‹ Mémoires et journaux du général Decaen. Publiés avec introd., notes et cartesChapitre 115 sur 184 · DECAEN EMMENERA UN BATAILLON DE NOIRS · texte numérisé non relu

DECAEN EMMENERA UN BATAILLON DE NOIRS

résolution de faire expédier pour les Etats-Unis tous ces braves gens si mal récompensés de leurs services, croyant qu'on trouverait facilement à les vendre! Mais, la spéculation ayant été repoussée par les Américains, on se trouva forcé de faire voile pour un port de France.

Quelques mois auparavant qu'il fût question des noirs arrivés à Brest, j'étais allé à la Malmaison. Après avoir salué Bonaparte (fui était dans le salon avec plusieurs personnes, entre autres l'amiral Truguet (1) et le général Vaubois (2), il me dit, d'un air fort satisfait : « J'ai reçu de bonnes nouvelles de Ricbepance. Il a eu du succès à la Guadeloupe. — Tant mieux, mon général. — Il ne lui reste plus qu'à soumettre quelques bandes de révoltés dont il espère pouvoir bientôt venir à bout. » Alors quelqu'un observa qu'on n'en pourrait finir qu'en les exterminant, et cbacun fit des réflexions sur ce sujet, et énonçant que c'était le seul moyen à pratiquer. Je me permis d'exprimer mon opinion par ces seules paroles : « Et le sucre! Qui le produira, quand il n'y aura plus de nègres? n Alors Bonaparte tourna le dos et il ne fut plus question de la Guadeloupe, où les derniers 300 noirs, qui avaient combattu pour conserver leur liberté, préférèrent se faire sauter ensemble par l'explosion d'une mine plutôt que de reprendre les cbaînes de l'esclavage !

Au sujet des noirs arrivés à Brest, j'allai, dès le même jour qu'il en avait été question avec le Premier Consul, pour en causer avec le ministre de la Marine. Mais ne l'ayant pas rencontré, j'y retournai le lendemain; et il débuta ainsi : ce C'est donc vous, général, qui avez dit au Premier Consul qu'on pouvait emmener à Pondichéry une partie des noirs venus de la Guadeloupe? — Oui, c'est moi, parce que je crois cela possible. — Mais vous n'avez pas réfléclii que si vous étiez obligé de revenir à l'île de France, vous ne pourriez pas y introduire ces noirs? — Il est certain que je n'ai pas eu celte idée. Cependant, si vous n'avez pas d'autre objection

(1) Truguet (Laurent-Jean-Franeois) était vice-amiral depuis le 6 veudémiaire an III, et conseiller d'État (État général de la marine de l'an XI).

(2) Belgrand-Vaubois (Claude-Henri), né le lor octobre 1748 ; élève d'artillerie, le 10 décembre 1769; lieutenant, le 7 juin 1770; capitaine, le 5 avril 1787; cbef du 3e bataillon de la Drôme ; général de brigade, le 6 septembre 1793; général de division, le 19 floréal an IV; commandant de Malte jusqu'au 9 floréal an VII; entré au Sénat en brumaire an IX : commandant d'une division de gardes nationales de réserve, à Ostende, le 15 août 1809, rentré au Sénat, le 29 septembre 1809, il mourut en 1839 (A. A. G.).

à me faire, vous ne changerez pas mon opinion: attendu que, si les circonstances voulaient mon retour de Pondichéry à l'île de France, il faudrait, pour l'effectuer, que la mer fût libre, et que j'eusse des bâtiments pour y embarquer ces noirs. Or, tant que la faculté existera de faire cette traversée, je ne vois pas qu'il y ail lieu de revenir dans cette colonie. Et en cas de guerre, si les Anglais voulaient prendre Pondichéry, comme ils ne l'attaqueraient qu'après l'avoir bloqué par mer, il n'y aurait pas à songer à une retraite sur l'île de France. — Mais, que ferez-vous dans ce cas? — Ah ! c'est autre chose! J'agirai selon les circonstances, n II ne fut alors rien dit de plus sur ce sujet. Mais, le jour suivant, je reçus le billet ci-après :

Paris, le 21 nivôse an XI de la République.

Le Ministre de la Marine et des Colonies...

Nous aurons 600 noirs pour le bataillon africain. Veuillez, mon cher général, travailler de suite à leur projet d'organisation, vêtements, etc., et me faire un rapport. Venez dîner ce soir avec moi pour en causer.

Je m'occupai de suite du projet de l'organisation que j'avais jugé convenable de donner à ce bataillon. Je le remis au ministre et, le 30 nivôse, il m'adressa la lettre dont suit un extrait :

Le Premier Consul a approuvé, le 24 de ce mois, la formation d'un bataillon de chasseurs africains composé de 614 noirs qui faisaient autrefois partie de la force armée de la Guadeloupe, et qui doivent tenir lieu, jusqu'à concurrence de leur nombre, du corps de Cipayes que vous êtes autorisé à lever dans l'Inde.

L'intention du gouvernement est que vous vous occupiez sans délai de l'organisation de ce bataillon.

J'ai donné des ordres au préfet maritime du 3e arrondissement afin qu'il soit confectionné le plus tôt possible, pour chaque homme, un habitveste sur le drap destiné aux Cipayes, et tous les accessoires de l'habillement seront achetés à Brest.

Tous les objets d'armement et d'équipement et de vêtement seront transportés à Pondichéry, avec le bataillon de chasseurs africains, sur des bâtiments qui vont être frétés à ce sujet, et qui seront escortés par le brick le Bélier de sorte que ce corps, à son débarquement, sera pourvu de tout ce qui lui est nécessaire pour être de suite en activité de service.

Aussitôt la réception de cette lettre, je mandai au général Vandermaesen, déjà arrivé à Brest depuis quelque temps, de s'occu-

LES COLLABORATEURS DE DEGAEjV 283

per activement de la formation de ce bataillon et de tout ce qui lui était relatif, selon les instructions que je lui adressais; et j'écrivis au préfet maritime pour l'inviter de vouloir bien faire tout ce qui lui serait possible pour que ces chasseurs fussent promptement habillés et équipés...

Vandermaësen était un excellent officier. Il avait servi avec moi à l'armée du Rhin, et il avait accepté la proposition que je lui avais faite de m'accompagner dans l'Inde. Destiné à commander les troupes, je l'avais chargé de recevoir le bataillon de la 109° et de l'inspecter, ainsi que d'organiser le bataillon d'infanterie légère et ma compagnie de gardes.

Le ministre de la Marine m'avait proposé le général Montigny (I) pour commander à Chandernagor. Cet officier général, déjà âgé, avait servi dans l'Inde pendant longtemps. Ayant acquis beaucoup de connaissances sur ce pays, il pouvait encore y être utile.

J'avais fait choix de l'adjudant commandant Binot (2) pour mon chef d'état-major. Cet officier était fort intelligent; il avait surtout très bien servi en Egypte et il m'avait témoigné le désir de venir avec moi.

L'adjudant commandant Darsonval (3) m'avait aussi demandé d'être employé dans l'Inde. Je le proposai pour le commandement de Mahé, à la côte Malabar.

Le poste de Karikal, à la côte de Coromandel, fut destiné à un parent du chef de brigade Lauriston (4), qui m'avait prié de le

(1) Montigny (François-Emmanuel Dehaies), né le 7 août 1743 à Versailles; souslienteuant, le 2 août 1768; lieutenant, le 17 juin 1770; capitaine, le 24 mars 1772; rang de major dans les troupes des colonies, le 28 janvier 1776; colonel, le 3 septembre 1778; général de brigade, le 21 germinal an VIII; retraité, le 18 février 1812; mort le 27 juin 1819 (A. A G.).

(2) Binot (Louis -François), né le 7 avril 1771, à Paris; caporal au 9e bataillon de Paris, le 5 septembre 1792; sous-lieutenant, le 20 messidor au II; lieutenant aide de camp, le 14 germinal an III; capitaine, le 1er germinal an V; chef d'escadrons à l'armée d'Orient, le 13 nivôse an VIII; chef de brigade, le 1er fructidor an IX; adjudant commandant, le 10 floréal an X ; employé aux Indes Orientales, le 10 thermidor au X ; employé au camp de Saint-Omer, le 11 ventôse an XIII; général de brigade, le 22 novembre 1806; tué à Eylau, le 8 février 1807 (A. A. G.).

(3) Darsonval (Jean-François Angot), né le 1er décembre 1762, à Paris; soldat dans Chartres-Infanterie, en 1777; sert aux Antilles, puis entre dans la légion belge, le 1«* mars 1792, capitaine, le 1er novembre 1792; chef de bataillon, le 38 complémentaire au VII; colonel, le 17 vendémiaire an VIII; adjudant commandant, le 3 messidor an XII; employé à l'île de France, à la Graude Armée, en Espagne, maréchal de camp, le 18 mars 1818 (A. A. G.).

(4) Lauriston (Jacques-Alexandre-Bernard Law de), né le 1er février 1768, à Pondichéry; élève d'artillerie, le 1er septembre 1784; lieutenant, le 1er septembre 1785; capi-

demander au Premier Consul dont il était un des aides de camp et d'obtenir aussi le grade de chef de brigade pour ce parent, nommé de Kerjean, lequel, en qualité de lieutenant-colonel, avait commandé le régiment de Pondichéry et était resté dans celte ville depuis qu'elle était tombée de nouveau au pouvoir des Anglais. Cet officier me renvoya ses lettres de service, que je m'étais empressé de lui adresser dès mon arrivée sur la rade de Pondichéry, motivant son refus sur ce qu'il avait fait assurer sa vie par une compagnie anglaise qui avait entrepris ces sortes d'assurances.

Le général Marescot (1), inspecteur du génie, avait désigné le chef de bataillon Richemont pour sous-directeur, excellent officier et qui avait été très satisfait de sa nomination.

Les chefs de bataillon Duché et Lerch, bons officiers, commandaient les deux bataillons d'infanterie. Lorsque Vandermaësen avait passé l'inspection de celui de la 109% il n'y avait admis que les soldats de bonne volonté et bien constitués. Celui d'infanterie légère avait aussi été formé de tous hommes partant volontairement. J'avais proposé, pour commander ces deux bataillons, le chef de bataillon Sainte-Suzanne, que j'avais fait nommer chef de brigade.

J'avais choisi, pour commander ma compagnie des gardes, le lieutenant Suchet, brave et bon officier de cavalerie. Il fut élevé au grade de capitaine et mon frère fut nommé son lieutenant. Cette compagnie fut formée de chasseurs et de hussards de bonne volonté détachés de divers régiments. Le capitaine Grosjean commandait la compagnie d'artillerie légère. C'étaient aussi tous hommes de bonne volonté du 6e régiment.

taiue, le 22 août 1791; chef de brigade, le 7 février 1795: démissionnaire, le 5 avril 1796; remis en activité, le 5 mars 1800; aide de camp du Premier Consul la même aanée ; général de brigade, le 13 septembre 1802; général de division, le 1er février 1805; ambassadeur en Russie, en 1811; commandant la lre compagnie des mousquetaires gris, le 20 février 1815; ministre secrétaire d'Etat de la maison du roi, le 1er novembre 1820; maréchal de France, le 6 juin 1823; décédé à Paris, le 10 juin 1828 (A. A. G.).

(1) Marescot (Armand-Samuel), né le 1er mars 1758 ; sous-lieutenant à l'école de Mézières, le 1er janvier 1778; aspirant, le 1er janvier 1780; lieutenant, le 13 janvier 1784; capitaine, le 1er avril 1791; chef de bataillon, le 16 brumaire an II; chef de brigade, le 1er thermidor an II; général de brigade, le 15 fructidor au II; général de division, le 18 brumaire an 111; commandant en chef le génie, à la Graude Armée; sert à l'armée de Portugal; destitué, le 7 septembre 1808; nommé premier inspecteur général du génie par le gouvernement provisoire, le 7 avril 1814; retraité du 18 octobre 1815 (A. A. G.).

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