LES AGISSEMENTS ANGLAIS
beaucoup de confiance à cause de la manière dont le pouvoir exécutif est organisé) par la nomination qu'on a faite de plusieurs personnes pour occuper des emplois dans la colonie.
Il y a également très peu de confiance dans la force militaire : les hommes qui la composent sont presque tous étrangers; mais surtout parce que, depuis qu'elle est arrivée, il y a eu plusieurs révoltes : on vient de condamner trois hommes à la mort pour ce fait, exemple qui ne peut cependant pas produire l'effet qu'exige la discipline, parce que le jugement doit être envoyé en Europe pour être sanctionné.
Notes particulières.
L'opinion publique à l'égard du gouvernement actuel du Cap de Bonne- Espérance est très partagée à cause des différents partis qui régnent actuellement et dont chacun est guidé par un intérêt particulier.
Le gouverneur .lanssens jouit de peu de confiance de la part des colons, comme homme d'État, mais il est recommandable par son patriotisme et son attachement au gouvernement. Il est vrai que ce gouverneur, étant lié par la présence du commissaire général Demist, n'a pu encore donner aucune preuve de ses talents administratifs. Ce gouverneur est maintenant dans l'intérieur. On prétend qu'il n'a entrepris si promptement cette course que dans l'intention d'acquérir un poids aux yeux du gouvernement batave, afin de contre-balancer l'autorité du commissaire général, ou même de l'éloigner de la colonie le plus tôt possible. Le but de son voyage est de terminer les différends qui existent entre les Cafres et quelques peuples voisins, de réprimer les incursions des premiers qui ont déjà enlevé une grande quantité de bestiaux sur le territoire de la colonie; et même de rétablir les anciennes relations entre les colons et les Cafres qui paraissent n'avoir plus la même amitié envers les Hollandais, depuis la conquête des Anglais.
M. Demist, commissaire général, passe pour un homme doué de grands talents et consommé dans l'administration civile. Revêtu d'une autorité presque illimitée, il est plus craint qu'il n'est aimé. On attendrait beaucoup de son habileté dans l'administration si, d'un autre côté, il ne rencontrait pas la jalousie du gouverneur; car l'on a remarqué, dès l'arrivée de ces deux personnages, une froideur et une mésintelligence réciproques qui mettent beaucoup d'entraves aux vues que l'on suppose au gouvernement batave. Ce commissaire est taxé généralement d'être la cause si la colonie n'a pas été remise plus tôt par les Anglais, pour avoir voulu différer jusqu'au 1er janvier afin qu'il y eût plus de solennité.
AI. de Salis, premier conseiller et, en l'absence du gouverneur, chargé de ses fonctions, parait plus uni avec le commissaire général qu'il ne l'est avec le gouverneur. Il passe, d'après la voix générale, pour un zélé partisan des Anglais. Tous les emplois de sa compétence sont conférés à ceux qui les ont servis avec le plus de zèle; il est très lié avec tous ceux qui sont connus pour avoir favorisé la conquête de ceux-ci.
Ceux qui ne sont pas ici à la disposition des Anglais disent que rien ne pouvait mieux manifester l'influence qu'on avait, en Europe, sur quelques membres du gouvernement batave qu'en envoyant pour commandant du port un M. Glaris qui contribua puissamment à la reddition de la flotte hollandaise aux ordres de l'amiral Lucas dans la baie de Saldagne. Ce Glaris paraît extrêmement lié avec Pringle dont je parle ci-après.
Il y a environ douze ans que M. Pringle habite le Cap : avant la conquête de cette colonie, il était l'agent de la Compagnie anglaise; il avait beaucoup contribué à la facilité de cette conquête en travaillant l'esprit des chefs et en les corrompant par divers moyens. Pendant le séjour des Anglais, il a été constamment le commissaire de leurs troupes; aussi a-t-il beaucoup gagné Depuis leur départ, il a repris son premier emploi, mais il conserve toujours une très grande influence qui ne saurait diminuer, vu les égards marqués que M. Demist, commissaire général, et M. de Salis, gouverneur par intérim, s'empressent de lui témoigner.
Je terminai ma correspondance avec le ministre par cette lettre, datée du 1er prairial :
En vous annonçant mon départ de cette rade, citoyen ministre, j'ai l'honneur de vous renouveler ma prière de ne pas perdre de vue la famille indienne; les circonstances la rendent de plus en plus un objet particulier de votre sollicitude. J'aime à me persuader que vous avez pris en considération les différentes demandes que j'ai eu l'honneur de vous faire, lors de mon départ de Brest. Si mes notes sur le Cap de Bonne-Espérance méritent quelque approbation, vous m'obligerez beaucoup de ne pas les laisser ignorer au Premier Consul; vous ajouterez, citoyen ministre, aux témoignages d'intérêt que vous m'avez déjà donnés.
Agréez, etc.
Tout étant disposé pour mettre à la voile au premier bon vent, j'écrivis au général Janssens, le 4 prairial, la lettre suivante :
Monsieur le Gouverneur,
Pendant le séjour que je viens de faire dans le chef-lieu de votre gouvernement, il n'a manqué, pour compléter ma satisfaction, que celle de vous y voir. Je ne quitterai point la colonie sans vous en témoigner mes regrets : si quelque chose peut les diminuer, c'est l'accueil vraiment obligeant que nous avons reçu de Mme Janssens. Ses honnêtetés multipliées m'ont fait agréablement préjuger de vos intentions personnelles. Nos Français ont été généralement bien accueillis par vos habitants; il m'est doux, en partant, d'emporter de nouvelles preuves de l'amitié réciproque de nos nations. Une fois installé à Pondichéry, je désire bien sincèrement, Monsieur le Gouverneur, que quelques relations politiques ou commerciales
PRIXCIPAUX PERSOXXAGES DU CAP 341
me mettent à même de resserrer encore les liens qui unissent la France et la Hollande, et de vous donner particulièrement des témoignages de ma haute considération.
P. -S. — Trouvez bon, Monsieur le Gouverneur, qu'en payant un tribut d'estime aux personnes que j'ai eu l'avantage de connaître, je vous rappelle particulièrement MM. Dumesny, employé à Simon 's Bay, et Henry, commandant les troupes au Cap. Je me plais à penser que ces deux messieurs ont acquis des droits à votre confiance.
Ayant reçu, ce même jour, une lettre de M. la commissaire général Demist, au sujet de M. Broussonet, je lui fis celte réponse :
Monsieur le Commissaire,
En faisant part au gouvernement français de notre conversation à l'égard de M. Broussonet, j'avais prévu le désir que vous me témoignez dans votre lettre. Ce que vous m'aviez fait l'honneur de me dire de vive voix m'avait paru plus que suffisant pour chercher à prévenir cette difficulté et épargner, sous ce rapport, un désagrément à M. Broussonet. Je me flatte, cependant, que nos relations commerciales ne pourront en souffrir, et que, le gouvernement français ayant prévu tout incident de cette nature, son envoyé se présentera muni, au moins, des titres qui ont jusqu'à présent suffi pour faire reconnaître nos agents commerciaux dans votre colonie.
Agréez, etc..
Le transport la Côte-d'Or arriva dans cette journée au mouillage de Simon's Bay : il avait fait une relâche à Ténérifïe. Le capitaine de ce navire, ayant à remplacer son eau, à faire des provivisions et quelques travaux indispensables, il ne pouvait parlir avec nous qu'autant que le vent serait contraire durant la relâche dont il avait besoin. Ainsi le contre-amiral lui donna Tordre de ne pas perdre de temps, afin de continuer incessamment sa route pour arriver à Pondicbéry.
Le contre-amiral m'ayant transmis les justes plaintes que le capitaine de la Côte-d'Or lui avait portées au sujet des passagers qu'il avait à son bord, j'écrivis au général Vandermaésen ce qui suit :
Si j'ai eu lieu d'être mécontent du peu de caractère du chef de brigade Sainte-Suzanne pendant la traversée de la Côte-d'Or, pour n'avoir pas
mis fin à des tracasseries qui n'auraient jamais dû naître entre les officiers passagers et le capitaine de ce bâtiment parce que, si les officiers avaient quelques sujets de mécontentement, le chef de brigade devait prendre à cet égard les mesures convenables pour les faire cesser, et surtout empêcher des correspondances et des délibérations que n'autorise point la discipline, j'ai encore un sujet de mécontentement beaucoup plus vif à manifester.
Le chef de brigade ne devait pas consentir, lors de la relâche à Ténériffe, que le bataillon descendit à terre pour y séjourner pendant le temps qu'on serait au mouillage; et encore, dans ce cas répréhensible, il ne parait point avoir pris les mesures convenables pour maintenir la discipline et l'ordre, si essentiels pour inspirer le respect qu'on doit avoir pour les troupes de la République. Ces fautes ont produit le plus mauvais effet. Les soldats de ce bataillon ont commis des excès, et ont laissé à Ténériffe la plus mauvaise réputation. On est doublement coupable lorsqu'on se conduit mal chez les étrangers; on viole le droit le plus sacré, celui de l'hospitalité. Faites connaître, mon cher général, au chef de brigade, aux officiers et sous-officiers du bataillon de la 18e, que j'étais loin de m'attendre, de leur part, à cette manière d'agir. Faites-vous rendre compte de tout ce qui s'est passé.
Le chef de brigade Sainte-Suzanne m'a annoncé qu'en partant de Ténériffe, dix hommes lui manquaient à l'appel, et que cinq étaient restés à l'hôpital. Faites-vous représenter les ordres donnés pour prévenir, empêcher et arrêter les désordres, ainsi que les preuves qui constatent les démarches qu'on a faites pour avoir les dix hommes qui manquent. Faitesvous rendre compte du motif qui a obligé de laisser cinq hommes à l'hôpital de Ténériffe. Inspectez ce bataillon et assurez-vous, je vous prie, si, pendant la traversée, on s'est occupé de l'instruction, de l'entretien des armes, habillement, etc.. Si, de tous les renseignements que je vous invite de prendre, vous n'avez pas un résultat favorable, punissez sévèrement ceux qui sont coupables. Mais comme il n'est que trop réel que ce bataillon s'est fort mal conduit à Ténériffe, vous ordonnerez qu'il ne descendra à terre, pendant la relâche de la Côte-d'Or sur cette rade, que le nombre d'hommes nécessaires pour rapporter aux autres les objets qui leur sont absolument indispensables. xMais, dans aucun cas, il ne pourra être envoyé à la fois plus de quatre hommes par compagnie; encore faudra-t-il qu'ils soient en bonne tenue, sans armes, et accompagnés de sous-officiers qui en seront responsables. Un officier sera de police pour la surveillance, et, à la moindre plainte, on sera privé de descendre à terre. Vous ordonnerez au chef de brigade, au chef de bataillon, à l'adjudant-major et aux capitaines les arrêts pendant deux jours, sauf l'augmentation de cette punition contre ceux que vous en trouverez susceptibles.
Enfin, le 7 prairial, nous mimes à la voile pour sortir de la baiedeFalse; et le 8, nous voguâmes avec bon vent vers notre destination.