PASSAGE DE LA SALZAGH
Pour faire connaître comment ce passage fut entrepris et mené à bien, je ne puis mieux l'exposer qu'en transcrivant dans son entier le rapport écrit que, deux jours après, j'adressai au général en chef :
Mon général,
Je devais faire prendre position à la division, le 22, devant Laufen, et faire des reconnaissances, pour parvenir au passage de la Salzach. Les reconnaissances et le passage se sont faits en même temps. La vigueur des troupes, l'intrépidité de quelques braves, l'activité des généraux Durutte et Kniaziewicz et des officiers de l'état-major m'ont fait effectuer, comme par enchantement, un passage difficile tant par les obstacles de la nature que par la présence de trois bataillons autrichiens du régiment de Gmund (I), six pièces d'artillerie et plus de 400 chevaux, partie des cuirassiers, l'autre de Grenz-hussards, tous commandés par le général Lôpper.
Ma division était partie de sa position de Waging à 7 heures du matin; je l'avais dirigée sur Laufen en passant par Làngendorf (2).
Une colonne aux ordres du chef de brigade Laffon qui, depuis quelques jours, m'avait servi à flanquer la division, était partie d'Altering (3) pour se porter sur la Salzach, remonter cette rivière jusqu'à Laufen et laisser un détachement à Friedolfing pour éclairer sur cette rivière jusqu'à Tittmoning.
Il était environ midi lorsque mon avant-garde arriva en avant de Laufen ; des patrouilles avaient déjà annoncé que le pont était coupé, mais que l'ennemi était placé sur la rive droite. L'ennemi, qui avait son artillerie sur une position très avantageuse, n'avait fait aucune disposition pour nous empêcher l'approche de la rivière, au-dessus et au-dessous de Laufen ; il n'avait pas même daigné nous honorer d'un coup de canon. J'ai donc eu la facilité de reconnaître l'état du pont dont on avait détruit quatre arches, de faire garnir d'infanterie tout ce qui l'exigeait, de placer l'artillerie et de déployer la division sur les hauteurs au débouché des bois. Je ne sais pas si ces dispositions ont effrayé l'ennemi car, au premier coup de canon qui a été tiré et qui était le signal pour engager la fusillade et canonner sur la tête de pont, la cavalerie ennemie fit un mouvement de retraite très précipité. Le feu de l'artillerie la gênait beaucoup sur la route de Salzburg où elle se dirigeait.
Beaucoup de barques retirées par l'ennemi sur la rive droite me tentaient bien; mais la saison ne permettait pas d'exciter de se mettre à la nage pour s'en emparer.
J'étais pourtant à la recherche des moyens qui pourraient me procurer
(1) On n'a pu identifier ce nom. Le registre 74 (correspondance des divisions du centre et de la réserve, A. H. G.) porte : le régiment de Alund.
(2) Peut-être Leobendorf.
(3) Peut-être Alterfing.
172 MEMOIRES ET JOURNAUX DU GEXERAL DECAEX
quelques-uns de ces bateaux lorsque le général Durutte, que j'avais chargé de faire remonter la Salzach afin de reconnaître quelque endroit guéable ou quelque point de passage favorable, me fit annoncer que trois intrépides chasseurs de la 14e d'infanterie légère s'étaient déterminés à se jeter à la nage pour aller prendre une barque qui avait été aperçue à une demi-lieue au-dessus du pont de Laufen ; que c'était le nommé Bernard, tambour, qui leur avait donné l'exemple. Les deux autres sont Leniâle et Perrin, du même bataillon. Ces intrépides soldats, ayant à lutter contre la rigueur de la saison, eurent encore plus à faire contre le courant de la Salzach qui les reporta deux fois à la rive d'où ils étaient parvenus, avec toutes les peines possibles, à arracher leur bateau : enfin ils ne purent achever leur pénible tache que lorsque deux d'entre eux se furent jetés de nouveau à la nage et, au moyen d'une corde qui était à la barque, ils parvinrent à arriver à la rive gauche.
Ce trait de courage, auquel on ne peut donner de nom, inspira le plus grand enthousiasme. Bientôt un grand nombre de chasseurs de la 14% à la tète desquels se mirent le capitaine Jean et l'adjudant major Cornille, entra dans la rivière pour passer un de ses bras qui n'avait que deux pieds d'eau, s'embarqua et descendit ensuite sur l'autre rive.
Je saisis avec empressement ce trait de dévouement. Je me déterminai à jeter 300 ou 400 hommes sur la rive droite, dont deux compagnies de la 4e de ligne, commandés par le capitaine Cazeneuve et le lieutenant Duvaldreux, qui se mirent la plus grande partie à l'eau, comme les soldats de la 14e légère, quoique des chasseurs du 10e voulussent les passer au delà du premier bras de la rivière sur leurs chevaux ; et je fis des dispositions pour leur protection, et surtout en faisant fusiller et canonner fortement l'ennemi qui était placé et embusqué à la tète du pont. On s'empara encore de quelques autres bateaux.
L'adjudant commandant Plauzonne passa la rivière pour aller prendre la direction des troupes qui n'étaient pas même au nombre de cent, s'emparèrent bientôt d'un petit village par lequel passe la roule de Salzburg, barricadèrent les débouchés par lesquels on pouvait venir sur eux, y laissèrent quelques hommes et s'avancèrent ensuite, en échelons et dans le plus grand silence, jusqu'à la tète du pont. L'ennemi, qui ne s'occupait que de ce point, — le jour finissait, — attaqué à l'improviste par des cris et les baïonnettes d'une poignée d'hommes, fut mis en fuite. On fit plus de cent prisonniers dont quatre officiers (1).
(1) Decaen ne dit pas que son jeune frère, alors sous-lieutenant au 6e chasseurs, accompagnait Plauzonne daos ce hardi coup de main. Voici d'ailleurs le rapport de Durutte (sans date ni lieu) sur ce passage :
« Mon général, je ne vous fais point de rapport sur l'attaque de Laufen parce que je n'ai fait qu'exécuter vos ordres; mais la justice que je dois aux troupes que j'ai l'honneur de commander m'impose le devoir de vous faire un rapport particulier sur le passage de la Salzach.
« Lorsque vous me prescrhîles de lâcher de trouver le gué que nous présumions devoir exister à une demi-lieue à droite de Laufen et de le passer avec de la cavalerie et