‹ Memoires et journaux du general DecaenChapitre 3 sur 132 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Decaen nommé divisionnaire. — Il succède à Richepance à la tête d'une division de la réserve. — Un commissaire des guerres i'usillé. — Vandamme et Gouvion Saint-Cvr quittent l'armée. — Rôle de Gouvion Saint-Cyr à Messkirt-li. — Composition et emplacements de la division Decaen le IX prairial. — Le quartier général à Kettershauseu. — Decaen relève Montrichard vers Krumbach et Xieder-Raunau. — Debilly attaqué à Deisenhausen. — • Decaen perd 143 hommes à Krumbach. — Il se porte sur Ettenbeuren. — Combats d'avant-posles. — Decaen s'avance sur Rurgau. — Lecourbe tente le passage du Danube. — Decaen, chargé de le soutenir, est irrité de ses procédés. — La division Decaen franchit le Danube à DiUingen. — Succèi des Français. — Decaen s'établit à Ober-Medlingen.

id prairial. — Je quittai le commandemeut de ma brigade pour celui d'une division de la réserve sous les ordres directs du général en chef.

Le général Sainte-Suzanne, avec sa bonté accoutumée, m'en avait donné le premier avis, le 14, en me faisant son compliment de ma nomination au grade de général de division.

Il m'avait annoncé cette bonne nouvelle en post-scriptum d'une lettre par laquelle il m'informait de quelques dispositions qu'il

(1) L'original des Mémoires et Journaux du général Decaen présente une lacune du 8 frimaire au 15 prairial an VIII.

Après avoir servi sous les ordres de Tliarreau, Decaen fut appelé à commander une brigade de la division Souham. Cette division 6t partie du corps de Sainte-Suzanne, qui formait l'aile gauche de l'armée du Rhin.

Pour donner le change aux Autrichiens, Sainte-Suzanne passe le pont de Kehl avec ses trois divisions, le 5 floréal an VIII, et bouscule les troupes de Kieumayer. Puis il repasse sur la rive gauche du Rhin, en ne laissant qu'un rideau sur la rive droite, remonte jusqu'à Brisach, où il franchit de nouveau le Rhin, et arrive à la tète du Val d'Enfer.

Le 11 floréal (l'"' mai), Lecourbe passe le Rhin à Paradies et Rheinklingen, et bientôt

avait ordonnées pour aider à la défense de la position que je tenais à Srliuendi, VVain et Balzheim, à la gauche de Tlller, information dont je fus d'abord surpris puisque, ordinairement, je ne recevais d'ordres que du général Souham. Mais, ayant reçu du chef de l'état-major de l'armée l'ordre pour mon nouveau commandement ainsi qu'une lettre du général Souham dans laquelle il me félicitait de mon avancement, je me rendis auprès de ce général. Il avait aussi reçu l'ordre de quitter le commandement de sa division. Il m'apprit que, d'après de nouvelles dispositions du général en chef, le général Colaud devait aller avec le général Sainte- Suzanne qui se rendait à Strasbourg pour organiser et commander un corps d'armée qui devait agir dans le Wurtemberg et en Franconie.

Je me rendis ensuite à Memmingen, au grand quartier général, avec le général Souham qui obtint de servir de nouveau avec le général Sainte-Suzanne. Je reçus du général Moreau ma nomination provisoire de général de division et l'ordre de prendre le commandement de la division [du général] Richepance qui avait passé à celui des flanqueursde gauche de l'armée, nom substitué à celui d'aile gauche que venait de quitter le général Sainte-Suzanne.

J'appris que le général Gouviou Saint-Cyr quittait aussi son commandement, soi-disant pour cause de maladie (1), et qu'il était

toute l'armée française se trouue réunie entre Thaingen et Schaffhouse, sauf son aile gauche restée vers Xeustadt, Fribourg et le Val d'Enfer.

Les opérations se précipitent : les Autrichiens sont battus à Stockach et Engen (13 floréal), Messkirch, Biborach (19 floréal) et Memmingen.

Sainte-Suzanne, resté vers Neustadt, a pousse vers Donaueschingen, le 14 floréal (4 mai).

Après Messkirch, il s'avance par la rive gauche dn Danube sers Geisingen, se met en ligne avec le général Gouvion Saint-Cyr, et, le 18 floréal, se porte à Riedlingen sur le Danube.

Quelques jours après, Kray se retire sous Ulm.

Le 26 floréal (16 mai), Sainte-Suzanne se trouve assailli par une grande partie des forces de Kray, vers Erbach et Blaubeuren. A la suite de ce combat, sur la proposition de Sainte-Suzanne, Decaen fut nommé par Moreau général de division, le 26 floréal an VIII, « en récompense de son zèle, de ses connaissances militaires et de sa bravoure dans toutes les occasions qui ont eu lieu depuis l'ouverture de la campagne •.

(1) C'est la raison que donne l'ordre du jour du 16 prairial au VIII, daté de Memmingen (A. H. G.). D'autre part, Gouvion Saint-Cyr dit dans ses Mèmoirei,, ni»9-1800, à la date du 31 raai-ll prairial : «... le général en chef persistait dans le faux système qu'il avait adopté dès le début des opérations. Saint-Cyr vit avec beaucoup de peine qu on oubliait les promesses qui lui avaient été faites pour le déterminer à comraencer la campagne: ce l'ut alors qu'il se décida à quitter l'armée, ei qu'il se promit de ne plus servir sous les ordres de Moreau. - Cf. Gouvio.v S.ii.\t-Cvr, Mémoires, 1799-1800, p. 110 à 114, 129, 130 et 291.

liY COAIMISSAIRK DES (ÎUKRUES FUSILLE 5

remplacé par le géuéral (irenier (1); mais, la vérité, c'est que le général Saiut-Cyr avait donné au général en chef divers sujets de mécontentement.

Le général Vandamme avait aussi quitté l'armée. Il commandait une des divisions de l'aile droite. Son départ fut une conséquence du jugement du commissaire des guerres Pommier, condamné par un conseil de guerre à être fusillé. Ce malheureux commissaire fut accusé d'avoir levé des contributions dans le pays au lieu de pourvoir à la subsistance des troupes (|ui, ne recevant point de distributions, se livraient au pillage, ce qui avait obligé les chefs de corps à porter des plaintes graves et fondées.

Cependant on croyait que le jugement ne serait pas exécuté parce qu'on savait que le général Vandamme non seulement n'ignorait pas la conduite de son commissaire, mais encore qu'il l'avait autorisée. On disait même qu'il en retirait la meilleure part, et qu'alors il viendrait implorer la clémence du général eu chef dont le caractère bon n'aurait probablement pas refusé cette grâce, puisque l'effet pour réprimer le désordre pouvait être considéré comme suffisamment produit par le jugement exemplaire qui venait d'être rendu. Mais le général Vandamme resta tranquille !.. Et le malheureux commissaire, qui avait sans doute compté sur la protection de ce général qu'il savait très ami du général en chef, et qui n'avait pas voulu, pour sa défense, compromettre le général Vandamme, reçut la mort avec courage et résignation.

Cette exécution fit une grande sensation dans l'armée.

16 prairial. — Dès le matin, je fus pour prendre les ordres du général Moreau, arrivant au moment où il montait en voiture pour se rendre à Babenhausen. Alors il me dit que je le verrais à cet endroit, en y passant pour me rendre à ma division qu'il m'engageait à rejoindre au plus tôt. Je montai de suite à cheval.

(1) Grenier (Paul), né le 29 janvier 1768, à Sarrelouis; engagé volontaire au régiment de Nassau, le 21 décembre 1784; caporal, le 16 octobre 1788; sergent, le 26 mars 1789; sergent-major, le I"" août 1791, adjudant, le 12 mars 1792; lieutenant, le 26 juillet 1792; capilaine, le 1^' décembre 1792; adjudant général chef de bataillon, le 24 vendémiaire an II; chef de brigade, le 21 nivôse an II; général de brigade, le 10 floréal an II; général de division, le 20 vendémiaire an III; gouverneur de Mantone, le 4 décembre 1806; inspecteur général d'infanterie à l'armée d'Italie, le 12 janvier 1810; chef d'état-majur de l'armée de Naples, le 22 mars 1810; commandant le corps d'observation d'Italie, le 9 mai 1813; retraité, le 27 janvier 1815 (A. A. G.).

6 \!:;m(i:rI':s et joijrxaux. du gknkkal decaex^

Arrivé à Babcnliausen, je me présentai chez le général en chef.

Le général Delmas était alors avec lui. Je m'aperçus (ju'il y avait entre eux de riiumeur. J'ai su, depuis, que le général Delmas, un des plus anciens généraux de division de l'armée, n'avait pas été satisfait (|u'on ne lui eût pas donné un des deux commandements que (piiltaient les généraux Saint-Cyr et Sainte- Suzanne, et surtout de recevoir l'ordre de faire un mouvement avec sa division pour être prêt à soutenir le général Richepancc, que le général Moreau avait présumé pouvoir être incessamment attaqué et qui, même, l'était déjà.

Le général Kray avait fait marcher environ 40 000 hommes pour enlever le corps de flaucjueurs placé sur la rive gauche de riller. Notre armée était à la droite de cette rivière; mais le général Richepance ayant exactement suivi ses instructions de refuser sa gauche et d'appuyer fortement à droite pour défendre les ponts et de ne combattre (|ue faiblement jusqu'à ce qu'il fût soutenu, il fut possible au général en chef do lui donner protection en effet, ■quoi(|ue cette division eût été couj)ée en trois parties, dès le commencement de ratta(|ue, par la seule marche des colonnes ennemies. Ces colonnes furent repoussées par les habiles manœuvres ordonnées par le lieutenant général Grenier, par la valeur des troupes et par les vigoureuses attaques conduites par les généraux Ney et Bonet. Alors, ces secours ayant fourni au général Richepance l'occasion de reprendre l'offensive, l'armée ennemie fut forcée à la retraite, laissant environ 2 000 prisonniers dont un général, le général Spork, huit pièces d'artillerie avec leurs caissons et bagages (1).

Peu de jours après, le général Delmas quitta l'armée.

J'appris aussi, quelque temps après, que le général Moreau ayant envoyé un de ses aides de camp prévenir le général Saint- Cyr de ce qu'il savait des projets de l'ennemi et l'engager, en conséquence, à garder encore son commandement, celui-ci répondit qu'il avait son congé.

(1) Cinq pièces, selon Moreau (Morean au Premier Cousu), Meramingen, 20 prairial, A. H. G.). Le général Spork et une douzaine d ol'Gciers étaient au nombre des prisonniers faits dans la Journée par la division Kiclicpance (Kichepance à Moreau, Gulenzell, 1<) prairial, A. H. G.). Le nombre total des prisonniers s'élevait à •2 000 (Dessolle à Lecourbe, Keilmiinz, Il prairial, A. H. G.). Moreau proposa à Kray d'échanger Spork pour le général Colli, détenu eu Autriche (Moreau à Kray, Memmingen, 18 prairial, A. H. G.)

RÔLE l)i-: GOUVIOM SAINT-OYR A MESSKII5CH 7

Le général Moreau n'aurait probablement pas fait faire cette démarche, s'il se fût alors ressouvenu (|ue, le jour de la bataille de Messkirch, le général Saint-Cyr aurait pu prononcer un mouvement pour contribuer à décider plus tôt du sort de cette bataille, puisque, dès les 4 heures après midi, il avait pris sans obstacles la position qui lui avait été ordonnée; et ce ne fut i\uk la nuit que le succès de notre armée fut assuré. Le général Moreau savait pourtant bien que son aide de camp Delelée (1), le seul officier qui avait pu arriver jusqu'au général Sainl-Cyr pendant cette bataille, avait été extrêmement surpris de l'entendre répondre à ce qu'il lui disait (que le général Moreau avait envoyé vers lui plusieurs officiers qui n'avaient pas pu passer et que, comme il n'était pas fort éloigné du champ de bataille et qu'entendant le canon et la fusillade, il avait espéré (|u'il avancerait prol)ablement vers Messkirch) : " Ah ! je suis resté tranquille parce que j'étais persuadé que le général Moreau saurait bien se tirer d'affaire. ^

Si l'attaque de la part de l'ennemi, dans cette circonstance de changement qui venait d'avoir lieu dans une partie des commandements, fut, pour le général Moreau, un surcroit d'embarras, et s'il éprouva des contrariétés, il en fut bien dédommagé par le brillant succès obtenu dans cette journée.

J'ai cru devoir faire cette digression avant de dire que je ne restai qu'un instant avec le général en chef, et que le général Lahorie (2), chef d'état-major du corps de réserve, me donna l'ordre verbal que, dès que je serais arrivé à Kettershausen, quartier général de ma division placée en avant de ce village, la droite au Hasel

(1) Delelée (Jacques-François-]Vicolas\ né le 17 septembre 1761, à Prez-en-Pail (Mayenne); soldai au régiment de Maine, de 1781 à 1783; volontaire au l" bataillon de la Mayenne, le 18 septembre 1791; sous-lieutenant, le 24 février 1793; lieutenant, le 1er germinal an II; aide de camp de Moreau, le 4 thermidor an IV; capitaine, le 14 vendémiaire an V; chef de bataillou, le H thermidor an VII; colonel, le 15 ventôse an IX; réformé par suite de l'affaire de Moreau, il fut remis en artivité en 1810; il mourut le 15 décembre de la même année à l'armée de Portugal (A. A. G.).

(2j Lahorie (Victor-Claude Fanneau), né le 5 janvier 1766, à Javron (Mayenne); volontaire, le 5 mars 1793; sous-lieutenant, le !«'' juillet 1793; adjudant général, le 17 pluviôse an VII; général de brigade, le 21 floréal an VIII, en non-activité, le l" vendémiaire an X; retraité, le 9 fructidor an XI, avec une pension de 2 500 francs (A. A. G.). Impliqué dans le procès de Moreau et condamné au bannissement, il était revenu à Paris, et y ai ait vécu pendant six ans, réfugié dans la famille Hugo et se dérobant aux recherches de la police. En 1810, il se livra à Savary : celui-ci le fit arrêter et conduire à Vincennes, puis à la Force où l.ahorie connut Malet qui l'entraîna dans son équipée [Lettres et documents pour servir à F histoire de Joachim Murât, III). Convaincu de conspiration, Lahorie fat condamné à mort et fusillé le 28 octobre 1812 {\. A. G.).

8 MÉMOIRKS KT JOUHNAl X l)V GKXERAL DKCAKY

Bach, et la gauche à la (îùnz, de faire occuper Krumhach par un fort détachement, et de faire occuper la route de Bahenhausen à Kirchhaslach. Il m'annonça que ma division serait aujjmentée du 6' régiment de chasseurs à cheval, et que le général de i)rigade Dehilly (1) viendrait servir sous mes ordres.

L'adjudant général Plauzonne (2) était le chef d'état-major de cette division. Pour exécuter cet ordre, j'ordonnai que deux bataillons et quatre compagnies de la 100' demi-brigade, avec deux escadrons du 13' de cavalerie, le tout sous les ordres du chef de brigade Ritay (3), se dirigeraient sur Babenliausen et que ce commandant appuierait la droite de sa ligne à l'enceinte de la ville, la droite à la route de Bahenhausen à Kirchhaslach, et la gauche à la route de Bahenhausen à Krumhach, un escadron en avant de son centre pour se lier avec l'autre escadron et trois compagnies d'infanterie qu'il établirait sur la rive gauche du ruisseau qui traverse Kirchhaslach, faisant occuper par ses postes ce village ainsi que les débouchés sur Loppcnhauscn en avant de son front.

En rendant compte de cette disposition et qu'on n'avait pu rien apprendre de l'ennemi dans le courant de la journée, n'ayant vu que quelques patrouilles dans les environs de Blaichen, je fis l'observation que j'avais jugé Krumhach comme trop avancé pour le faire occuper par le fort détachement que j'y avais envoyé, vu le mouvement que j'avais fait faire sur Bahenhausen qui m'avait été désigné comme point de réunion. Je proposai de n'occuper Krumhach que faiblement et comme point d'observation (4).

(1) Debilly (Jean-Louis), né le 31 juillet 1763, à Dreux; sertit dans la <[ar<le nationale parisienne; employé à l'état-niajor de l'armëe des côtes de Brest, eu 1793, adjudant général chef de bataillon, le l"' juillet 1703: chel'de brigade, le lô pluiiiôse an III; général de brijjade, le 12 thermidor an VII; mort à Auerstaedt, le 1-4 octobre 1806 (A. A. G.). Voir, au sujet de ce général, l'intéressante étude publiée par le lieutenant LoTTi.\, Un chefd'èlal-major sous la Révolution.

(2) Plauzonne (Louis-Auguste-Marchand), né le 7 juillet 1774, à Fontainebleau; souslieuienaat, le l"' janvier 1790 ; lieutenant, le 4 mai 1792 ; capitaiue, le I 0 juin 179:2; chef de bataillon, le 29 floréal an V; adjudant commandant, le 20 floréal an VIII; colonel du 5° de ligne, le 3 août 1806; général de brigade, le 5 juin 1809: chef d'éLat-major de l'armée de Catalogne, le 17 septembre 181 1 ; tnéle 7 septembre 1812 à la Moskowa (A. A. G.).

(3) Ritay (Jean-Marie), né le 2Ô octobre 1761 , à Porlet (Haute-Garonne) ; soldat au 3' régiment d'infanterie, le 19 juillet 1781 ; sergent, le 19 mars 1785; adjudant, le 15 septembre 1791 ; lieutenant, le I'"' mai 1792 ; adjudant-major, le 29 juin 1792 ; chef de bataillon, le 28 frimaire au 111; chef de brigade, le 8 thermidor an VU; général de brigade, le 3 nivôse an XIV ; retraité, le 19 octobre 1808 ; mort à Portet. le 12 avril 1819 (A. H. G).

(4) Decaen demandai) en même temps à Lahorie de presser l'arrivée du 6^ de chasseurs (Plauzonne à Lahorie, Keltershauseu, 16 prairial, A. A. G.).

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