‹ Mémoires et journaux du général Decaen. Publiés avec introd., notes et cartesChapitre 140 sur 184 · PROTESTATION DE DECAEN · texte numérisé non relu

PROTESTATION DE DECAEN

fut détaché deux bâtiments pour nous reconnaître. Nous fûmes bientôt en vue de Pondichéry où je vis flotter encore le pavillon anglais et, avec étonnement, la Belle-Poule mouillée entre un vaisseau et une frégate de cette nation.

Je crus d'abord que la frégate la Belle-Poule n'était en rade que depuis quelques jours, et à cela j'attribuai le retard de la reprise de possession. Mais aussitôt les rapports qui me furent faits de ce qui s'était passé depuis l'arrivée de cette frégate (1), je ne jugeai pas qu'il fût convenable de rester plus longtemps dans un tel état d'incertitude. Je demandai au contreamiral d'expédier la Belle-Poule pour Madras afin qu'un de mes aides de camp remit au gouverneur la lettre dont copie est ci-jointe n° 4. En voici Ifcontenu :

A bord du Marenrjo, en rade de Pondichéry, le 22 messidor an XI.

Monsieur le Gouverneur,

J'avais eu l'honneur de vous annoncer, par ma lettre du 13 ventôse apportée à la côte Coromandel par la frégate française la Belle-Poule, que, pour l'exécution du traité d'Amiens, j'avais chargé le colonel Binot de reprendre possession de Pondichéry. Il m'était naturel de penser que la restitution de cet établissement n'éprouverait point de retard, vu le temps écoulé depuis le traité d'Amiens, vu l'exécution de ce traité, en Europe, dans toutes ses parties, et surtout que quelques difficultés qui avaient paru s'élever sur des objets relatifs à ce même traité étaient absolument aplanies lorsque le Premier Consul m'a ordonné de venir reprendre possession des établissements français aux Indes orientales.

La frégate la Belle-Poule est depuis vingt-cinq jours en rade de Pondichéry, et en arrivant aujourd'hui avec la division, je vous avoue, Monsieur le Gouverneur, que j'ai éprouvé de l'étonnement de ce que la restitution n'avait point encore eu lieu. L'obstacle seul qu'on me présente est l'attente des ordres de Son Excellence le gouverneur du fort William. J'ai pensé, Monsieur le Gouverneur, que vous pourriez anticiper sur cette réponse d'autant mieux que, Pondichéry se trouvant à la proximité du fort Saint-Georges, on avait précédemment l'usage de traiter avec ce gouvernement pour tous les rapports relatifs à la côte Coromandel. S'il y a d'autres considérations qui peuvent empêcher la restitution, ce qui serait contre mon attente, je vous prie de vouloir bien me les communiquer. En vous faisant mes remerciments, Monsieur le Gouverneur, de tous

(1) « Le préfet vous en avait informé par ses dépêches dont je vous adresse des copies sous les numéros 1, 2, 3. Nota : Elles sont transcrites à la fin de ce cahier et cotées A. » (Note de Decaen) Voir ces lettres p. 379 à 381.

les bons procédés que vous avez ordonnés pour les Français précédemment arrivés à cette côte, j'ai l'honneur de vous assurer de ma haute considération.

P. -S. — Désirant avoir une prompte réponse, j'ai pris le parti de vous envoyer un de mes aides de camp pour porter cette lettre.

Le motif de cette démarche avait pour but d'avoir une réponse prompte et suffisante pour que je puisse en induire et, de là, prétexter, s'il y avait lieu, au refus de l'exécution du traité d'Amiens, afin de faire de suite rembarquer tout ce qu'avait apporté la Belle-Poule (débarquement qu'une première note du conseil de Madras, n° 5 (1), et l'imprévoyance d'une nouvelle aussi inattendue que la supposition d'une rupture prochaine avaient pu engager à exécuter) pour, d'après ces dispositions, agir selon que les circonstances ultérieures l'auraient ordonné.

Les évolutions faites par l'escadre anglaise qui se mit, quelques heures après notre arrivée, toute sous voile, escadre qui n'était sortie de Trinquemalé et n'avait paru à la côte que depuis quelques jours, l'annonce que nous fit le capitaine du vaisseau anglais, en nous rendant visite, que l'amiral Rainier devait venir le soir même au mouillage, avec toute son escadre dans la rade de Pondichéry, la situation dans laquelle nous avions trouvé la Belle-Poule qui était, en effet, tenue en surveillance, le temps qui s'était écoulé depuis la demande de reprendre possession, les bruits de guerre, etc., etc., tout enfin militait pour faire faire des conjectures dont il était réellement difficile d'entrevoir le résultat.

Cependant l'escadre anglaise, à laquelle s'étaient ralliés le vaisseau et la frégate que nous avions dans la rade de Pondichéry, mouilla entièrement à la fin du jour, mais seulement à trois quarts de lieue au vent à nous, ce qui me fit croire alors que si l'amiral anglais ne détournait pas ses idées d'une rupture, sur laquelle on avait pu lui donner l'éveil, il paraissait au moins disposé à mettre quelque procédé dans sa manière d'agir.

Comme je devais rendre à cet amiral le paquet de son gouvernement que vous m'aviez remis, citoyen ministre, je le lui envoyai avec la lettre n° G, présumant que cela pourrait ralentir son zèle observateur jusqu'à ce que j'eusse une réponse de Madras qui me mit à même d'exécuter ce que je vous ai précédemment annoncé. L'amiral me fit dire que j'aurais sa réponse le lendemain. Je lui avais écrit ce qui suit :

A bord du Marcngo, en rade de Pondichéry. le 2 5 messidor an XI.

Monsieur l'Amiral,

J'ai l'honneur de vous adresser une lettre qui me fut remise en Europe par ordre de S. M. Britannique. Quoique cette lettre soit

(1) Voir cette note p. 385.

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