre armée , qu'on ne voulut pas renforcer, les folies de la reine d'Espagne , la
mort de Philippe V, la mésintelligence entre les François et les Espagnols , la prudence inactive d'un nouveau règne en Espagne, qui ne voulut plus rien mettre au hasard : telles furent les causes de la perte totale de l'entreprise, et de la ruine des Génois.
Mais une fatalité plus singulière est que deux jours précisément avant la surprise d'Asti , le 8 mars, la reine d'Espagne fut enfin persuadée de la bonté du traité de Turin. Elle envoya chercher l'évêque de Rennes, et lui dit : « Nous n'a- )) vons pas dormi de toute la nuit, le roi et moi. » Nous n'avons fait que raisonner du traité que )) le roi très-chrétien a conclu sans nous avec le » roi de Sardaigne, et de la fermeté qu'il a ap- » portée à le soutenir. Nous cédons enfin, nous » voulons bien l'exécuter. »
Le courrier qui fut dépêché m'apporta cette nouvelle à Versailles deux jours après celle de la surprise d'Asti et de la rupture du traité par un événement militaire si funeste et si fatal dans toutes ses circonstances.
Ambassade du maréchal de Noailles à la cour d'Espagne.
L'ambassadeur d'Espagne avoit dit souvent au roi que Philippe V désiroit avoir près de lui un ambassadeur extraordinaire, pour lui confier bien des choses, et qu'il convenoit que quelque grand seigneur ou quelque ministre du conseil fût chargé de cette commission. Le choix rouloit entre le cardinal de Tencin, les maréchaux de Noailles ou de Belle-Isle.
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L'ambassadeur Campo Florido tramoit toutes sortes d'intrigues à sa cour comme à la nôtre. M. de Maurepas l'écoutoit plus favorablement que moi. On en vouloit surtout à l'évêque de Rennes ; chacun convoitoit son ambassade, pour les bons profits qu'on y envisageoit.
L'envoi d'un ambassadeur extraordinaire, projet sur lequel le roi revenoit souvent dans ses conversations avec moi, me parut présenter quelques avantages , lorsque je sus par les dépêches de l'évêque de Rennes que Leurs Majestés Catholiques se radoucissoient , et alloient consentir au traité de Turin. J'approuvai même le choix du maréchal de Noailles , qui éloignoit du conseil pendant plusieurs mois ce ministre inquiet et Drouillon. La personne du maréchal de Noailles répondoit précisément à celle du duc d'Huescar, qui est capitaine des gardes comme lui. Il étoit de l'ancienne connoissance de Philippe V, et le plus grand plaisir de Philippe étoit de pouvoir causer de sa jeunesse et des plaisirs de la cour de France avec d'anciens amis.
Le maréchal en mouroit d'envie. On ne sauroit lui attribuer plus de décision, plus de plans fixes, qu'aux vents et aux jeux de la nature. Certainement il vouloit satisfaire sa vanité et donner une haute idée de son crédit , décrier ceux qu'il n'aime pas, qui sont en grand nombre. Quant aux vues politiques, il n'en avoit aucune, il voulut me dicter lui-même son instruction ; en trois conférences que j'eus avec lui , je lui vis douze systèmes opposés. Quand il fut nommé, il parloit de l'exécution entière au traité de Turin; quand il partit, il ne s'agissoil plus que de réduire le traité
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de Fontainebleau à ce qui étoit possible seulement.
Mais sur cette seconde vue il donnoii une carrière immense à la légèreté de ses idées et à son inconséquence. Je me repentis bien alors, comme dit la Genèse, d'avoir fait l'homme; mais il étoit annoncé, tous les préparatifs consommés : il falloit qu'il partît. Son amour-propre avoit été piqué par la cour de Turin, qui n'avoit voulu traiter qu'avec moi seul , et î'avoit exclu de la négociation, lui qui se disoit auparavant ami infime du roi Charles Emmanuel. Aussi ne parloit-il que de vengeance contre le roi de Sardaigne.
Les événemens devenoient de plus en plus fâcheux en Italie. Les peuples d'un esprit bouillant, comme sont les François et les Espagnols, se ressentent plus que d'autres des effets du découragement, tandis que les Allemands, fermes et avantageux, profitent de leurs succès avec une dureté et une soudaineté dont rien n'approche.
Il n'y avoit de moyen de rétablir les affaires que d'envoyer sur-le-champ de puissans renforts au maréchal de Maillebois; mais on en étoit bien éloigné. La campagne de Flandre alioit commencer; on flattoit le roi des plus brillantes conquêtes, à la tète d'une armée de cent vingt mille hommes. Il n'y avoit pas une brigade de trop , suivant les flatteurs et les favoris.
Un autre remède du ciel eût été de rendre la reine d'Espagne plus sage, plus modérée, de la persuader que les malheurs venoient de ses fautes, qu'il falloit couper dans le vif, revenir sur ses pas, ne conserver que ce qu'on pourroit soutenir, ar-
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rêter la fougue des vainqueurs et suspendre leurs progrès.
Il arriva précisément le contraire. L'art se joignit à la nature pour accroître nos pertes. On vit nos deux malheureuses armées , conduites, pour toute boussole, par l'entêtement d'une femme. La reine d'Espagne voulut qu'on gardât Parme, à quelque prix que ce fût. M. de Castelar, dépositaire de ses instructions secrètes, désobéit par ordre supérieur à M. de Gages , son général. Il se fit enfermer dans Parme avec dix mille hommes, et ne s'en sauva que par miracle. Toute l'armée resta par les mêmes ordres à Plaisance. Le prudent maréchal de Maillebois proposa en vain les plans les plus sûrs. Il vouloit se maintenir à Tortone, Voghère et Pavie, couvrant l'État de Gênes; mais les instructions de Madrid étoient toutes contraires.
On proposa au roi d'abandonner l'infant, ou de sacrifier son armée à le défendre. Sa Majesté n'hésita pas à se ranger au second parti. On ne nous en sut pas plus de gré; il fut même question d'arrêter prisonniers , comme traîtres , les François qui se trouvoient dans l'armée espagnole. Malgré cela , nos troupes marchèrent au secours de l'infant. Le maréchal de Maillebois, par les plus belles manœuvres de guerre , le délivra et le ramena. Nous livrâmes des combats d'où nous sortîmes avec de grandes pertes ; mais nous parvînmes à notre but, de nous retirer avec nos bagages dans l'État de Gênes.
Ce qu'un homme sage et zélé eût donc fait à la place du maréchal de Noailles eût été de dissuader la reine d'Esoasfne de sa témérité. Il ne
paroît pas qu'il ait avancé sur cela du moindre degré. Il voulut plaire, obtenir des grâces pour sa famille, nuire à ses ennemis, discréditer et humilier l'évêque de Rennes , qui le reçut chez lui , lui fit un brillant accueil, et n'en fut payé que d'ingratitude. Je ne parle pas des protestations de services qu'il me fit à son départ et à son retour, et qui ne répondirent guère au reste de sa conduite. Je fus menacé plusieurs fois indirectement des effets de son inimitié. Je répondis à ceux qui m'en parlèrent, tournant ainsi ce vers d'Athalie :
Je crainsLon\s,cherAbner, etn*ai pas d'autre crainte.
Il avoit mené avec lui le comte de Noailles , son fils, qui obtint par ce voyage la Toison d'Or. Ce jeune seigneur est fort dévot, et dit son bréviaire. Mais son père se servoit de lui pour les mauvais propos qu'il vouloit semer à la cour et dans les cercles.
Le maréchal trancha fort du favori et de l'important, pendant son séjour en Espagne. Il obtint en faveur du duc de Bournonville une survivance qui avoit déjà été refusée plusieurs fois. Il avoit été chargé de négocier plusieurs articles pour la France , comme de conclure un traité de commerce avec le Portugal; il en fit oubli total, disant qu'il falloit s'attacher à l'affaire principale.
Cette affaire fut de flatter la reine d'Espagne , au lieu de lui montrer la vérité avec force. Enfin il se félicita d'avoir fait changer plusieurs choses au traité de Fontainebleau ; mais ces change-
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mens furent, comme le remarqua le roi luimême en plein conseil , d'y substituer des entreprises beaucoup plus difficiles que le premier projet.
Voilà où aboutit tout son art politique , militaire , et celui de courtisan , qu'il vantoit si fort pour obtenir cette ambassade, qui a coûté 100,000 livres au roi. Il n'y a personne dans le public , il n'y a point de gazette étrangère , qui n'en aient parlé de la sorte.
Le maréchal m'avoit demandé le sieur Eussy, l'un de mes commis, pour lui servir de secrétaire. Je connoissois celui-ci pour une âme vile, qui fit de tout temps le métier de délateur de ceux qui l'emploient; aussi ne m'en servois-je nullement. Ledit Bussy me proposa avant son départ de me mander tout ce que feroit le maréchal. Je le refusai avec mépris. Puisqu'il serv'oit un nouveau maître, je voulois qu'il lui fût fidèle. Le maréchal l'a employé à composer de longs volumes contre moi, qu'il envoyoit à Madame Infante.
Le maréchal avoit eu bien soin de cultiver les bonnes grâces de Madame. Il lia correspondance avec deux de ses dames principales, et par là se rendit maître de son esprit. Or on sait que Sa Majesté est dans une longue et étroite correspondance d'affaires avec sa fille (^ce qui n'en vaut pas mieux).
J'ai montré depuis au roi les preuves complètes et suivies d'une démarche bien hardie que le maréchal a osé faire à cette cour. Il a engagé \'ahhé Grimaldi , envoyé de Gênes à Madrid, à passer à Vienne pour y négocier la paix avec la reine de Hongrie. Sans doute il y étoit autorisé