‹ Mémoires et journaux du général Decaen. Publiés avec introd., notes et cartesChapitre 138 sur 184 · INCIDENTS DE TRAVERSÉE · texte numérisé non relu

INCIDENTS DE TRAVERSÉE

pas eu Tidée qu'on dut s'en fâcher, et surtout lui infliger une punition.

Le contre-amiral se bornait à prescrire la route, mais les détails de la manœuvre étaient réservés au capitaine du vaisseau, responsable, et aux officiers sous ses ordres immédiats.

Nous n'éprouvâmes plus de contrariétés dans notre navigation, Je dirai encore, en passant, que Linois ne manqua pas de nous annoncer qu'il avaitfait, à Simon's Bay, d'immenses provisions qui lui avaient coûté beaucoup d'argent, ce que nous eûmes lieu d'apprécier durant le voyage. Cependant nous eûmes sous nos yeux ce qu'après la volaille mise dans les cages, il y avait de plus remarquable : c'étaient quelques boisseaux d'oignons et des potirons logés dans un filet attaché en dehors de la galerie du vaisseau. Une dame ayant cru apercevoir des melons en témoigna sa satisfaction au contre-amiral. « Comment, Madame? Mais ce sont des potirons! J'avais déjà fait assez de dépense, sans acheter des melons qui n'étaient pas à bon marché. Croiriez-vous que ce que vous voyez dans ce filet me coûte. . . ? » Je ne me rappelle plus la somme ; c'était quelques florins.

Les passagers nourris à la seconde table manifestèrent un grand mécontentement; et ils en avaient le sujet. L'officier de marine chargé de l'entretenir n'avait fait que fort peu de provisions. Quand on s'en aperçut, on voulut en connaître le motif. Pour s'excuser, il prétendit qu'on lui avait volé au Cap la plus grande partie de l'argent qu'il devait employer. On en vint à l'examen de ses comptes dont le résultat fut moins que satisfaisant; et on s'arrêta au soupçon assez fondé qu'il avait joué cet argent. On lui adressa assez de reproches de ce qu'il n'avait pas fait connaître en temps opportun qu'il avait perdu l'argent de la communauté; car alors on aurait pu y remédier. Mais comme c'était la seule satisfaction qu'on pouvait se donner, quelques officiers passagers se réservèrent d'en obtenir une d'un autre genre, lorsqu'on descendrait à terre. Il fallut donc se résigner à supporter avec patience les privations occasionnées par le déficit et la mauvaise gestion.

Ce qui était arrivé au sujet de l'immobilité du Marengo, les débats relatifs au mauvais pourvoyeur, une comédie jouée par des timonniers et des sous-officiers, les amusements que le bon vent

et le beau temps permettaient aux soldats et aux matelots, enfin un peu de musique tous les soirs dans la grande chambre, tout cela faisait diversité, durant une navigation en pleine mer fort ennuyeuse et qui n'offrait pour aspect que le ciel et l'eau; monotonie qui n'était troublée que par quelques oiseaux qui parcouraient l'espace, ou par des requins qu'on apercevait à la surface de l'onde et dont on attrapait quelques-uns. Alors, grande fête pour ceux qui aimaient à s'en rassasier. Le contre-amiral voulut un jour orner sa table d'un plat de requin; mais il fut si bien accueilli qu'on n'en vit plus reparaître.

Nous eûmes la satisfaction d'arriver en vue de l'île Bourbon et d'en approcher pour bien voir sur le rivage saus recourir aux lunetles. Quoique le ministre eût prescrit de ne point relâcher à l'île de France, le contre-amiral aurait bien pu prendre sur lui de suspendre, pendant quelques heures, le cours du voyage, sans y jeter l'ancre, pour quérir quelques provisions rafraîchissantes. Mais il répondit négativement à plusieurs passagers qui lui demandèrent si cela aurait lieu, attendu, disait-il, qu'il ne pourrait pas faire communiquer avec cette île sans que cela lui occasionne une grande dépense. Néanmoins, en voyant le vaisseau contourner d'assez près une grande partie de l'île, on espérait que le contreamiral prendrait la résolution d'ordonner de s'arrêter lorsqu'on serait vis-à-vis un point favorable à la communication. Mais la route fut continuée et la direction prise à travers l'archipel des Seychelles, navigation moins ennuyeuse à cause de l'aspect des îles. Nous approchâmes de très près celle de Galega. De là, nous allâmes pour traverser les Maldives, par le canal du Neuf (1) . Après ce passage, nous ne tardâmes pas à respirer les émanations balsamiques de Ceylan. Enfin, après avoir doublé la pointe méridionale de cette île, nous nous trouvâmes, à la pointe du jour, le 22 messidor, à l'atterrage de Porto-Novo où une escadre anglaise était au mouillage et qui détacha deux bâtiments pour venir nous reconnaître; nous primes notre direction sur celui de Pondichéry.

Je devais me croire au terme de notre long et heureux voyage. Cependant, cette escadre anglaise, que j'étais étonné de voir alors dans ces parages, me donna un défavorable pressentiment qui ne

(1) Probablement le canal du 9e deyré.

DEGAEX DEVANT PONDICHERY 347

put que s'accroître lorsqu'en approchant de la côte, je vis que la frégate la Belle-Poule, malgré la grande satisfaction de la voir arrivée dans la rade de Pondichéry, y était mouillée entre un vaisseau et une frégate des Anglais, et, en outre, que le pavillon de cette nation flottait encore sur notre possession.

Le contre-amiral, qui se réjouissait et surtout d'être bientôt débarrassé de ses passagers pour avoir plus de profit, m'ayant demandé si je comptais descendre à terre aussitôt que le vaisseau serait à l'ancre, je lui manifestai mon pressentiment en lui répondant : « Je n'entrerai à Pondichéry que lorsque le pavillon français y sera arboré. »

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