CAPTURK DE LA " COTE-D'OR
Avant de vous exposer, citoyen ministre, quelle conduite j'ai tenue à l'île de France depuis que j'y fais mon séjour (ce qui fera l'objet d'une lettre particulière), je vais vous rendre compte de ce qui s'est passé à la côte Coromandel depuis le départ de la division, d'oi'i vous conclurez si nos conjectures étaient fondées et si les circonstances qui m'ont fait agir permettaient de prendre un autre parti.
La Belle-Poule, sortie de la rade de Pondichéry le 22 messidor au soir, y était arrivée le 23 au matin. Mon aide de camp avait dû en revenir par terre, parce qu'il avait été supposé que ce serait plus prompt qu'avec la Belle-Poule qui se trouva cependant le 20, à 7 heures du matin, en vue de Pondichéry, où le capitaine Bruilhac reconnut au mouillage une parlie de l'escadre anglaise dont le commandant faisait des signaux d'après lesquels un vaisseau et deux frégates appareillèrent pour lui donner chasse.
Mais comme la Belle-Poule avait une marche supérieure, cette division anglaise ne fut plus aperçue le lendemain.
Le contre-amiral Linois vous donne à cet égard tous les détails qui le concernent, et vous fera connaître les motifs qui ont empoché que la Côled'Or n'eût fait route avec la division depuis la sortie de Brest.
C'est sur ce bùtiment que le commodore Rainier a exercé l'hostilité la plus complète. Connnc les moindres détails de cette affaire doivent vous être connus, je vous adresse toutes les pièces qui en font foi (1).
Aussitôt que je fus informé de cet acte d'hostilité qui ne laissait plus d'incertitude sur la cause de la conduite précédente de ce commodore (c'était le jour même du mouillage de la division à l'ile de France qu'un brick, parti le 30 messidor de la rade de Pondichéry et à bord duquel s'étaient embarqués furtivement les citoyens Cavaignac, Bruix et deux autres personnes, m'en apporta la nouvelle), je jugeai prudent, après en avoir conféré avec le contre-amiral Linois et le préfet colonial, de demander au gouvernement de l'ile de France de mettre un embargo provisoire sur tous les bâtiments anglais qui seraient ou viendraient au mouillage; et il fut de suite exécuté.
Pouvait-on supposer que la conduite hostile du commodore n'était pas le résultat d'ordres reçus et que, pour en avoir agi ainsi, il n'y avait pas de déclaration de guerre en Europe ou au moins indubitable; et qu'à cet égard, le gouvernement anglais de l'Inde n'avait pas reçu des avis?...
Mais il en a été tout autrement, citoyen ministre.
La Côle-d'Or est entrée à l'ile de France le 3 fructidor.
Dans le nombre des pièces que m'a adressées le commandant Binot, la lettre du commodore Rainier est digne de fixer votre attention et donne une bien juste idée de la position dans laquelle nous nous trouvions, dans la rade de Pondichéry, lorsque le capitaine du Bélier m'y remit vos ordres.
Si la mauvaise foi anglaise n'était pas à son terme, il ne faudrait réflé-
(1) " Elles sont transcrites à la fin de ce cahier et cotées B. C." (Mote de Decaen). Voir ces lettres p. 387 à 392.
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ihir qu'un moment sur la conduite des ajjcnts de cette nation dans l'Inde pour être convaincu qu'elle a réellement atteint le plus haut degré. Je ne veux faire (|u'une observation pour le démontrer.
Le gouvernement de Madras s'est déclaré iiuompélent pour rendre Pondicliéi y (voir la pièce n" 1) ; il a répété cette même déclaration dans sa réponse à ma dépêche (n" 2) ; et ce même gouvernement, qui avait prétendu n'avoir aucun droit à exercer, a pu obliger le commodore Rainier à annoncer que sa conduite était désapprouvée et conséquemment à relâcher la Côle-d Or, qui fut néanmoins escortée par une frégate anglaise jusqu'à la ligne (1).
Celte disposition du gouvernement de Madras coïncidant avec ce que les papiers publics m'avaient appris sur ce qui se passait en Europe, c'est-àdire qu'il y avait toujours incertitude sur la paix ou sur la guerre (incertitude qui n'empêchait cependant pas les bâtiments du commerce d'entrer dans les ports ou d'en sortir, quoiqu'il j eût des croisières) et d'après les rapports apportés par la Côte-d'Or, l'embargo fut aussitôt levé.
Les troupes embarquées sur ce bâtiment se portaient bien. Elles descendirent à terre le lendemain. On s'est occupé, depuis, de débarquer les effets qui étaient à son bord. Il y avait, sur ce navire, bien peu de choses pour les besoins de l'établissement.
J'ai beaucoup à me plaindre de la manière dont l'embarquement a été ordonné, puisque les objets les plus nécessaires sont restés à Brest, excepté une partie embarquée sur la Marie-Françoise qu'on ne peut présumer que perdue. Le Malabar, arrivé ici le 14 fructidor et parti de Brest six senjaines après la division, n'en a pas apporté de nouvelles.
C'est vraiment ridicule qu'on ait pu fréter un si petit navire que la Marie-Françoise et surtout qu'on l'ait chargé d'armes et de munitions ainsi que d'autres objets qui étaient indispensables, soit que j'eusse descendu à Pondichéry, soit que vous m'eussiez ordonné d'autres dispositions que celle de me rendre à l'ile de France.
J'ai l'honneur, etc..
Cette lettre, écrite le 20 fructidor, ne put partir qu'à la fin de i)rumaire, (juoique j'eusse recherché, par plusieurs propositions au contre-amiral, de faire parvenir nos dépêches en France beaucoup plus tôt.
Je lui avais écrit, le 7 fructidor, ce qui suit :
La conférence que nous avons eue avec le capitaine Baudin nous a assurés qu'il n'a plus, pour avoir terminé sa mission, qu'à opérer son retour en France : mais aussi il nous a prévenus que deux obstacles s'opposaient à ce qu'il l'entreprît bientôt directement. L'un, c'est le manque de quehjues approvisionnements indispensables, qu'il n'espère pas obtenir
(1) « Voir à la fin de ce cahier les deux pièces dont il s'agit, cotées à la marge B el D •' (\ole de Decaen). Voir ces pièces p. 38."} el 397.
DECAEX ET LIVOIS 363
dans celle colonie à l'époque qu'il avait précédemment fixée pour son départ, vu l'état actuel des ressources de l'administration, laquelle, annonce-l-il, ne lui fournit pas même les besoins journaliers, ce qui l'oblige par conséquent à consommer, dans celte station, les approvisionnements de mer qu'il a à son bord. L'autre, c'est, dit-il, que la saison actuelle n'est pas celle qui lui en procurera une favorable pour transporter en France les animaux et plantes vivantes qu'il a recueillis dans le cours de son voyage. Le capitaine IJaudin paraît se proposer de parer à ces deux inconvénients en quittant au plus tôt ce port pour se rendre au Cap de Bonne -Espérance où, par son crédit, il s'approvisionnera et attendra, dans cette relâche, l'époque convenable pour les objets qu'il transporte.
La mission du capitaine Baudin le rend probablement, sous quelques rapports, indépendant de votre commandement. Mais, général, dans les circonstances présentes qu'il est de la plus grande nécessité que le gouvernement soit informé des événements qui ont eu lieu à la côte Coromandel, ainsi que de notre retour à l'île de France, et de ce qui s'est passé ultérieurement, je pense que, puisque le bâtiment monté par le capitaine Baudin est en état de reprendre la mer, aux obstacles près qu'il nous a présentés, il y aurait possibilité que ce capitaine put rendre un très grand service à la chose publique : d'abord nous serions assurés de la remise de nos dépêches, dans quelque état que soit la politique de l'Europe; en second lieu elles arriveraient plus tôt que par tout autre mojen à employer puisque les bâtiments auxquels vous pourriez donner cette destination et le Marenqo même ne seront pas encore, de quelque temps, en état de remettre à la voile. .Ainsi, s'il n'y a réellement que le défaut de quelques approvisionnements et la raison convenable pour les objets vivants qui empêcheraient le capitaine Baudin de se rendre au plus tôt en France, je crois qu'il est très facile de le tranquilliser à cet égard et de le mettre à même de partir.
Le rapport de nos dépêches en France est certes a.ssez important pour qu'on puisse bien le préférer au transport de quelques animaux, etc.. qui pourront aussi bien être transportés plus tard, et auxquels on pourra donner ici tous les soins nécessaires
Vous pouvez assurer le capitaine Baudin que je ne négligerai rien à cet égard .
Quant h l'autre obstacle, il peut être également aplani par la fourniture de quelques objets d'approvisionnement, d'autant mieux qu'il a apporté la meilleure volonté à remettre, pour votre division, plusieurs choses qu'il avait en superflu, disposition qui me persuade que cet officier ajoutera à son zèle et à son dévouement en se préparant a partir dans peu de jours pour se rendre en Europe avec toute la diligence possible.
Voilà ce que j'ai cru devoir répondre à votre lettre d'hier, au lieu de faire une invitation officielle au capitaine Baudin auquel il convient plutôt, je crois, que vous communiquiez vous-même les motifs sur lesquels je
3G4 MKMOIRKS ET JOL'RXALX DU GKXERAL DECAE.V
repose mes sollicitations pour qu'il porte au plus tôt à notre gouvernement des dépêches essentielles et qui vous intéressent comme moi. J'ai l'honneur, etc..
Le conlro- amiral Linois m'ayant fait une communication de laquelle il résultait que je ne pouvais pas compter sur le départ du Géographe, je lui fis cette réponse :
Eh bien ! Puisque la communication que le capitaine Baudin vous a faite de ses instructions vous a porté à une détermination autre que celle que vous aviez d'abord jugée possible, et que vos reflétions vous ont fait peser ponr ne pas compromettre votre responsabilité, je supposerai, pour le moment, qu'il n'a pas même été question que le Géographe aura pu être dans le cas d'anticiper son retour en France.
Cependant, je vous annonce que je ne suis point d'accord avec vous dans la supposition que vous faites que nos » dépêches pour rendre compte de ce qui s'est passé à la côte Coromandel, etc., ne sont pas d'une importance et d'un asse>! grand intérêt politique pour que le capitaine Baudin, si son vaisseau eût été prêt à reprendre la mer et se rendre au Cap de Bonne- Espérance, ainsi qu'il vous l'avait exposé, n'eût pas absolument pu changer sa direction, hâter son retour et nous laisser la certitude de rendre nos rapports.
Le premier aperçu que vous me donnez de la dépense qu'auraient occasionnée, pour le fret seulement, les plantes vivantes et les animaux qu'aurait lais.sés le capitaine Baudin à l'île de France, s'il avait été dans le cas de partir de suite pour l'Europe, présente effectivement une somme considérable.
Mais je vous prie de me croire assez disposé à la défense des intérêts de l'Etat pour ne pas lui faire faire de dépenses inutiles, et surtout pour empêcher qu'on lui en occasionne légèrement de déplacées. Au reste, toutes ces idées de faire partir le capitaine Baudin doivent s'évanouir, puisque vous m'annoncez que son navire ne sera prêt que dans un mois,
Je suis fort aise que lesdeuY avisos soient bientôt dans le cas d'appareiller; mais au lieu d'en expédier un à l'époque que vous le jugez disponible, le 20 de ce mois, si le Marengn, qui doit retourner en France d'après les instructions du ministre, peut être mis dans le cas d'opérer son retour, je trouve qu'il est inutile de le faire devancer par une corvette qui, sous beaucoup de rapports, peut nous être utile dans ces mers, et particulièrement le Bélier.
J'ai l'honneur, etc..
Le général Magallon (1) m'ayant prévenu qu'un navire de commerce était prêt à partir pour l'Inde, je désignai un officier pour
(1) Alors jjouvcrneur de l'île de France. Cf. : H. I'rextoit, l IU de France sous Dccaen.
RELATIONS AVEC LES DAXOIS A TRAX'QUEBAR 365
s'y embarquer et pour porter une dépèelie au commandant Binot. Je remis à cet officier la lettre suivante pour le général Auker, gouverneur de Tranquebar, établissement danois, dont j'avais déjà reçu des offres de service :
9 fruclidor.
Je regrette, Monsieur le Gouverneur, que les circonstances m'aient privé de vous annoncer plus tôt combien il me sera ajijréable d'avoir avec vous des rapports et d'entretenir les liens d'amitié qui unissent nos deux nations. J'espère comme vous. Monsieur le Gouverneur, que les différends, qui se sont élevés entre la République française et le gouvernement anglais seront terminés sans une nouvelle guerre, et malgré le commodore Uainier qui n'est pas probablement sans se repentir d'un acte d'hostilité tel que celui qu'il a fait commettee sur le bâtiment français la Côte-d'Or..
Comme je suis encore ici dans l'attente du dénouement de la lutte qui existe en Europe, le bâtiment qui porte ma dépèche se rendra à Tranquebar atin de s'assurer, avec protection, Monsieur le (îouverncur, s'il lui est possible d'arriver jusqu'à Pondichéry. Si l'impossibilité existait, obligezmoi. Monsieur le Gouverneur, de faire procurer à l'officier que j'ai chargé de se présenter devant vous pour vous assurer de ma haute considération les moyens nécessaires pour qu'il puisse se rendre auprès du colonef Binot que j'ai chargé de suivre les négociations pour la restitution de nosétablissements. Ce service que vous rendrez à la République française, jevous en aurai une reconnaissance particulière. Agréez, etc..
Voici ce que j'écrivis, le 10 fructidor, au commandant Binot :
J'ai reçu, mon cher colonel, les dépêches que vous m'avez adressées par V Alfred et la Côte-d'Or. Ce dernier bâtiment a mouillé au port nord-ouest de l'île de France, le 3 de ce mois, où la division était arrivée avec la Belle- Poule, le 28 thermidor, après une traversée favorable.
Je suis on ne peut pas plus satisfait de votre manière d'agir dans la position extraordinaire où vous a mis le prompt départ de la division, et surtout la conduite de l'amiral anglais Rainier.
Je me trouve encore ici dans l'incertitude de la paix ou de la guerre^ puisque je n'ai pas reçu, à l'île de France, de nouvelles dépêches du gouvernement. Le Malabar seulement, qui devait faire partie de la secondeexpédition, nous a apporté des vivres. Il est sorti de Brest le 7 floréal. C'est par ce bâtiment que sont arrivés les lettres et les journaux (jue jevous envoie.
Cependant, j'aime à me persuader que la paix sera maintenue, si on peut se fonder, pour cette conjecture, sur le laps de temps qui s'est déjà écoulé depuis le commencement des discussions entre notre gouvernement et celui d'Angleterre, sur la médiation de la Prusse et de la Russie-
annoncée par les journauv, sur la difficulté qu'éprouve le cabinet de Saint-James pour renouer une coalition sur le continent, sur l'attitude imposante et les ressources de notre nation; à moins que le Premier Consul ne juge qu'il appartient à l'honneur du peuple français de tirer une vengeance de la conduite de l'amiral Rainicr tant envers la division que pour les hostilités qu'il a ordonné de commettre sur la Côle-d'Or, quoique la conduite de cet amiral ait déjà été désapprouvée par le gouvernement de Madras qui, je crois aussi, ne s'est ainsi comporté que parce <|u'il lui sera arrivé, par la caravane, des nouvelles d'Europe autres que celles qu'il avait quand je suis arrivé à la côte Coromandel.
Pour l'un et l'autre cas, mon cher colonel, il n'y a point de doute que vous ne soyez informé avant moi de ce qui aura été décidé en Europe, car les Anglais ont, par terre, leur correspondance prompte et très active.
Par l'instruction que je vous ai laissée, le 23 messidor, le cas de guerre est prévu. Je sais bien que, si cet événement avait lieu, votre position serait difficile; cependant il faudrait faire tous vos efforts pour avoir le meilleur traitement : obtenir, en autres choses, votre transport aux îles de France ou Bourbon, et le pis aller, en France. En conservant l'énergie que vous avez montrée à ces messieurs en leur représentant que c'est sur leur foi particulière que vous avez été mis dans le cas de débarquer avec vos troupes, puisqu'ils étaient comme vous confiants dans l'exécution du traité d'Amiens, en continuant de vivre dans la meilleure intelligence avec le colonel Cullen, placé pour être l'intermédiaire entre vous et le gouvernement de Madras, je ne rejette pas l'idée (]u'on n'eût la prétention de vouloir montrer un caractère de loyauté. Mais aussi, mon cher colonel, il faudra bien surveiller la discipline de vos troupes; empêchez les indiscrétions; je suis fâché de celle qui a été commise par le sous-lieutenant Muller et que vous avez autorisée; ceci pourrait vous être très préjudiciable dans le cas dont il est question, et même si cet indiscret venait à «tre arrêté, il faudrait absolument le désavouer (I). J'aurais voulu également que vous n'eussiez pas retenu autant d'officiers de Cipayes, et que vous eussiez pris le parti de profiter de la Côle-d'Or pour renvoyer tous ceu\ des officiers qui n'avaient point débarqué avec vous. C'est un embarras que vous vous êtes laissé, et une diminution de vos moyens d'existence.
J'aime pourtant à croire que nous ne tarderons pas encore longtemps sans avoir un parti décisif. Si les différends qui se sont élevés en Europe étaient terminés et que, par suite, le gouvernement anglais de l'Inde vous fit la restitution de Pondichéry, de concert avec le chef d'administration Mottet, et en vous conformant aux instructions qui vous ont été laissées, vous feriez provisoirement tout ce qu'il serait essentiel de faire; et comme il n'est pas douteux que j'aurais aussi bientôt des nouvelles officielles de notre gouvernement, je vous laisserais le moins possible dans l'incertitude.
(W 1. Cet officier était parti de Pondichéry pour aller chez le» Mahrattes ' (\ole de Decaeii).
XOUVELLES IMSTRICTIOXS A BI\OT 367
Vous étendriez, s'il y a lieu, vos dispositions sur Karikal, car il est extrêmement utile qu'on occupe cet établissement puisqu'il fournit des ressources.
C'est le capitaine Saint-Mihiel qui vous rendra mes dépêches, dans lesquelles vous trouverez l'exemplaire d'un roman qui doit vous servir pour m'annoncer ce que vous auriez de secret à m'apprendre, parce qu'il est, sous tous les rapports, nécessaire de mettre la correspondance politique à l'abri de toute connaissance des Anjjlais que vous avez dû reconnaître pour être extrêmement ombrageux (1).
Vous joindrez à vos premières dépêches un état de situation des militaires el employés civils qui sont à Pondichéry.
D'après la situation de vos finances, vous déterminerez provisoirement le traitement de chacun. Vous savez que la nourriture et la solde des troupes doivent être en privilège. Tous ceux qui sont descendus à terre des bâtiments de la division autres que la Belle-Poule ne recevront de traitement qu'autant que vous serez assuré de six mois de ressources pour les troupes; et même, il ne faudra donner, provisoirement, à tous les officiers et emplojés, que le traitement simple. Le supplément sera acquitté quelques jours plus tard.
Le Diliyent, qui n'avait été expédié que pour m'apporter des dépêches, ayant appris à Tranquebar que la division avait quitté la rade de Pondichéry, est rentré aujourd'hui.
Dans les journaux que je vous envoie, les articles Variétés (n"' 28 et 30, mois de ventôse) sont intéressants : ils vous donneront une idée de l'Angleterre. Vous connaîtrez l'état de la France par l'arrêté du gouvernement <|ui a ordonné l'exposé de la situation de la République.
Il ne sera pas mal que, sans affectation, vous fassiez connaître ces pièces importantes que la Gazette de Madras n'annoncera pas. Dites à ■ceux qui vous environnent que je suis bien impatient de me trouver au milieu d'eux. Adieu, mon cher Binot.
(1) « J'indiquai la manière de se servir de ce roman pour la correspondance » (\'ote ■de Decaen).
CHAPITRK V
La mission de Cavaignac à Mascate. — Decaen reiit rétablir l'autorité du gouverneur de l'île de France. — Linois s'y montre assez peu disposé. — Mesures que prescrit Decaea. — Kecoramandations de Uecaen à Cavaignac. — L'Atalaji(e transportera Cavaignac à Mascale. — Cette frégate fera aussi une reconnaissance des côtes de l'Inde et de la situation politique. — Decaen rend compte au ministre de la Alariue du sort de la Côle-d'Or. — Pénurie de ressources à l'île de France. — Lne lettre de Linois au ministre de la Marine. — - Cavaignac chargé de faire parvenir de Mascate à Constantinople et à Paris des lettres de Decaen. — Correspondance du préfet colonial Léger a»ec le ministre à son arrivée à Pondichéry. — Correspondance échangée entre Binot et les Anglais, le gouverneur du fort Saint-Georges et l'amiral Rainier et Decaen.
Dès les premiers jours de mon arrivée à l'ile de France, j'avais témoigné an contre-amiral Linois mon désir qu'il désignât et fît préparer la frégate qui devait porter le résident destiné pour Mascate; et, le 12 fructidor, je lui adressai cette demande officielle :
J'ai eu le plaisir de iii'entreteiiir avec vous sur rutilité qu'il y avait qu'une frégate de la division pût mettre au plus tôt sous voile afin de transporter à la côte d' .Arabie le citoyen Cavaignac, nommé par le Premier Consul résident auprès de l'iman de Mascate. l'euillez bien me faire connaître pour quelle époque les dispositions préparatoires de la frégate que vous avez désignée seront terminées, parce qu'il est essentiel, sous beaucoup de rapports, que cet agent du gouvernement soit au plus tôt rendu à sa destination. J'ai l'honneur, etc..
Ayant eu lieu défaire l'observation que les capitaines des navires arrivant dans la colonie ne paraissaient devant le gouverneur (ju'aprés avoir été conduits, pour faire leur déclaration, devant des membres de l'assemblée coloniale qui en composaient le Directoire, je jugeai convenable de faire entendre que ce n'était pas ce mode (|ui devait être suivi : il en résulta bien un changement, mais les nouvelles dispositions n'étant pas encore celles qui devaient être pratiquées, je mandai au contre-amiral ce qui suit :
15 fructidor.
Si les temps antérieurs ont pu préjudicier à l'autorité des gouverneurs, à l'île de France, et qu'il ait été possible qu'on l'ait même méconnue
MISSION DE CAVAIGXAC 369
jusqu'à usurper leurs pouvoirs, les circonstances actuelles, les intentions de notre gouvernement, que vous connaissez comme moi, nous préviennent des dispositions qu'il est essentiel d'exécuter.
Vous savez quel étonnement j'ai marqué, en entrant dans cette colonie, de voir qu'on s'attribuait un pouvoir qui n'appartient qu'au gouverneur, en recevant avant lui les déclarations des capitaines des navires arrivant au mouillage, tandis qu'on ne devrait exercer qu'une police particulière sous l'autorité de ce même gouverneur.
Mes remarques, suiifies d'observations, ont bien apporté un changement; mais, avec les nouvelles dispositions, que le journal d'hier seul m'a fait connaître, on n'a point encore atteint le but, et il ne peut l'être qu'autant que la mesure proposée sera exécutée. Je vous avais demandé, et je vous renouvelle ma demande que, comme commandant des forces navales, vous ne permettiez pas que qui que ce soit, excepté le pilote qui sera cependant encore tenu de se rendre au vaisseau amiral pour y recevoir des ordres avant d'aller à bord du navire arrivant, de communiquer avec aucun bâtiment reconnu pour venir d'Europe, du Cap de Bonne-Espérance, de l'Amérique ou de l'Inde, avant qu'un officier de votre commandement n'ait reçu le rapport du capitaine sur la situation des affaires politiques entre la France et l'Angleterre, parce qu'il est de toHte nécessité que, dans le cas où la guerre viendrait à être déclarée, la nouvelle en soit donnée à la colonie d'une manière qui ne puisse troubler la tranquillité.
Dans ce cas, toute communication devra être interdite avec le bâtiment qui apporterait cette nouvelle jusqu'au moment où je vous préviendrais qu'il n'y aurait pas d'inconvénient de lever la défense.
L'importance de mes demandes me persuade que vos ordres seront le plus tôt possible donnés pour l'exécution de cette urgente mesure.
J'ai l'honneur, etc..
Le contre-amiral, (jui ne voyait pas les choses comme moi, et qui, d'ailleurs, s'était laissé aller à l'influence de quelques personnes, c'est-à-dire des meneurs ([ui s'étaient arrogé le pouvoir et qui prétendaient le conserver, m'ayant notifié son refus de faire ce que je lui avais demandé, je lui écrivis de nouveau à ce sujet, le 18 fructidor, et je lui marquai :
Je suis fâché que vous donniez à la proposition que je vous ai faite une toute autre interprétation que celle qui réellement lui convient. Une mesure conunandée par les circonstances n'aurait apporté aucun changement dans les règlements sanitaires; et assurément la première visite à bord des navires arrivant, faite de la manière et pour les causes que je vous ai expliquées, n'aurait pas été préjudiciable à l'autorité, et ne vous aurait pas fait sortir de vos attributions.
Mais votre refus peut fournir des résultats fort désagréables et nuire aux intérêts de la République.
370 AIÉMOIRES ET JOLR.VAUX DU GEXKRAL DEGAEX
Les instructions qu'on nous a donnres doiient sans doute diri<i[er notre conduite, mais il arrive bien souvent qu'elles n'ont point prévenu sur des événements qu'on doit prendre pour réjjulateurs, et nous sommes dans ce cas. Enfin si, malgré mes observations, vous tenez toujours à l'inexécution de ce que je vous ai proposé, je vous demande que, dans le cas de nouvelles authentiques qui annonceraient la guerre, toutes les personnes qui auront communiqué avec les bâtiments qui les auront apportées soient retenues à votre bord, que toute communication avec la terre leur sera interdite, ainsi qu'au bâtiment arrivant. Je vous demande, en outre, qu'aussitôt que ces nouvelles vous seront connues, de ne les faire parvenir qu'à moi seul : jugez maintenant si je puis, et si je dois conférer, sur de telles dispositions, avec le gouverneur de cette colonie dont l'autorité est toujours entravée.
J'ai l'honneur, etc..
Il me fut assuré ([ue ces nouvelles dispositions seraient ponctuellement exécutées.
En attendant d'être informé du jour où la frégate V Atalante pourrait sortir du port pour aller à Alascate, j'écrivis, le 10 fructidor, au citoyen Cavaignac qu'elle devait y transporter :
liOrsque le Premier Consul vous a donné la mission honorable de résident auprès de l'iman de Mascate, on ignorait alors que ce prince avait envoyé auprès du gouverneur de l'ile de France. Vous étiez chargé d'assurer l'iman des intentions du premier magistrat du peuple français, qui a voulu lui donner une marque de sa haute considération en lui envoyant une personne distinguée pour entretenir plus particulièrement les rapports d'amitié et les relations de commerce qui n'ont jamais été troublées, entre les Français qui ont fréquenté la côte d'Arabie et ses habitants, que par des corsaires qui, se trouvant éloignés de la surveillance et du frein, se sont portés à quelques excès. Vous deviez commencer vos relations avec l'iman en lui donnant un témoignage bien marqué de la pensée du gouvernement de France à l'égard des pirateries exercées sur le commerce d'une nation avec laquelle il ne veut avoir que des rapports d'amitié, puisque vous avez été chargé spécialement de prendre des informations et donner des renseignements qui puissent mettre à même d'indemniser des pertes réellement éprouvées. I^a démarche qu'a fait faire l'iman de Mascate contribue à rendre votre mission bien plus agréable, puisque vous ne pouvez pas douter de recevoir le meilleur accueil. Le gouverneur de l'île de France vous a préparé cet avantage par les rapports qu'il a eus avec liman et la réception qu'il a faite à son envoyé.
C'est donc sous ces auspices, citoyen résident, que vous allez vous rendre à un poste qui peut présenter beaucoup d'intérêt, et dont vous pourrez sur les lieux apprécier beaucoup mieux l'importance. I^a frégate qui doit vous transporter à votre résidence sera prête à mettre sous voile dans peu de jours.