‹ Mémoires et journaux du général Decaen. Publiés avec introd., notes et cartesChapitre 114 sur 184 · NOUVEAUX DEMELES AVEC DEGRES · texte numérisé non relu

NOUVEAUX DEMELES AVEC DEGRES

Les dispositions à faire par la marine pour le départ de l'expédition n'ayant pas été terminées afin de mettre à la voile au mois d'octobre, ce départ fut ajourné au printemps prochain.

Au mois de nivôse, je reçus une lettre du ministre de la Marine, datée du 13, m'annoneant que « l'intention du gouvernement étant que je me rendisse bientôt au poste qui m'était assigné, il s'empressait de me prévenir qu'il avait donné des ordres pour que je fusse payé, à Paris, de quatre mois d'avance sur mon traitement fixé à 70000 francs. »

Alors, tous les préparatifs furent accélérés. Les troupes qui étaient déjà stationnées dans les environs de Brest, reçurent des ordres pour y arriver, ainsi que les officiers, etc., qui devaient s'y rendre; et tout ce qui devait faire partie de l'expédition en hommes et en matériel y arriva successivement.

J'allais assez souvent voir le Premier Consul, soit pour lui faire des demandes relativement à l'expédition, soit pour le prier de lever les difficultés que je rencontrais auprès du ministre de la Marine.

J'eus avec ce ministre une assez vive discussion parce qu'il avait fait remplacer la flûte qui devait être employée au transport par le navire la Cote-d'Or, affrété au commerce et qui offrait moins de capacité. Lui ayant fait, à cet égard, des représentations et qu'il n'y avait pas suffisamment de bâtiments pour transporter le personnel et le matériel, et que les troupes seraient trop mal à l'aise pour une aussi longue traversée, je lui dis qu'ennuyé des contradictions que j'éprouvais journellement, je finirais par prendre un parti; et, à sa réplique que je me conformerais sans doute aux ordres du gouvernement, je lui ripostai que je ne ferais que ce que je jugerais me convenir.

Peu de jours après cette discussion, étant allé voir le Premier Consul, il me dit : « Vous êtes donc en querelle avec le ministre de la Marine? — Oui, mon général, et cela ne peut pas être autrement, parce que, le ministre n'étant contredit par personne lorsqu'il vous soumet ses dispositions, vous lui accordez ce qu'il vous demande; et ce sera toujours de même si vous n'êtes pas mon avocat. » Il se mit à rire et me dit : te Eh bien! je serai votre défenseur. » Mes observations contribuèrent à faire ajouter à la Cote-d'Or deux autres navires.

Cependant, mon départ de Paris n'eut pas lieu aussi tôt que je l'avais présumé, attendu qu'étant allé voir le Premier Consul, il me dit : « Comme Richepance nous a embarrassés de 1 500 noirs qui sont arrivés à Brest, qu'il a extraits de la Guadeloupe et qu'il avait d'abord envoyés aux Etats-Unis, où l'on n'a pas voulu les recevoir, ces hommes ont été déposés au bagne en attendant qu'on leur donne une destination. Ne pourriez-vous pas nous débarrasser d'une partie? v Je répondis : « Mon général, je crois cela possible, du moins pour 600 dont je formerai un bataillon qui en remplacera un des deux de Cipayes que je dois lèvera mon arrivée à Pondichéry. Si mon expédition était composée de plus d'Européens, je vous proposerais de me donner tous ces noirs, car je crois qu'en traitant bien ces hommes, on en tirera un aussi bon parti et, peut-être, meilleur que des Indiens. Je ne vous demande pas de remplacer le deuxième bataillon de ceux-ci par des Africains : parce que je crois qu'il est indispensable d'avoir aussi des troupes indiennes pour le service des établissements. C'est un usage établi qu'on ne peut pas s'empêcher de suivre, et qu'il est politique d'entretenir; d'ailleurs, je crois que si l'on ne s'y conformait pas, cela pourrait produire un mauvais effet dans l'Inde, et que les Anglais n'en seraient pas fâchés. — C'est bien. Vos observations sont justes. Allez voir le ministre de la Marine et entretenez-vous de cela avec lui. »

Les noirs dont il s'agit avaient servi à la Guadeloupe pour repousser les Anglais et conserver cette colonie à la République. Je crois que si le Premier Consul avait été bien informé de ce qui s'était passé clans cette île, le général Richepance aurait reçu d'autres instructions que celles qui lui furent données. Mais on avait commis la même faute qu'à Saint-Domingue, de vouloir y rétablir le même régime qu'avant la Révolution.

Ce capitaine général, après avoir subjugué, à la Guadeloupe, les noirs qui s'élaient révoltés lorsque le contre-amiral Lacrosse (1) , d'après les ordres du gouvernement, avait entrepris d'y rétablir l'esclavage, ce capitaine général, dis-je, avait considéré qu'il y aurait du danger à conserver dans cette colonie tous les noirs qui avaient fait partie de la force armée. Alors, il avait pris la

(1) Lacrosse, d'après l'état général de la marine de l'an XI, était contre-amiral depuis le 1er vendémiaire au V" et avait été capitaine général de la Guadeloupe jusqu'en l'an XL

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