MARIAGE ET DIVORCE DE TALLEYRAND
En parlant de la ville de lionne-Espérance, j'ai omis de dire que j'y avais vu M. Granlz, dont la femme, née à Chandernagor, était devenue la maîtresse du ci-devant évêque d'Autun, le citoyen Talleyrand de Périgord, ministre des affaires étrangères de la République française sous le Directoire et l'empereur Napoléon. J'avais trouvé fort singulier que ce M. Grantz, après avoir fait de fort mauvaises affaires au Bengale, d'ailleurs fort peu intéressant par lui-même, fût devenu un des conseillers de la régence de la colonie quoique, dans le conseil, toutes les affaires s'y traitassent en hollandais dont il ne savait pas un mot; mais il devait cet emploi à la protection de l'évêque-ministre, qui tenait éloigné, par une place honorable et lucrative, son très complaisant protégé, afin de jouir plus à son aise de tous les charmes de la belle Indienne que Monseigneur posséda ensuite conjugalement. Il fut autorisé à cette fin respectable par le Très Saint-Père, qui combla ce très cher fils de ses bénédictions, après avoir annulé sa bulle épiscopale et lui avoir donné l'absolution de toutes ses fornications, en l'exhortant à mener à l'avenir une vie plus régulière et surtout moins scandaleuse.
On peut ignorer si cet évêque métamorphosé en mari a commis des infidélités à sa belle et tendre moitié ; mais ce que tout le monde sait, c'est que Mme Grantz, devenue femme d'évêque par l'autorité du Saint-Siège, a été répudiée par la seule volonté de son très cher époux, après le retour des Bourbons. Il s'était adroitement persuadé qu'il ne pouvait pas cumuler les fonctions de mari, après avoir été évêque, avec celles de premier ministre du roi Louis XVIII, au retour duquel il avait tant contribué... en calculant probablement que ses services seraient récompensés par une nouvelle faveur papale qui le purifierait de- ses nouvelles iniquités... en les couvrant du chapeau de cardinal! Mais, jusqu'à présent, les considérations pour les sacrements de l'ordre et du mariage, ou d'autres causes, n'ont pas permis à ce caméléon de subir cette autre métamorphose.
La faveur des vents réguliers nous aurait fait faire plus de chemin chaque 24 heures si le capitaine du Marenrjo avait eu plus d'expérience et surtout moins d'inquiétude quand les officiers de quart faisaient porter de la voile. Sa crainte qu'il n'arrivât des avaries à la mâture lui avait fait prendre tant de précautions pour la
bien tenir que le gréement n'ayant plus l'élasticité nécessaire à la marche du vaisseau, il cessa tout à coup d'avancer, quoiqu'il fût couvert de voile et que le vent fût toujours le même.
Les marins expérimentés savaient bien à quoi attribuer cette immobilité; mais le capitaine prétendit qu'elle provenait d'une autre cause. Il ordonna des changements dans l'arrimage, il fit transporter le lest volant d'une place à l'autre et conduire des canons de l'arrière à l'avant. Tout cela n'aboutit qu'à donner de la gaieté aux soldats et aux matelots; elle éclata encore plus, lorsqu'ils virent qu'une augmentation de voilure, ordonnée par le capitaine, n'influait pas plus que le déplacement des canons, etc., à activer le mouvement de ce vaisseau. Enfin cet inhabile conducteur fut se coucher. Nos deux frégates se mirent en panne pour nous attendre.
Cependant, dès qu'on eut préjugé que le capitaine s'était endormi, son second ordonna de dérider les haubans, et alors le Marengo reprit son allure qui égalait assez souvent celle des frégates, qu'il dépassait même, selon les officiers de quart, et lorsqu'ils osaient se permettre de faire porter plus de voile pendant que leur chef dormait.
Son réveil fut suivi d'une scène quasi tragi-comique lorsque, le matin, il se présenta sur le pont. D'abord, il exprima sa joie en voyant le Marengo cingler avec célérité, et il devint encore bien plus joyeux quand on lui rendit compte de sa marche durant la nuit ; et chacun riait de son apparente persuasion que c'était à lui qu'on devait l'heureux dénouement survenu pendant qu'il s'était abandonné aux douceurs du sommeil. Mais cette joie si vue n'eut qu'un moment. Elle se changea en une espèce de fureur, qui fit rire encore plus, lorsqu'il apprit ce qu'on avait osé faire sans sa permission et qu'il n'en avait pas fallu davantage pour remettre le vaisseau en activité. Une pareille infraction fut brusquement réprimandée, et son auteur fut condamné aux arrêts, levés cependant à l'heure du déjeuner, parce que le contre-amiral était parvenu à calmer le furieux et à le convaincre qu'il fallait pourtant continuer notre route et qu'il était tout naturel d'avoir eu recours au seul moyen propre à faire cesser l'obstacle. Il ajouta que le capitaine Vrignaud n'avait agi sans en prévenir son supérieur que parce qu'il n'avait pas voulu troubler son repos, mais que ce qu'il avait ordonné était si simple et si nécessaire qu'il n'avait