‹ Memoires et journaux du general DecaenChapitre 86 sur 132 · L'EXPEDITION ECHAPPE AUX AXGLAIS · texte numérisé non relu

L'EXPEDITION ECHAPPE AUX AXGLAIS

son commandant, j'y éprouvai un malaise qui so dissipa lorsque jo fus redescendu dans le canot.

Pendant noire course, la brise du soir, journalière dans cette saison, s'était levée, et elle était devenue tellement forte que quand nous arrivâmes au Marengo, il y eut impossibilité de pouvoir remonter à bord par les ccMés du vaisseau. Xous fûmes donc obligés d'avoir recours à l'écbelle de poupe; mais, par le défaut d'usage de grimper de celte manière et, en outre, soit que je me ressentisse de mon malaise à bord du Bélier, soit que mes bras fussent trop comprimés dans mon babit, ce ne fut qu'avec la plus grande difficulté que je parvins à francbir une partie des enflécbures de cette écbelle à pic et vacillante. Enfin, lorsque j eus atteint la galerie de la dunette, je dis à un des timoniers qui étaient venus pour m'aider de bien me saisir au collet pour que je puisse entrer dans cette galerie. Ce secours me vint fort à propos, car je serais peut-être tombé à la mer. Mes forces étaient tellement épuisées (jue je fus forcé d'aller de suite sur mon lit pour me remettre de ma fatigue.

Pendant notre absence du Marengo, on s'était occupé à lever les ancres. Mais, à l'beure fixée pour mettre à la voile, on n'avait pas pu, malgré tous les efforts, parvenir à déraper la dernière; alors, le contre-amiral ordonna de couper le câble. Cette opération ne fut pas plus tôt faite que le messager, porteur de la clef du tiroir, descendit dans son embarcation, après avoir été chargé de nos compliments de condoléances pour tous ceux que nous délaissions; et déjà le vaisseau s'éloignait de Pondicliéry et de l'escadre anglaise. Elle nous aurait extrêmement embarrassés, si elle avait plus tôt découvert nos intentions et si, surtout, elle eût tenté d'en entraver l'exécution (1), car nous n'aurions pu lui résister longtemps : non seulement parce ([u'elle était très supérieure, mais encore parce que nos bâtiments n'étaient armés que sur le pied de paix, et (ju'ils étaient très encombrés; enfin, qu'on n'avait eu le temps que de faire des dispositions très incomplètes pour soutenir un combat.

Nous étions donc, sous ce rapport, dans une situation très fâcheuse puisqu'en cas d'agression il fallait ou nous y dérober par la fuite, ce qui était honteux ! ou bien, pour l'honneur du pavillon,

(1) ' J'ai dit, dans mon rapport au ministre, ce qu'elle fit quand elle eut le premier avis de notre départ » (Note de Decaen).

360 MEMOIRES ET JOLRXALX DU GEXERAL DECAEN

recevoir, avec le plus grand désavantage, un combat qui ne pouvait être que de courte durée mais qui, sans doute, aurait été pour nous très meurtrier, attendu la quantité d'hommes qui se trouvaient sur nos bâtiments.

Cet armement sur pied de paix, et surtout pour se rendre à une distance aussi éloignée, était bien inconsidéré. Rien ne Ta mieux justifié que la position difficile dans laquelle nous nous sommes trouvés, sur la rade de Pondichéry, et de laquelle nous nous sommes si heureusement débarrassés.

Cet exemple aura probablement fait abolir cet usage dans notre marine, en lui donnant une preuve aussi palpable qu'un bâtiment de guerre ne doit jamais sortir du port sans son armement complet : puisqu'il peut être surpris, à la mer ou en relâche en pays étranger, par la nouvelle d'une guerre prochaine ou déclarée, et que, dans ce cas, le vaisseau, son commandant et l'équipage se trouvent exposés à être tous compromis.

Un bâtiment de guerre ne doit pas non plus être autant encombré de troupes et de passagers que l'étaient ceux de notre division : car ce sont des économies qui peuvent produire les plus funestes résultats.

Je rendis compte au ministre de notre traversée de Pondichéry à l'ile de France, par la lettre ci-après dans laquelle j'informai de la réunion de la Belle-Poule à la division, ainsi que des nouvelles que j'avais reçues du commandant Binot :

J'ai l'honneur de vous annoncer que, le 26 thermidor, après une traversée de trente-quatre jours, la division a mouillé au port nord-ouest de cette colonie, où la Belle-Poule était arrivée le matin.

Xous avions tous besoin d'une relâche. Les circonstances avait rendu la traversée pénible : car c'était le sixième mois de mer. Aussi le scorbut se manifestait-il d'une manière à inquiéter si nous eussions été forcés de la tenir plus longtemps.

Cependant, malgré tout, j'ai l'avantage de vous annoncer que, des suites de cette maladie, nous n'avons perdu que trois militaires; les marins n'ont pas été plus malheureux.

Selon vos instructions, j'ai fait opérer le débarquement des troupes qui sont ici établies tant bien que mal. Dans les lettres communes que le préfet colonial et moi avons l'honneur de vous adresser, vous avez le tableau de notre situation et celui des iles de France et Bourbon lequel, quant aux ressources, est analysé dans le rapport de l'ordonnateur Chanvallon, fait dans une conférence tenue à notre arrivée. Ce rapport est joint à ma lettre.

Page 1