‹ Mémoires et journaux du général Decaen. Publiés avec introd., notes et cartesChapitre 149 sur 184 · MISSION DE CAVAIGNAC · texte numérisé non relu

MISSION DE CAVAIGNAC

jusqu'à usurper leurs pouvoirs, les circonstances actuelles, les intentions de notre gouvernement, que vous connaissez comme moi, nous préviennent des dispositions qu'il est essentiel d'exécuter.

Vous savez quel étonnement j'ai marqué, en entrant dans cette colonie, de voir qu'on s'attribuait un pouvoir qui n'appartient qu'au gouverneur, en recevant avant lui les déclarations des capitaines des navires arrivant au mouillage, tandis qu'on ne devrait exercer qu'une police particulière sous l'autorité de ce même gouverneur.

Mes remarques, suivies d'observations, ont bien apporté un changement ; mais, avec les nouvelles dispositions, que le journal d'hier seul m'a fait connaître, on n'a point encore atteint le but, et il ne peut l'être qu'autant que la mesure proposée sera exécutée. Je vous avais demandé, et je vous renouvelle ma demande que, comme commandant des forces navales, vous ne permettiez pas que qui que ce soit, excepté le pilote qui sera cependant encore tenu de se rendre au vaisseau amiral pour y recevoir des ordres avant d'aller à bord du navire arrivant, de communiquer avec aucun bâtiment reconnu pour venir d'Europe, du Cap de Bonne-Espérance, de l'Amérique ou de l'Inde, avant qu'un officier de votre commandement n'ait reçu le rapport du capitaine sur la situation des affaires politiques entre la France et l'Angleterre, parce qu'il est de toute nécessité que, dans le cas où la guerre viendrait à être déclarée, la nouvelle en soit donnée à la colonie d'une manière qui ne puisse troubler la tranquillité.

Dans ce cas, toute communication devra être interdite avec le bâtiment qui apporterait cette nouvelle jusqu'au moment où je vous préviendrais qu'il n'y aurait pas d'inconvénient de lever la défense.

L'importance de mes demandes me persuade que vos ordres seront le plus tôt possible donnés pour l'exécution de cette urgente mesure.

J'ai l'honneur, etc..

Le contre-amiral, qui ne voyait pas les choses comme moi, et qui, d'ailleurs, s'était laissé aller à l'influence de quelques personnes, c'est-à-dire des meneurs qui s'étaient arrogé le pouvoir et qui prétendaient le conserver, m'ayant notifié son refus de faire ce que je lui avais demandé, je lui écrivis de nouveau à ce sujet, le 18 fructidor, et je lui marquai :

Je suis fâché que vous donniez à la proposition que je vous ai faite une toute autre interprétation que celle qui réellement lui convient. Une mesure commandée par les circonstances n'aurait apporté aucun changement dans les règlements sanitaires; et assurément la première visite à bord des navires arrivant, faite de la manière et pour les causes que je vous ai expliquées, n'aurait pas été préjudiciable à l'autorité, et ne vous aurait pas fait sortir de vos attributions.

Mais votre refus peut fournir des résultats fort désagréables et nuire aux intérêts de la République.

Les instructions qu'on nous a données doivent sans doute diriger notre conduite, niais il arrive bien souvent quelles n'ont point prévenu sur des événements qu'on doit prendre pour régulateurs, et nous sommes dans ce cas. Enfin si, malgré mes observations, vous tenez toujours à l'inexécution de ce que je vous ai proposé, je vous demande que, dans le cas de nouvelles authentiques qui annonceraient la guerre, toutes les personnes qui auront communiqué avec les bâtiments qui les auront apportées soient retenues à votre bord, que toute communication avec la terre leur sera interdite, ainsi qu'au bâtiment arrivant. Je vous demande, en outre, qu'aussitôt que ces nouvelles vous seront connues, de ne les faire parvenir qu'à moi seul : jugez maintenant si je puis, et si je dois conférer, sur de telles dispositions, avec le gouverneur de cette colonie dont l'autorité est toujours entravée.

J'ai lhonneur, etc..

Il me fut assuré que ces nouvelles dispositions seraient ponctuellement exécutées.

En attendant d'être informé du jour où la frégate Y Atalante pourrait sortir du port pour aller à Mascate, j'écrivis, le 19 fructidor, au citoyen Cavaignac qu'elle devait y transporter :

Lorsque le Premier Consul vous a donné la mission honorable de résident auprès de l'iman de Mascate, on ignorait alors que ce prince avait envoyé auprès du gouverneur de l'île de France. Vous étiez chargé d'assurer l'iman des intentions du premier magistrat du peuple français, qui a voulu lui donner une marque de sa haute considération en lui envoyant une personne distinguée pour entretenir plus particulièrement les rapports d'amitié et les relations de commerce qui n'ont jamais été troublées, entre les Français qui ont fréquenté la côte d'Arabie et ses habitants, que par des corsaires qui, se trouvant éloignés de la surveillance et du frein, se sont portés à quelques excès. Vous deviez commencer vos relations avec l'iman en lui donnant un témoignage bien marqué de la pensée du gouvernement de France à l'égard des pirateries exercées sur le commerce dune nation avec laquelle il ne veut avoir que des rapports d'amitié, puisque vous avez été chargé spécialement de prendre des informations et donner des renseignements qui puissent mettre à même d'indemniser des pertes réellement éprouvées. La démarche qu'a fait faire l'iman de Mascate contribue à rendre votre mission bien plus agréable, puisque vous ne pouvez pas douter de recevoir le meilleur accueil. Le gouverneur de l'île de France vous a préparé cet avantage par les rapports qu'il a eus avec l'iman et la réception qu'il a faite à son envoyé.

C'est donc sous ces auspices, citoyen résident, que vous allez vous rendre à un poste qui peut présenter beaucoup d'intérêt, et dont vous pourrez sur les lieux apprécier beaucoup mieux l'importance. La frégate qui doit vous transporter à votre résidence sera prête à mettre sous voile dans peu de jours.

DEPART DE CAVAIGXAC POUR MASGATE 371

Si les instructions qui vous ont été données, lesquelles, sans doute, ne vous laissent rien à désirer, ne vous disent pas que vous devez correspondre autant avec moi qu'avec le ministre des relations extérieures et celui de la marine, je vous préviens que les intentions du gouvernement sont telles qu'il est indispensable que vos rapports soient avec moi comme si j'étais le seul avec lequel vous dussiez être en relation, Mascate étant compris dans la dépendance du commandement dont je suis honoré.

Comme, jusqu'à ce jour, on n'a eu, sur la puissance de l'iman de Mascate, que des notions très imparfaites, et qu'il est important d'avoir le plus tôt possible des données certaines afin de pouvoir statuer quels peuvent être effectivement les avantages que la France peut retirer de ses rapports avec ce prince d'Arabie dont il faut connaître le pays, les peuples, les richesses, les forces de terre et de mer, les relations commerciales, etc., etc., j'ai choisi le citoyen Mécusson, officier du génie, pour vous accompagner et participer à recueillir tous ces renseignements essentiels.

Je lui remettrai une note pour les objets dont il aura principalement à s'occuper. Vous voudrez bien, par votre crédit, faciliter à cet officier tous les moyens nécessaires pour remplir sa mission. J'ai l'honneur, etc..

Le contre-amiral Linois m'ayant annoncé, le 23 fructidor, que YAtalante serait prête à partir le 26, je lui mandai de suite :

Puisque la frégate YAtalante pourra appareiller le 26 de ce mois, je serai fort aise qu'elle ne retarde pas son départ car, avec l'utilité qu'il y a que la personne que le Premier Consul a choisie pour résider auprès de l'iman de Mascate soit au plus tôt rendue à son poste, il y a encore plusieurs considérations qui me portent à désirer qu'une frégate française paraisse dans ces mers. Je m'en suis particulièrement entretenu avec vous.

Le séjour de cette frégate dans la rade de Mascate ne doit y être prolongé que le temps nécessaire à l'agrément et à la réception du résident. Mais quoiqu'il y ait utilité que YAtalante ne mette pas trop de retard à se rallier à votre division, il est néanmoins fort important que le capitaine Beauchêne reçoive de vous des instructions qui le mettent à même de porter quelques regards sur les côtes de l'Hindoustan. Ce qui est relatif à la marine anglaise est certainement un objet d'attention; mais des renseignegnements bien nécessaires encore dans les circonstances actuelles, c'est de savoir dans quelle position politique les Anglais sont à l'égard des Mahrattes, Holkar et Scindiali; s'ils continuent d'être en guerre avec eux, et en faveur de qui les avantages se sont prononcés.

Si le capitaine Beauchêne peut arriver jusqu'aux côtes de Guzarate, soit dans le golfe de Kutch, ou dans celui de Cambay, il acquerrait certainement beaucoup, non seulement sur les Mahrattes et les Anglais, mais encore sur les dispositions de paix ou de guerre des différents peuples du nord de

l'Hindoustan, et notamment de Mahmoud Schah, roi des Afghans, qui domine sur presque tous les peuples entre l'Indus et la Perse.

Si la mousson ou quelques autres obstacles trop difficiles à vaincre ne permettaient pas d'arrriver sur le Guzarate, YAtalante éprouverait peutêtre moins de difficultés à le faire depuis Surate jusqu'à Goa, côte qu'il serait aussi très essentiel de visiter, dans le cas même où elle aurait pu atteindre le premier but. Après avoir ainsi montré le pavillon français vers les dominations anglaise et mahratte, ce qui, sous beaucoup de rapports, n'est pas indifférent, il conviendrait encore, si les difficultés de la navigation ne s'y opposent point, que YAtalante revînt à Mascate pour y prendre les dépêches du résident auquel le capitaine Beauchêne communiquera les nouvelles politiques qu'il aura pu recueillir à la côte opposée, afin que le citoyen Cavaignac en rende compte directement en France.

A Mascate, le capitaine Beauchêne pourra, par le moyen du résident, avoir à son bord un homme parlant la langue des côtes qu'il entreprendra de visiter (1).

La pénurie dans laquelle les circonstances nous mettent, surtout relativement aux vivres de bord, me fait aussi vous proposer de diriger, s'il n'y a pas d'impossibilité trop grande, la frégate YAtalante sur une des relâches de Madagascar, parce que, là, elle se procurerait des vivres frais et à bon compte, ce qui ajoutera à son approvisionnement, sera une économie et lui donnera par conséquent des moyens de plus pour remplir sa mission.

lie préfet doit vous écrire pour vous faire part des propositions que je lui ai faites à ce sujet et pour Mascate, si on ne peut aller à Mada> gascar.

Il ne me reste plus qu'à vous demander de donner les ordres pour l'em barquement du résident auprès de l'iman de Mascate et des personnes qu l'accompagnent, au nombre de deux, selon l'état ci-joint.

La qualité du citoyen Cavaignac détermine le traitement et la considération dont il doit jouir, mais je vous recommande particulièrement le capitaine du génie Mécusson que je charge d'accompagner le résident. Je désire qu'il soit traité comme officier supérieur. Je vous préviens aussi qu'il est possible qu'il fasse son retour avec YAtalante.

Je chargeai le citoyen Cavaignac de faire parvenir, par la voie de Constantinople, une dépêche pour le ministre de la Marine (elle était en chiffres). Dans cette dépêche, j'analysai mon rapport

(1) « Mais c'était chose plus facile à indiquer qu'à trouver : il aurait fallu avoir le hasard de rencontrer quelque renégat français ou autre Européen qui eût parlé l'hîndoustani ou le maure. Cependant, avec le portugais qu'on parle dans l'Inde, on pouvait se procurer des renseignements » (Note de Decaen).

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