RAPPORT DE DECAEN A DESSOLLE
Mais, si l'intention du gouvernement est de porter cette levée jusqu'à 1 800 ou 2 000 hommes, je pense, mon cher général, qu'on ne peut pas adopter un meilleur mode de formation que celui de deux bataillons de chacun neuf compagnies dont une de grenadiers.
Depuis que la France a eu des Cipayes à sa solde, les formations de ces corps ont varié, et surtout celles des compagnies. Comme je n'ai point été sur les lieux, je ne prononcerai point quelle a été la meilleure de celles adoptées, mais il me semble que, d'après l'expérience, on doit accorder la préférence à celle de 1792, en y apportant cependant quelques changements qui peuvent être préférables au bien de la chose, surtout en ne laissant exister, entre la formation de nos bataillons et celle des Cipayes, que la différence indispensable. Pous donner plus de clarté à ma proposition, j'ai cru qu'il convenait de mettre en parallèle l'organisation de 1792 et celle que je présente.
Etal-major selon la formation de 1792 :
Colonel commandant 8 000 fr.
Lieutenant-colonel 6 000
Lieutenant-colonel en second 5 000
Quartier-maitre 1 800
1er rissaldar ou chef de bataillon indien 3 000
2e rissaldar 2 400
A chaque adjudant-major indien. . 1 200
lorsqu'il nensera quegemnadar 1 050
Au chirurgien indien 1 500
Supplément pour remèdes 900
Deux adjudants de bataillon indiens à 500
Un tambour-major 450
Un caporal tambour 300
A chaque musicien 210
A chaque maître-ouvrier 210
Etat-major selon la formation proposée :
Un chef de brigade commandant 8 000 fr.
Un chef de bataillon 6 000
(Ce chef de bataillon serait chargé de l'administration, instruction, police et discipline; enfin, il remplirait les fonctions de major).
Un quartier-maître 1 800
1er rissaldar 3 000
2e rissaldar 2 400
A chaque adjudant-major indien 1 050
(Les adjudants-majors ne seraient que gemnadars ou lieutenants).
Un chirurgien-major 1 500
Suppléments pour remèdes 900
Deux: adjudants de bataillon à 500 fr.
Un tambour-major 450
Un caporal-tambour 300
A chaque musicien = 210 (4 musiciens.)
A chaque maître-ouvrier 210 (3 maitm-oavr.)
Selon la formation de 1792, l'état-major des deux bataillons coûtait 34 270 francs.
L'état-major des deux bataillons de Cipayes composés comme ci-dessus coûterait, pour la solde annuelle, 32 920 francs, ce qui diminue la dépense de 1 350 francs par an.
Le chef de brigade et le chef de bataillon suffiraient pour la surveillance dans toutes les parties. On ne peut présenter d'objection que pour le commandement à la manœuvre. Mais, à cet égard, ce poste serait rempli par le capitaine de lre classe de chaque bataillon.
La formation de 1792 n'adopte point d'adjudants-majors européens. Je les crois pourtant très nécessaires pour la surveillance des détails du service et de l'instruction, d'autant mieux encore que la formation proposée ne comprend point d'adjudants sous-officiers européens.
Les adjudants-majors indiens n'auraient que le grade de gemnadar ou lieutenant. Ils n'auraient leur avancement qu'en passant au grade de soubdars dans une compagnie. Je me propose de ne présenter que deux officiers indiens par compagnie : un soubdar ou capitaine, un gemnadar ou lieutenant. Comme on ne doit réellement considérer ces officiers [que] comme de premiers sous- officiers, il devrait paraître égal de n'employer par compagnie que deux gemnadars ou lieutenants; mais l'usage, et surtout ce grade existant dans les corps de Cipayes anglais, il convient de ne rien innover à cet égard. Mais on peut n'employer que ces deux officiers (un soubdar et un gemnadar) par compagnie, et remplacer le deuxième gemnadar par un sous-lieutenant européen; alors, on aurait quatre officiers européens par compagnie dont un capitaine, deux lieutenants, un sous-lieutenant. Il n'y aurait qu'un supplément à ajouter [à la solde] d'un gemnadar pour fournir celle du sous-lieutenant européen.
Plusieurs avantages résulteraient" de cette formation; le service s'en ferait mieux ; on aurait des officiers pour former des cadres au besoin ; enfin, n'est-il pas plus convenable de favoriser des Français plutôt que des Cipayes, puisqu'il la rigueur on pourrait se dispenser d'avoir des officiers indiens, surtout des rissaldars ou chefs de bataillon? Les Anglais n'en emploient point de ce grade.
Je présume que ce qui a pu en faire créer pour le service français, c'était pour avoir des moyens de faire le recrutement.
Je vais maintenant présenter la formation que je crois qu'il convient d'adopter pour chaque compagnie :
1 capitaine européen, 1 lieutenant en 1er,
1 lieutenant en 2e, 1 sous-lieutenant,
1 soubdar,
1 gemnadar,
1 sergent-major indien, 4 sergents,
8 caporaux, 8 appointés, 80 fusiliers,
2 tambours, 1 écrivain.
Total des Indiens. . . 106
4 officiers européens.
Total général ... 110
11 n'y a de changement, dans cette formation, avec celle de 1792 que l'augmentation du sous-lieutenant européen et la suppression du deuxième sergent-major qui serait remplacé par un écrivain dont la solde serait moindre de plus de la moitié ; ces écrivains étaient employés avant la formation de 1792. Quoique les appointés ne soient plus employés dans la formation des bataillons européens, je crois qu'il faut en créer dans les bataillons cipayes. C'est un des moyens de les attacher au service français, surtout puisque ces hommes ne contractent point un service pour un temps déterminé et ne sont au service qu'autant qu'ils le veulent.
Enfin, si Ton adopte le quatrième officier européen par compagnie, on peut très bien composer ces compagnies de 88 fusiliers puisqu'entre autres choses les officiers sont en proportion.
Un bataillon de Cipayes dont les compagnies seraient composées comme je l'ai ci-devant exposé donnerait, sans l'état-major, un effectif de 990 hommes, officiers européens et indiens compris, qui coûterait annuellement, pour la solde, la somme de 265 480 francs.
En voici le détail par grade :
1 capitaine de grenadiers à 2 700 2 700 fr.
1 capitaine de lre classe à 3 000 3 000
3 capitaines de 2e classe à 2 400 7 200
4 capitaines de 3e classe à 2 000 8 000
9 lieutenants à 1 600 14400
9 lieutenants à 1 500 13 500
9 sous-lieutenants à 1 400 12 600
I soubdar de grenadiers h 1 250 .... : 1 250
8 soubdars de fusiliers à 1 050 8 400
9 gemnadars dont 1 à 900 et 8 à 750 6 900
1 avaîdar ou sergent-major de grenadiers à 540 . 540
4 avaldars ou sergents de grenadiers à 450 1 800 fr.
8 naicks ou caporaux de grenadiers à 300 2400
8 appointés de grenadiers à 240 1 920
2 tambours de grenadiers à210 420
80 grenadiers à 210 16 800
1 écrivain à 210 210
8 premiers avaldars de fusiliers à 450 3 600
32 avaldars à 360 11 520
64 naicks ou caporaux à 240 15 360
64 appointés à 210 13 440
16 tambours à 180 2880
640 fusiliers à 180 115 200
8 écrivains à 180 1 440
~99Ô Effectif d'un bataillon = Dépenses 265 480 fr.
Total pour deux bataillons .... 530 960 fr. Pour l'état-major des deux bataillons 32 920
Total général 563 880 fr.
Avec la solde affectée à chaque grade, on n'aura aucune indemnité à payer aux officiers français et indiens, mais on sera obligé, lors de la levée des bataillons, de faire l'avance, aux officiers indiens, de tout leur habillement et équipement, dont on exerce la retenue proportionnellement chaque mois. On fait aussi, aux officiers français, une partie de ces avances, surtout pour les effets d'Europe qui leur sont nécessaires, et dont la retenue s'exerce de la même manière. Ainsi, pour faire toutes ces fournitures, il y avait un magasin où tous ces effets étaient avancés au prix de facture, c'est-à-dire tous frais d'achat, transport, etc.. comptés.
Les sous-officiers et soldats cipayes ne sont fournis d'aucune subsistance. Ils ne font point de dépenses d'hôpital ; on ne leur donne que le logement qui n'est pas très dispendieux.
Depuis que la France a pris des Cipayes à son service, on a toujours habillé et équipé les sous-officiers et soldats cipayes. L'habillement et équipement consistait :
Savoir
Un habit de drap vert 171 ]0S «d
Deux gilets croisés de toile de coton 5 12 6
Un surtout de toile pinasse 6 5 »
Deux caleçons doublés en toile de coton ... .^. 6 5 »
Une toque de bétille 6 17 6
Une ceinture de toile bleue 3 2 6
Deux paires de sandales 3 15
Ces effets devaient durer trois ans et, pour être remboursé de cette fourniture, on exerçait une retenue de 15 deniers par jour ou de l1 178 6'1 par mois.
Je pense que, pour attacher les Cipayes au service français et en faciliter le recrutement, on doit rapprocher leur salaire de celui que donnent les Anglais, sans qu'il soit absolument nécessaire de porter ce salaire au taux de celui qu'ils donnent et qui consiste dans 6 roupies par mois (environ 15 francs), deux roupies et demie, lorsqu'ils quittent la garnison, en supplément; ils ont, en outre, une quantité de riz. Avec cette solde, les soldats cipayes anglais sont habillés et équipés de tout, sans qu'il leur soit exercé de retenue.
On fera la fourniture du premier habillement et de tout l'équipement ci-devant désigné aux Cipayes, et on n'exercera plus sur eux qu'une retenue de douze deniers au lieu de quinze, ce qui leur fera une augmentation de trois deniers de solde par jour.
Le Cipaye serait tenu de s'entretenir de caleçons et de sandales, effets qu'il use le plus; c'est ce que l'on considérerait comme petit équipement. Le sol de retenue fournirait à ce petit équipement; et tous les trois mois, on lui en ferait le décompte; mais, avant de lui faire le premier, il faudrait qu'il eût une masse de 18 francs. Ce moyen contribuerait encore à attacher le Cipaye au service, parce qu'on lui remettrait son décompte et sa masse lorsqu'il le quitterait, ou à sa famille, en cas de décès.
Je demande donc que le gouvernement affecte annuellement, pour cette dépense, les mêmes soldes qu'il passe annuellement à chaque soldat français pour sa masse d'habillement et d'entretien, dont une est de 25 francs, et l'autre de 8, en tout 33 francs : ce qui serait une dépense à ajouter à la solde des deux bataillons de 62 139 francs, et ferait un total de 625 010 francs, état-major compris, pour laquelle ces deux bataillons seraient fournis de tout, même du logement, excepté cependant la fourniture des fusils, sabres, gibernes et buffleterie qui sont envoyés d'Europe.
Les Anglais ajoutent aux avantages qu'ils donnent aux Cipayes celui d'adopter, par régiment, 160 enfants d'officiers, sous-officiers et Cipayes auxquels ils donnent, lorsqu'ils ont atteint l'âge de cinq ans, deux roupies et demie par mois et un petit habillement, jusqu'à ce qu'ils soient en âge d'être soldats.
On donne de l'instruction à ces enfants et ils deviennent de très bons sous-officiers et officiers. Je ne propose pas d'en accepter un tel nombre ; mais ne conviendrait-il pas d'en adopter au moins quatre par compagnie? Cette méthode des Anglais me parait très bonne à suivre.
Voilà, mon cher général, ce que j'ai pu à la hâte vous réunir sur ce corps de Cipayes. Contribuez, je vous prie, à ce qu'au moins une bonne partie de mes propositions soient admises. Salut et amitié.
Le mode d'organisation que j'avais proposé dans cette lettre ainsi que la fixation de la solde furent adoptés, à quelques modifi-
cations près, et déterminés par un arrêté des Consuls du 28 fructidor an X.
Le nombre des grenadiers et fusiliers, pour chaque compagnie, ne fut porté qu'à 64 hommes au lieu de 80 que j'avais proposé. Ainsi la force de chaque compagnie fut fixée à 94 hommes, officiers compris, dont 4 européens, au lieu de 110; chaque bataillon, à 846, la demi-brigade de deux bataillons à 1 692, enfin, y compris l'étatmajor, à 1713.
Quant à la solde, celle :
Du chef de bataillon européen fut réduite à . . 5 000 au lieu de 6 000
Du 1er rissaldarà 2400 — 3 000
Du 2e rissaldar à 1 800 — 2 400
Soubdars de grenadiers à 1 200 — 1 250
Adjudant-major gemnadar 900 — 1 050
Sergent-major de grenadiers à 510 — 540
Sergents de grenadiers à 420 — 450
Caporaux de grenadiers à 270 — 300
Maîtres-ouvriers de grenadiers à 180 — 210
Les augmentations ci-après eurent lieu :
Aux adjudants-majors européens 2 100 au lieu de 2 000
Capitaine de 3e classe 2 100 — 2000
Aux adjudants et sous-officiers indiens 575 — 500
Tambour de grenadiers 240 — 210
Ecrivain-fourrier grenadier 300 — 210
Musicien 270 — 210
Tambour de fusiliers 210 — 180
Fourrier-écrivain de fusiliers 270 — 180
Les masses d'habillement et d'entretien furent accordées, mais réduites, l'une, de 25 à 18 francs, et l'autre, de 8 à 6, 24 francs pour les deux au lieu de 33, pour chaque homme.
La retenue par jour fut fixée à 8 centimes au lieu de 12 deniers et la masse de 18 francs prescrite, ainsi que le décompte, comme j'avais proposé de les établir.
Ainsi, d'après les dispositions déterminées par l'arrêté des Consuls, la dépense pour les deux bataillons de Cipayes et leur étatmajor était réduite à la somme de 550002 francs pour la solde et les masses d'habillement et d'entretien, au lieu de celle de 625 019 francs, énoncée et détaillée dans ma lettre au général
Dessolle, différence en moins de 75 017 francs, attendu la réduction de 16 hommes par compagnie.
L'admission de quatre enfants de Cipayes par compagnie fut adoptée. On leur accordait la demi-solde à l'âge <àe cinq ans. La préférence devait être donnée à ceux des soldats et ensuite des sous-officiers avant ceux des officiers.