‹ Mémoires et journaux du général Decaen. Publiés avec introd., notes et cartesChapitre 100 sur 184 · UN DINER AUX TUILERIES · texte numérisé non relu

UN DINER AUX TUILERIES

sieurs personnes s'approchèrent de nous. C'était l'heure de monter en voiture pour retourner à Paris où je rentrai peu satisfait des singulières objections du général Moreau.

Ayant été invité de diner aux Tuileries le jour anniversaire du 14 juillet, je me trouvai placé auprès de l'abbé Sieyès. Il me fit l'observation que, s'il y avait quelque chose d'extraordinaire dans cette réunion, où nombre de personnes devaient être étonnées de se trouver ensemble, c'était de ne pas y voir le général Moreau, et d'y apercevoir l'abbé Bernier. Et il ajouta : et Savez-vous la cause de l'absence du général? — C'est probablement, » lui disje, « parce que, depuis son retour de l'armée, il n'a pas voulu se présenter ici comme tout le monde. J'ignore les vraies causes de cette résolution de sa part. Et on ne l'aura pas invité. Mais vous me surprenez beaucoup en me disant que nous dînons avec l'abbé Bernier, l'un des principaux instigateurs et auteurs de la funeste guerre de la Vendée, qui a prêché et fanatisé le peuple de ce malheureux pays, qui a été le chef d'état-major de Stofflet, enfin qui a fait commettre toutes sortes d'horreurs sur les Républicains. — Vous l'auriez fait sans doute fusiller si vous aviez pu le prendre », me dit Sieyès. Lui ayant répondu affirmativement et que j'aurais certainement éprouvé le même sort si je fusse tombé au pouvoir de cet abbé : et Eh bien! » me dit Sieyès, et voilà les révolutions : aujourd'hui vous dînez tous les deux à la même table. »

Plus la fausse politique du général Moreau et la maligne influence qu'on exerçait sur lui le faisaient persister dans son opposition, plus le Premier Consul témoignait de bienveillance aux généraux de l'armée du Rhin, et principalement à ceux qui s'étaient distingués pendant la dernière campagne. Comme chef du gouvernement, il était certes de son intérêt de les rallier à lui, et de dissiper les préventions de préférence qu'on lui avait supposées pour ceux de l'armée d'Italie : et c'est, sans doute, à cause de cela qu'il faisait un très bon accueil aux premiers, et qu'il avait pour eux beaucoup de prévenances, soit lors des visites particulières qu'on allait lui faire à la Malmaison, soit aux Tuileries, les jours de parade. Enfin, lorsqu'il nomma des inspecteurs d'indivises, fît place à un rapprochemeut sincère (Sauviac à Moreau, sans indication de lieu, 14 brumaire an IX, armée du Rhin, Correspondance).

fanterie et de cavalerie, la majeure partie de ces inspections fut donnée à des généraux de l'armée du Rhin.

Je pensais que Bonaparte était bien contrarié de l'éloignement de Moreau. Je présumais qu'il désirait une réconciliation, car j'observais que, quand il apercevait le frère de ce dernier, alors tribun, il s'en approchait toujours pour causer avec lui.

Pour ce qui me concerne, je dirai, entre autres choses, qu'ayant fait la demande d'une place de conseiller à la cour d'appel de Caen pour un de mes meilleurs amis (M. Lasseret, avocat chez lequel j'étudiais au moment de mon départ pour l'armée en 1792, lorsque la Patrie fut déclarée en danger), cette nomination m'avait été accordée sur-le-champ, et que des demandes d'emploi que j'avais faites pour plusieurs autres personnes, cependant avec discrétion, furent également bien accueillies (1).

Le Premier Consul avait l'habitude, après les dîners, aux Tuileries, d'aller causer avec l'un ou l'autre; et, un jour que je me trouvais auprès du général Gudin, il s'approcha de nous et nous demanda comment nous nous portions, si nous étions satisfaits? Après notre affirmation, le général Gudin lui ayant exprimé combien il était agréable aux officiers généraux de recevoir des témoignages de considération, Bonaparte nous dit : « J'espère bien que cette considération s'accroîtra de plus en plus. Mais nous avons encore deux choses qui nous embarrassent, les prêtres et les émigrés. Quant aux émigrés, s'ils ne se conduisent pas bien, nous les f. .. à la porte. Les prêtres, quoique je n'y tienne pas beaucoup, nous tacherons de les faire vivre, parce qu'un grand nombre a servi la cause de la Révolution. Dans ce moment, je fais négocier avec Rome, » Ensuite il dit : «N'est-ce pas une chose monstrueuse que, depuis tant de siècles, la France soit dépendante de Rome, et qu'elle le soit aussi des consistoires d'Allemagne? Il y a encore des archevêques et des évêques qui prétendent à des droits spirituels. Mais je les mettrai aux prises avec le pape. »

A cette époque, l'opinion n'était favorable ni aux prêtres, ni aux émigrés. Je me permis de dire au Premier Consul que, si

(1) Sur le rapport qui lui signalait la demande faite par Decaen en faveur de Lasseret et porte la date du 13 prairial an IX (2 juin 1801), Bonaparte apposa la décision suivante : « Renvoyé au consul Cambacérès pour me faire connaître si ce citoyen a les qualités requises. Je désirerais déférer à la demande du général Decaen, qui est un officier d'un grand mérit Signé : Bonaparte. « [Correspondance de Napoléon, n° 5596).

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