PROCHAIN DEPART DE L'EXPEDITION
Je n'eus de difficultés que pour avoir un sous-directeur d'artillerie, et je laissai à Brest le directeur désigné, le chef de bataillon Florence Dubois, parce qu'il voulait être nommé cbef de brigade avant de monter à bord.
Le citoyen Léger, commissaire ordonnateur à Brest, qui avait été commissaire de la marine à Pondicbéry, fut nommé préfet colonial.
Le contre-amiral Linois commandait les bâtiments de l'expédition.
Le ministre m'ayant prévenu, le 10 pluviôse, que, d'après le dernier rapport reçu de Brest, il était certain que tous les préparatifs concernant la marine seraient acbevés pour que l'expédition mette sous voile dans les premiers jours de ventôse, et n'ayant plus que quelques objets à régler avec le ministre, je mandai au général Vandermaësen de réunir à Brest, pour le 1er dudit mois, tout le personnel qui avait reçu l'ordre de se diriger sur Morlaix, et je le prévins que je partirais de Paris dans les premiers jours de la troisième décade de pluviôse.
J'avais aussi à faire décider par le Premier Consul si la somme d'un million, destinée pour Pondicbéry, serait fournie parle Trésor en piastres d'Espagne ou en lettres de change sur Madras, comme le prétendaient les ministres de la Marine et du Trésor, tandis que je soutenais qu'on devait embarquer des piastres, attendu qu'il pouvait arriver que les lettres de change ne fussent pas acquittées à Madras et qu'alors je me trouverais dans le plus grand embarras; d'ailleurs, qu'il était impolilique et peu convenable d'avoir recours aux Anglais pour un pareil service, et surtout pour commencer un établissement, ajoutant que, plus tard, on pourrait user de ce moyen pour nous faire des fonds, mais qu'il était prudent d'attendre que le préfet eut, sur les lieux, pris des renseignements et proposé les voies. Mes raisons prévalurent et l'ordre fut donné que le million en piastres fût envoyé à Brest.
J'avais encore à demander au Premier Consul s'il ne me donnerait pas des instructions particulières. Lorsque je lui en parlai, je lui dis que celles que le ministre devait me donner ne me paraissaient pas suffisantes, qu'elles seraient copiées sur celles qu'avait eues M. de Bellecombe en 1778 et que j'avais choisies comme les plus convenables de celles qui m'avaient été communiquées. Le
Premier Consul me répondit : « Mais tout cela n'est qu'an protocole! Mais quelles instructions [voulez-vous] que je vous donne pour agir à une distance aussi éloignée? Vous ferez pour le mieux, en raison des circonstances, » Je lui fis l'observation que je désirais avoir un aperçu de ma règle de conduite relativement à ses vues sur l'Inde. Il me dit qu'il me donnerait une instruction particulière.
Le ministre m'écrivit, le 19 pluviôse :
Le Premier Consul désirant, général, que toutes les personnes qui composent l'expédition de l'Inde soient rendues très incessamment au port d'embarquement, je vous invite à faire vos dispositions pour partir sans perte de temps. Vous trouverez ci-joint l'ordre de départ qui vous servira de passeport jusqu'à Brest.
Un des derniers jours que je restai à Paris, étant allé voir le Premier Consul pour lui parler encore de l'expédition de l'Inde, je fus très étonné de l'entendre me dire : « Decaen, le général Moreau se conduit mal ; je serai forcé de le dénoncer à la France, u Ces paroles m'ayant ému jusqu'aux larmes, je répliquai : u Mon général, il y a des personnes qui vous trompent à l'égard du général Moreau; et d'autres qui lui disent du mal de vous. Tout cela est très fàcbeux, mais il n'est pas possible qu'il agisse contre les intérêts de la République qu'il a si constamment bien servie. — Vous êtes bon, vous, et vous croyez que tout le monde vous ressemble. Moreau correspond avec Picliegru. — Mon général, cela n'est pas possible! — J'ai une lettre qui le prouve. L'on tient en prison un abbé David qui en était porteur. Je puis vous la montrer. — Comment! Après ce que le général Moreau avait écrit de Picliegru à l'époque de la journée du 18 fructidor? Je connais cet abbé David : il a fait imprimer une histoire de la campagne de Picliegru en Hollande. Il m'a toujours paru fort attaché à ce général. Je savais qu'il désirait beaucoup de le voir rentrer en France. Il vint chez moi l'année dernière pour m'en parler. Il me dit : .. Eh bien! mon cher général, nous n'aurons donc point la satisfaction de voir rentrer Picliegru? Pourquoi cette exception? Ne faut-il pas à tout péché miséricorde? » Je lui dis que c'était très bien de pardonner les offenses, mais que Picliegru n'aurait pas dû aller chez les Anglais, nos implacables ennemis; que Barthélémy, Barbé-Marbois et autres n'avaient pas agi comme lui (et pourquoi