SUSCEPTIBILITES ET JALOUSIES FEMININES
d'autres disaient que Moreau avait à se plaindre des procédés du Premier Consul tant envers lui qu'à l'égard de son épouse : celleci étant allée un jour à la Malmaison, pendant que son mari était encore à l'armée, continuant ses opérations à la suite de la bataille de Hohenlinden, [Bonaparte] n'avait pas même daigné lui en demander des nouvelles; et qu'une autre fois s'étant présentée avec sa belle-mère pour faire une visite à Mme Bonaparte, on n'avait pas voulu les recevoir.
J'ai entendu le général Moreau, étant encore à l'armée, se plaindre avec amertume du premier de ces griefs. Quant au second, il est positif que Mme Moreau et sa belle-mère s'étant présentées à la Malmaison pour voir Mme Bonaparte, n'ayant pas été admises sur-le-cbamp et s'en trouvant formalisées, elles s'en retournèrent, après avoir chargé de dire que la femme du général Moreau n'était pas faite pour attendre. Il est également certain que Mme Bonaparte était alors dans le bain, et qu'elle s'était même empressée d'en sortir quand on lui annonça ces deux orgueilleuses qui n'eurent pas la patience d'attendre qu'elle fût habillée pour les recevoir.
Ce sont cependant à des choses d'aussi peu d'importance que l'on doit attribuer les premières causes de rupture des liens d'union politique qui s'étaient formés entre Bonaparte et Moreau, à l'époque du 18 brumaire, et dont il résulta des propos et des expressions de mépris rapportées aux uns et aux autres par des gens trop officieux qui alimentèrent une haine réciproque qui, de plus en plus, devint implacable.
Le Premier Consul venant exactement tous les dimanches aux Tuileries pour la parade et pour y donner audience, j'y allais assez régulièrement et, chaque fois, Savary ou Rapp, ses aides de camp, que je connaissais depuis longtemps et qui savaient que le général Moreau m'avait toujours témoigné de l'amitié, venaient me demander des nouvelles de sa santé ou s'il était à Paris. Je leur répondais d'abord selon ce que j'avais appris. Mais ensuite, croyant qu'il y avait affectation de leur part et surtout d'ajouter à leur demande pourquoi on ne le voyait pas aux Tuileries, je leur dis que je l'ignorais et que, pour le savoir positivement, ils devaient aller le lui demander, ce qui vaudrait beaucoup mieux que de s'adresser à moi qui ne pouvais pas satisfaire leur curiosité.
Ces questions me déterminèrent d'aller à Orsay avec l'intention d'en faire part au général Moreau. Me trouvant, après le dîner, un moment seul avec lui, je lui dis : ce Des aides de camp du Premier Consul m'ont demandé plusieurs fois des nouvelles de votre santé et si vous étiez à Paris. Mais comme ils ont ajouté pourquoi l'on ne vous voyait point aux Tuileries, je leur ai répondu que, pour le savoir, ils n'avaient qu'à vous en faire la demande. Néanmoins, s'il vous plaisait de me dire quelque chose à ce sujet, je vous assure que je le leur transmettrais exactement. » Je fus fort étonné de cette réponse : « Je suis trop vieux pour me courber. Et le sentiment que j'en éprouvai me fit répliquer à l'instant : « Qui s'est courbé le premier? N'avez-vous pas reçu une paire de pistolets l'année dernière? N'êtes-vous pas un des principaux coopérateurs du 18 brumaire? Quoi! Parce que nous nous rapprochons du chef du gouvernement qui nous fait bon accueil, vous prétendez que nous fléchissons le genou? Qui, plus que vous, a contribué à l'élévation de Bonaparte et à consolider le gouvernement? Me me dites-vous pas, l'année dernière, à Nymphenburg, à votre retour de Paris, lorsque je vous demandai comment le gouvernement marchait, que cela allait très bien, et qu'il n'y avait que Bonaparte capable de tirer la France de sa position difficile?... Quelles sont donc les causes de votre changement d'opinion? »
Le général Moreau se borna à me répondre que Bonaparte était fort mal entouré ; — il se servait même d'expressions méprisantes; — et que les choses n'allaient pas comme elles devaient aller. Je lui répliquai : « Mais ce ne sera pas en vous tenant à l'écart et seulement en critiquant ce qui se fait que vous pourrez espérer qu'il sera remédié au mal dont vous vous plaignez. J'ignore si vous avez fait quelques conditions avec Bonaparte, avant de l'aider à monter sur le trône; mais, dans tous les cas, il me semble qu'il vous convient plus qu'à qui que ce soit de faire des représentations. Ce n'est donc qu'en vous rapprochant du gouvernement, et en lui faisant vos observations, qu'il pourra agir selon vos vues, et qu'il pourra être employé d'autres hommes que ceux que vous jugez incapables (1). » 11 ne fut rien dit de plus, parce que plu-
(1) Decaen n'était pas seul à donner ce conseil à Moreau. Déjà, au commencement de novembre 1800, le général Sauviac engageait Moreau à embrasser le parti du Premier Consul, et souhaitait que l'inimitié qui, disait-il, par suite de faux rapports, le» avait