‹ Mémoires et journaux du général Decaen. Publiés avec introd., notes et cartesChapitre 72 sur 184 · PASSAGE DE LA SALZAGH · texte numérisé non relu

PASSAGE DE LA SALZAGH

Ce succès ne fut point troublé. Il fut possible de faire passer des bateaux à la rive droite et bientôt plus de 800 hommes furent de l'autre côté et bien établis, de sorte qu'on put bientôt s'occuper de travailler à la réparation du pont.

de l'infanterie en croupe, je pris avec moi des bateliers qui, disait-on, devaient connaître très bien ce gué. Je leur offris en vain des sommes considérables; mais les menaces les plus violentes ni l'attrait des récompenses les plus grandes ne purent jamais les engager à me dire autre chose qne le fond de celte rivière était tellement mobile qu'il leur était impossible de me désigner des endroits guéables.

« Ne pouvant alors exécuter vos ordres, je réfléchissais aux moyens de passer cette rivière, lorsque je vis plusieurs bateaux vers la position de l'ennemi, qu'il avait retirés de son côté, et un autre plus loin, à droite, qui n'était pas gardé.

« Je demandai alors au 2e bataillon de la 14e légère si, parmi les soldats de ce bataillon, il n'y avait pas quelques bons nageurs qui voulussent bien passer la Salzach à la nage pour aller prendre le bateau qui était isolé sur la rive droite. On garda un moment le silence. L'approche de la nuit et la rigueur de la saison rendaient cette entreprise aussi difficile que dangereuse; mais, ayant réitéré une seconde fois celte proposition, le nommé Bernard, tambour, sortit des rangs et me dit que, s'il était suivi par quelques camarades, il irait prendre ce bateau; et il excita aussitôt plusieurs volontaires qui savaient nager à le suivre.

« Deux chasseurs du même bataillon, nommés Lernâlc et Perrin, se jetèrent aussitôt à la nage avec lui et traversèrent la rivière. Ils tentèreut en vain deux fois d'amener ce bateau sur la rive gauche; la violence du courant les rejetait sur la rite droite. Je leur conseillai alors de se jeter de nouveau à la nage et de tirer ce bateau avec la corde qui s'y trouvait attachée vers la rive gauche, ce qui fut aussitôt heureusement exécuté.

« Dès que j'eus ce bateau, je fis passer cette rivière, en deux traversées, à une trentaine d'hommes du 2e bataillon de la 14e demi-brigade légère, commandés par le capitaine Jean et le citoyen Cornille, adjudant major de ce bataillon, auxquels j'ordonnai d'aller s'emparer des bateaux qui étaient près de la ville sur la rive droite.

« Vous êtes alors arrivé. Vous avez vu ainsi que moi que, malgré tous leurs efforts, ils ne purent les mettre à flot parce qu'ils étaient à sec sur le rivage, et tous très pesants. Ce détachement se jeta alors dans un petit hameau pour faire face à des hussards qui venaient les attaquer, ils les repoussèreut et se maintinrent jusqu'à la nuit dans cette position qui était protégée par le feu de notre artillerie.

« Quoique tout devait nous présager que ce détachement aurait élé pris, l'adjudant commandant Plauzonne et le jeune Decaen, sous-lieulenaut au (3e régiment de chasseurs à cheval, vous offrirent d'aller joindre ce détachement pour l'exciter à attaquer le pont de Laufen par la rive droite. Eu applaudissant à leur zèle, vous m'ordonnâtes de faire soutenir cette attaque par deux compagnies du 1er bataillon de la 4e demi-brigade; elles furent commandées par le capitaine Cazeneuve qui leur montra l'exemple de passer un bras de la rivière dans l'eau jusqu'à la ceinture.

« Dès que l'adjudant commandant Plauzonne et le jeune Decaen furent de l'autre côté, ils marchèrent aussitôt avec l.'s trente hommes de la 14e vers le pont de Laufen qui était défendu par deux cents hommes et soutenu, sur la hauteur, par trois bataillons d'infanterie et deux pièces de canon. Le citoyen Flandre, sergent, marchait à la tête de ce détachement : il parlait allemand aux Autrichiens pour leur faire croire qu'ils étaient des leurs, de sorte que nos troupes se trouvèrent au milieu d'eux sans qu'ils s'en aperçussent. Dès qu'ils firent feu, une grande partie des troupes qui défendaient le pont se rendit et l'autre se sauva.

« Les bataillons qui étaient sur la hauteur, étonnés de cette attaque, se retirèrent avec leur artillerie. C'est ainsi que nous devons au dévouemeut d'une centaine de braves le passage heureux de la Salzach.

« Je dois des éloges particuliers au citoyen Cornille, adjudant major du 2e bataillon de la 14° demi-brigade légère : cet officier a passé la rivière avec ce détachement sans être

Le général Durutte, le chef de brigade xYIortières (1), le capitaine d'artillerie Valée, le lieutenant du génie Michaud, qui passèrent sur la rive droite, mirent tout le zèle et toute l'activité qu'exigeaient les circonstances.

Pendant la nuit, on construisit un pont volant. Le capitaine Dattessen, de la 14e, et mon aide de camp Labisse en accélérèrent la construction de manière qu'au point du jour il commença à servir pour passer l'artillerie et une partie de la cavalerie de la division. Le grand pont fut praticable pour l'infanterie et la cavalerie entre 9 et 10 heures du matin.

Le général Kniaziewicz, qui avait été chargé de faire reconnaître la Salzach au-dessous de Laufen, n'avait pas trouvé d'endroit guéable. Si ses troupes avaient aperçu quelques bateaux, sans doute qu'elles auraient cherché à les posséder; car plusieurs Polonais s'étaient avancés pour sonder la rivière et la passer à la nage au besoin. Un sergent-major nommé Gzyszkowski leur en a donné l'exemple : il se jeta à l'eau pour voir si la rivière était praticable au gué; mais elle avait plus de huit pieds de profondeur.

Je vous demande, mon général, des récompenses distinguées pour les officiers et soldats dont je vous ai cité les noms. J'ai aussi beaucoup à me louer de l'adjudant commandant Guyot qui est resté avec moi pendant toute cette opération et qui, par son zèle et son exemple, a beaucoup contribué au succès de cette journée.

J'ajouterai, mon général, que les officiers qui ont passé les premiers sur la rive droite m'ont fait le rapport que mon frère, qui était avec eux, avait bien fait son devoir.

23 frimaire (14 décembre). — Je fus prévenu, entre A et 5 heures du matin, que l'équipage de pontons était arrivé. Alors, avec le chef de bataillon d'artillerie \Teigre (2) qui le comman-

commandé. Son intelligence à disposer les postes de son bataillon est aussi précieuse que son activité et sa bravoure.

« Mes éloges n'ajouteront rien sans doute à votre estime pour l'adjudant général Plauzonne; depuis longtemps le général en chef a su l'apprécier, et il a prouvé dans cette journée qu'aux connaissances militaires il savait à propos [...] être téméraire.

« Permettez-moi aussi de vous faire observer que votre jeune frère a su prouver à notre division qu'il ne voulait pas vous le céder en bravoure.

« Signé : Dirutte. «

(1) Laplanche-Mortières (Claude-Joseph Delaplanche de Morthières, d'après l'acte de naissance), né le 28 juin 1772 à Aulnay (Aube) ; page à la Grande Écurie, le 25 avril 1785 ; sous-lieutenant, le 6 février 1788; lieutenant, le 20 mars 1791; capitaine, le 9 juillet 1792; lieutenant-colonel, le 27 mai 1793; chef de brigade, le 28 fructidor au IV; général de brigade, le 11 fiuctidor an XI ; mort de maladie à Chieti, le 28 octobre 18C6 (A. A. G.)-

(2) Decaen fait une erreur : Neigre était alors seulement capitaine. Neigre (Gabriel), né le 28 juillet 177 4, à la Fère ; enfant de troupe au 2e d'artillerie en 1780; enrôlé volontaire audit régiment, le 14 juillet 1790; sergent en 1793; capitaine, le 10 jauvier 1"94; capitaine au 1er bataillon de pontonniers, le 2 avril 1797; chef de bataillon, le 2 octobre 1802; colonel, le 12 janvier 1807; général de brigade, le 10 janvier 1813;

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