DECAEN DÉCIDE DE QUITTER L'INDE
Dos que la corvette qui nous apportait des dépêches fut reconnue, par les signaux d'usage, pour être le Bélier (ju'on n'attendait pas aussi tôt, nous en augurâmes qu'il devait être chargé d'une mission très extraordinaire.
Le contre-amiral fit donner de suite les signaux de mouillage à distance et de défense de communiquer avec le hàtiment arrivant. Aussitôt qu'il fut à l'ancre, le signal fut donné à son commandant de se rendre à bord du Marengo, et, dès qu'il y fut monté, son canot eu fut éloigné.
Dans mon rapport au ministre, j'ai énoncé notre élonnement de l'arrivée de cette corvette et de l'objet de sa mission, notre embarras et ses causes, quel était le parti qui avait été pris et les ordres que j'avais donnés eu conséquence, enfin notre départ.
Mais j'ai encore à dire (|ue, pour parvenir au dénouement, je commençai par demander au contre-amiral Linois s'il croyait possible de faire rembar(|uer les troupes et autres personnes descendues à terre, quoique je fusse convaincu de l'impossibilité : j'en ai déduit les raisons dans mon rapport, et la Belle-Poule n'était même plus là pour les reprendre à son bord. Mais il fallait commencer par dire (|uel(|ue chose pour arriver à une solution.
A cette question, le contre-amiral répondit, sans préambule : f. Je ne dois pas compromettre les bâtiments de ma division pour m'occuper de ce reml)ar(|uement. v Extrêmement surpris d'une pareille réponse, je répli(|uai : <.<■ Il me semble, et je crois Monsieur le préfet de mon avis, (|ue nous ne devons pas laisser à Pondichéry ceux qui, malheureusement, y sont débarqués, sans avoir préalablement bien considéré quels moyens on pourrait employer pour les rembarquer, et sans être bien convaincus de l'impossibilité de les emmener avec nous, attendu que vous devez, comme moi, mettre autant d'intérêt au salut des troupes et des passagers qui sont maintenant à Pondichéry que j'en porte à la conservation des bâtiments que vous commandez. «
Le contre-amiral, pressé par cette observation assaisonnée d'un j)eu d'humeur, ne trouva d'autre parti à m'offrirque de convoquer un conseil où il allait appeler les capitaines des frégates. Je relevai vivement cette proposition par ces paroles : 'i Un conseil !... C'est moi qui suis le conseil!... Pouvez-vous mettre à la voile à minuit? Si vous le prévoyez, ordonnez vos dispositions en conséquence. »
356 AIKMOIRES ET JOURNAUX DU GliVERAL DECAEM
Je ne pouvais exprimer rien (|iii dût le lirer plus promptement de son extrême embarras : aussi ne fit-il pas longtemps attendre sa réponse affirmative.
Ce parti pris, je dis à M. Léger : « Je viens de vous communiquer les intentions du gouvernement qui vous concernent. Vous allez avoir un grand sacrifice à faire, celui de vous séparer de votre famille, sans même pouvoir lui faire part que vous èles obligé de l'abandonner à Pondicliéry avec tous ceux (|u'à notre grand regret nous nous voyons forcés d'y laisser. Mais, dans la position difficile où les circonstances nous ont placés, la Patrie réclame de vous un nouveau service. Je suis trop persuadé de votre dévouement à ses intérêts pour avoir le moindre doute de votre courageuse résignation. •!
Le préfet m'ayant répondu qu'il était très flatté de la bonne opinion que j'avais conçue de lui, et qu'il était disposé à faire tout ce qui pouvait être utile, je lui dis : « Voici ce dont il s'agit. L'adjudant commandant Binot est ici dans ce moment, mais je ne crois pas convenable de l'informer, (|uant à présent, de la part (jui lui est réservée dans ce fâcheux état de choses, ainsi qu'à votre chère famille et à nos autres intéressants délaissés. Ils n'apprendront que trop tôt cette accablante nouvelle! Or, je vais de suite écrire les ordres que j'ai à donner à l'adjudant commandant. Je vais vous les remettre. Vous allez retourner à terre où vous dresserez des instructions pour la personne que vous voulez désigner pour chef de l'administration. Ensuite, vous mettrez vos ordres et les miens dans un tiroir dont vous rapporterez la clef après avoir dit, chez vous, que vous dînerez à bord, ayant à nous entretenir ensemble des dispositions relatives à notre prochain débarquement, et qu'à ce sujet vous êtes venu chercher des documents indispensables que vous aviez oublié d'apporter avec vous. Enfin, il faut que vous ameniez quelqu'un sur (|ui vous pouvez compter, qui ne quittera le Marengo (|u'à l'instant où on aura mis sous voile : alors il reportera votre clef, avec un mot de lettre, à une autre personne de confiance à lacjuelle vous recommanderez ponctuellement de n'ouvnr le tiroir ([ue demain au jour, d'y prendre les ordres que vous allez y serrer, et de les porter ou envoyer à leur adresse, à moins que vous ne jugiez plus à propos de confier toute la mission à celui que vous allez ramener avec vous. «
ABi\ÉGATIO\ DU PRKFKT LÉGER 357
Lorsque j'eus donné au préfet ce que j'avais à lui remettre, il s'en alla à terre pour s'occuper des dispositions convenues, accompagné du commandant Binot qui était venu me voir lorsqu'il avait aperçu le Bélier à l'ancre. Je n'avais heureusement pas eu lieu de l'engager à dîner, parce qu'il m'avait dit que le commissaire anglais l'avait invité. Cette circonstance m'avait mis un peu à l'aise : mais j'éprouvai un sentiment très pénible, au moment de me séparer de cet intéressant et brave officier (1), en pensant qu'il me quittait avec la confiance de revenir à bord le lendemain matin, tandis que, probablement, je serais déjà fort loin de lui, et qu'alors il éprouverait la plus grande consternation que nous fussions ainsi disparus, enfin qu'il serait dans l'embarras et abandonné à luimême, sans en avoir été autrement prévenu que par l'ordre (|u'il recevrait, et dont le préfet, avec lequel il retournait à Pondicbéry, était porteur.
M. Léger revint à bord pour l'heure du dîner, accompagné de son confident. Il n'avait même pas voulu ajouter un mouchoir à celui qu'il avait dans sa poche, et il avait quitté sa famille en lui disant qu'il serait rentré en ville avant la nuit.
A peine le Marengo avait-il été au mouillage que Aime Léger avait envoyé complimenter Mme Decaen, en lui faisant annoncer qu'elle désirait et espérait la voir bientôt descendre à terre, et qu'elle lui offrait à dîner dès ce jour. J'aurais bien pu engager mon épouse à partager ma résolution de n'aller à Pondicbéry que lorsque le pavillon français y serait arboré, mais je n'avais pas jugé, pour autres que pour moi, les circonstances suffisantes pour s'abstenir d'aller à terre passer quelques heures, attendu qu'on en ressent le désir et le besoin, surtout après un long voyage. Méanmoins, d'après mes pressentiments, je dis à ma dame que je désirais sa promesse de revenir dès le lendemain matin, et elle m'en donna l'assurance. Cependant elle n'était pas encore de retour quand je lus la dépêche apportée par le Bélier. J'éprouvai donc une assez vive inquiétude, causée par la crainte qu'elle n'eût cédé aux pressantes instances qu'on aurait pu lui faire de rester plus longtemps à la ville, parce que je prévoyais que je ne pourrais pas l'empêcher de satisfaire à cet engagement, puisqu'en l'envoyant
( 1 ) » Je n'ai point eu la satisfaction de le reroir : nommé «jéuéral de brigade à son retour en Europe, il fut tué sur le champ de bataille » (IVote de Decaen).
clierclior à l'improvisto, c'était (loiinoi- lioii ;i des conjectures, mais en outre à l'éveil qu'il était si important de suspendre.
Mon in{iuiétude ne fut, heureusement, que passagère, car je ne tardai pas à éprouver la seule satisfaction qui pouvait la faire cesser par le retour si désiré.
Après le coucher du soleil, je demandai au contre-amiral de me faire disposer une embarcation, parce que je désirais aller à hord de chacun des bâtiments de la division. lime proposa de m'accompagner. Il avait déjà donné ses ordres pour les préparatifs préliminaires du départ.
Je fis cette démarche pour prévenir moi-même les commandants des troupes d'annoncer, le lendemain matin, à leurs subordonnés que nous étions en route pour l'île de France, où nous serions allés directement si le Bélier, qui m'en avait apporté l'ordre, nous eût rejoints au Cap de Bonne-Espérance, et que c'était en raison de cet ordre, dont l'exécution avait été ainsi retardée, que nous étions si subitement partis de la rade de Pondichéry. Je chargeai ces commandants de leur exprimer de ma part que, persuadé de leur bon esprit et de leur courage, je ne doutais pas qu'ils supporteraient avec patience et résignation les privations qui résulteraient de la contrariété de n'avoir pu faire aucune provision pour la nou velle traversée.
J'avais considéré comme chose essentielle de faire cette communication afin de tranquilliser autant que possible, eu indiquant ainsi le but de notre marche rétrograde sans en faire connaître la vraie cause : attendu que, probablement, nous serions encore plus d'un mois à la mer avant d'arriver à notre nouvelle destination, et qu'il importait de ne pas laisser les esprits dans l'incertitude ainsi que de prévenir l'ennui qui serait résulté de trop de circonspection et aurait influé sur la santé qu'assez d'autres causes pouvaient contribuer à altérer.
Après être allé à bord des frégates, je montai sur le Bélier pour annoncer à son commandant de se piéparer à suivi'c la division, ainsi que pour le prévenir que, jusqu'à nouvel ordre, il se conformerait à ceux qui lui seraient transmis par le contreamiral.
La chaleur de la journée avait été excessive. Ayant descendu dans la petite chambre de cette corvette pour nous entretenir avec