LES AUTRICHIENS ÉVACUENT SALZBURG
On a tué quelques cuirassiers de Mack avec des hussards de Grenz. Mon artillerie n'a aucunement souffert. J'ai eu peu de blessés (1).
Les prisonniers ont dit que les régiments d'infanterie deBenyowski, Stain, Wenkheim et Ferdinand devaient être devant moi (2).
La réponse, datée de Laufen à minuit, m'annonça :
J'attendais ton rapport avec bien de l'impatience, mon cher Decaen, pour en faire part au général en chef qui est parti pour Teisendorf et que je vais rejoindre pour le mouvement de l'armée.
On t'a trompé quand on t'a assuré que le général Richepance ne marchait pas pour te soutenir (3). Il a une brigade sur la route de Salzburg ; il en a jeté une autre sur celle de Burghausen, dont on n'a pas encore de nouvelles de ce point. Je lui écris de se diriger de manière à couvrir les débouchés de Neumarkt, disposé en même temps à le soutenir sur la route de Salzburg. Il est à croire que cette division sera dirigée sur Neumarkt; alors Grouchy la remplacera sur la route de Salzburg, en réserve de la division.
Fais faire, je te prie, des reconnaissances demain au point du jour et envoies-en le résultat à Laufen où sûrement le général en chef viendra de bonne heure.
24 frimaire (15 décembre). — Les rapports qui me furent faits pendant la nuit présagèrent que l'ennemi s'occupait de sa retraite; et que, sur Seekirchen, on avait trouvé peu de troupes. Les feux qui avaient été allumés en assez grande quantité ne furent point entretenus.
Toutes les troupes de la division avaient reçu l'ordre d'être sous les armes une heure avant le jour. Dès qu'il parut, le commandant de l'avant-garde me fît annoncer que ses avant-postes l'avaient prévenu que l'ennemi avait abandonné sa position; et que, surle-champ, il avait envoyé le chef d'escadrons Montaulon avec un détachement vers Salzburg. Je fis de suite mettre en marche la division et je fis dire au chef Laffon d'appuyer son détachement avec toute sa cavalerie.
On prit quelques traineurs qui déclarèrent que toute l'armée autrichienne se dirigeait sur Neumarkt.
(1) « Une vingtaine de chasseurs des 6e et 10e avaient reçu des coups de sabre » (Note de Decaen).
(2) Decaen ajoutait : « .. . Le général Fririon et son cheval sont tellement fatigués que Fririon me fait l'honneur de passer la nuit avec moi. Fais-moi passer au plus tôt ce que le général en chef veut que je fasse demain > (A. H. G.).
(3) La transcription de cette lettre qui existe aux Archives de la Guerre (1800, Armée du Rhin, Registre 73, fa 153, verso) porte : « ... marchait pour te soutenir... »; c'est une erreur de copie.
Le parti envoyé sur Salzburg y entra entre 8 et 9 heures du matin. J'avais rejoint le chef Laffon auprès de Salzburg. Je l'envoyai avec tout son régiment à la poursuite de l'ennemi sur la route de Neumarkt où il fît quelques centaines de prisonniers (1), et, sans un fort brouillard qui, pendant la nuit et dès le matin, avait empêché de s'apercevoir du moment où les postes ennemis avaient fait leur retraite, on aurait eu sans doute l'occasion de lui faire beaucoup plus de mal.
Comme je présumais que le général Richepance avait reçu l'ordre de se diriger par Seekirchen sur iVeumarkt, je fis placer ma division en avant de Salzburg, la droite en avant de Neuhaus où se trouve la route de Rottenmann. Je fis envoyer un parti sur cette route jusqu'à l'Aber See : j'avais appris que le corps de Condé y faisait sa retraite. La gauche de la division fut appuyée à la Salzach au village de Bergheim.
Lorsque je fus entré à Salzburg, je traversai cette ville pour aller reconnaître l'état du pont sur la Salzach. L'ennemi l'avait laissé intact. Alors j'envoyai mon aide de camp Labisse pour annoncer au général en chef mon entrée à Salzburg, et que toute l'armée autrichienne faisait sa retraite sur la route de Neumarkt; qu'en attendant ses ordres, j'avais envoyé à sa poursuite toute la cavalerie de mon avant-garde; que j'avais aussi envoyé un parti sur l'arrière-garde du corps de Condé qui s'était retiré à Rottenmann (2) ; que mes troupes placées en avant de Salzburg avaient leur droite à Neuhaus et leur gauche à Bergheim; et que mon intention était de faire entrer seulement un bataillon et un escadron dans la ville; que je n'avais fait mettre que des gardes aux portes, avec celle de la bourgeoisie à laquelle j'avais fait laisser les armes.
Je cbargeai aussi mon aide de camp de dire au général en chef que je le priais de se rendre le plus tôt possible à Salzburg, parce que cela empêcherait toute discussion avec le général Lecourbe qui
(1) « ... J'ai fait conduire au moins trois cents prisonniers que nous avons faits sur Salzburg. Je crois n'avoir perdu qu'un chasseur de mon régiment, qui a été haché par des dragons de La Tour... » (Laffon à Decaen, Seekirchen, 24 frimaire, A. H. G.).
(2) Le renseignement élait exact. L'archiduc Jean, mécontent de» Condéens, à la négligence desquels il attribuait les revers de la journée du 9 décembre, les avait renvoyés à Rottenmann (L'archiduc Jean à l'empereur, Teisendorf, 10 décembre, K. K. Archiv, XII, 173.)
DECAEN ENTRE A SALZBURG 181
aurait sans doute de l'humeur de ce que j'y fusse entré avant lui qui avait combattu, la veille, toute la journée, voulant y entrer le premier.
Comme je m'attendais que les troupes du général Lecourbe, au travers desquelles mon aide de camp allait passer pour remplir sa mission, ne tarderaient pas à se présenter, puisque ce passage indiquerait l'entrée des troupes de ma division dans la ville, je fis donner la consigne de n'en laisser entrer aucune des premières avant l'arrivée du général en chef; et, si le général Lecourbe se présentait, de ne lui faire aucune observation, et de me faire prévenir sur-le-champ de son arrivée.
Je me rendis ensuite aux portes de la ville afin de reconnaître le pays à l'extérieur sur chacun de ces points. Je trouvai à ces portes, comme aux deux premières par lesquelles j'étais déjà entré et sorti, un député des magistrats et des gardes bourgeoises. On m'y présenta aussi des suppliques réclamant la protection du général en chef et celle de l'armée française. J'en donnai l'assurance.
J'étais rentré dans l'intérieur vers II heures pour descendre de cheval lorsqu'on me prévint de l'arrivée du général Lecourbe. Nous nous rencontrâmes sur la place de l'évèclié. îl m'aborda assez froidement et me témoigna sa surprise qu'on eût dit à ses premières troupes qu'elles ne pouvaient pas entrer; que, Salzburg étant devant son front, c'était à son corps d'armée de l'occuper. Je lui répondis que les circonstances avaient changé cette disposition ordinaire et que, mes troupes y étant entrées les premières, il était tout naturel que j'eusse pris des mesures pour le maintien du bon ordre; que, jusqu'alors, il n'y était encore entré que des troupes de ma division que pour la garde des portes ; au reste, que le général en chef, que j'avais fait prévenir, n'allait sans doute pas tarder à arriver et qu'il donnerait sa décision; et que, quoiqu'il fût présumable qu'il me donnerait l'ordre de marcher sur les traces de l'ennemi, je ne voulais pas céder, quant à présent, un droit acquis par ma division; cependant que, pour mettre une fin convenable à cette contestation, je lui proposais de faire entrer seulement un bataillon et un escadron; qu'il occuperait la moitié de la ville du côté de la Salzach ; que je ferais la même chose dans l'autre moitié, et que le général Durutte, que j'avais désigné pour comman-
cl o r à Salzburg, commanderait le tout. Le général Lecourbe accepta cette proposition. Nous nous séparâmes et je fus à mon quartier où, de suite, je fis écrire aux magistrats :
Le général Decaen, dont les troupes occupent Salzburg, vous prévient, Messieurs, qu'il a nommé commandant de la ville le général de brigade Durutte. C'est avec ce général que vous devez entrer en relations pour la police intérieure et généralement tout ce qui concerne les intérêts de votre ville.
L'ordre ci-après fut adressé au général Durutte .
Le général Durutte prendra position de la manière ci-après : Il portera sa brigade sur la route de Linz passant par Neumarkt jusqu'au village de Neuliaus. Il occupera ce village et celui de Sollheim. Il placera son bataillon d'infanterie légère sur la route qui conduit à Iscbl. Ses avant-postes s'avanceront jusqu'à Hamschof (1). 11 enverra des partis sur cette route pour avoir des nouvelles de l'ennemi dans cette partie et, s'il est possible, jusqu'au lac Aber See. Il laissera un bataillon en ville, et il y aura un escadron de dragons.
Jusqu'à nouvel ordre, le général Durutte prendra le commandement de Salzburg. Il est prévenu que le général Lecourbe aura aussi un bataillon et un escadron en ville; mais c'est le général Durutte qui sera chargé de maintenir l'ordre. Les portes de Hallein et de Teisendorf seront occupées par les troupes du général Lecourbe.
Il ne s'était passé que fort peu de temps, et des plaintes m'étaient déjà faites que des officiers du corps d'armée du général Lecourbe avaient fait diverses réquisitions.
Pour y mettre fin, j'écrivis au général Lecourbe :
Nous sommes convenus, mon cher général, de tenir garnison par moitié à Salzburg jusqu'à l'arrivée du général en chef. Mes troupes ne se sont permis aucune réquisition. J'ai chargé le général Durutte du maintien de l'ordre; de tous côtés, il m'arrive des plaintes pour des réquisitions partielles faites par des officiers particuliers. Je vous engage de faire que ces désordres n'existent pas. S'il y a quelques ressources à Salzburg, il faut qu'elles soient pour l'armée et non pour quelques individus. Je pense que vous ne voulez pas en agir autrement.
Mon chef d'état-major écrivit de ma part au général Durutte :
Le général Decaen me charge de vous mander, mon général, d'adresser une proclamation aux habitants pour les assurer des mesures de police qui seront prises pour la sûreté et la tranquillité intérieures de la ville.
(1) Peut-être faut-il lire Am Hofe, ou Hof, à 10 kilomètres à l'est de Neuhaus, sur la route de Salzburg à Iscbl.
UiVE ESPIEGLERIE DE DECAEX 183
11 vous charge de mander à toutes les autorités de n'obtempérer à aucune espèce de réquisitions, quelles qu'elles soient, si elles ne sont visées du chef d'état-major ou de lui.
Enfin le général en chef ariva à Salzburg vers une heure de l'après-midi. Lorsque j'en fus informé, je me rendis auprès de lui. Le général Lecourbe m'avait précédé. Il prétendit que ses troupes étaient arrivées à Salzburg d'un côté en même temps que les miennes y entraient de l'autre. Alors je lui dis : « Si cela était, vos premières reconnaissances n'auraient pas trouvé la porle fermée et un de mes postes en avant, et on n'aurait pas eu la peine de vous l'ouvrir lorsque vous vous êtes présenté. » C'était une espièglerie que j'avais voulu faire pour lui faire sentir que sa trop vive impatience pendant la journée de la veille ne l'avait pas servi à souhait. Je dirai plus loin ce que j'appris à ce sujet. Après cette première réponse, je tirai de ma poche toutes les suppliques que j'avais reçues aux portes, et je les présentai au général en chef, en disant au général Lecourbe : a Si vous êtes entré comme moi, vous devez en présenter les mômes preuves. » Cela ne fut pas poussé plus loin. Le général en chef approuva et ne changea rien aux dispositions qui avaient été convenues.
Lorsque le général Lecourbe fut sorti, j'entretins le général Moreau de ce que j'avais fait depuis que je l'avais quitté à Laufen, et je lui dis que je souhaitais qu'il entrât dans ses vues de me détacher pour aller communiquer avec l'armée d'Italie dont je présumais que les heureux succès de ses opérations ne pouvaient pas tarder de la faire avancer vers Klagenfurt, et que je pensais qu'il suffirait de me donner seulement une brigade d'infanterie de plus. Le général Moreau me répondit que cela ne se pouvait pas, car ce serait encore traverser le front du général Lecourne qui avait été assez mécontent que, dans la campagne précédente, j'eusse été détaché sur Munich.
Je ne tardai pas à apprendre que, malgré que le général Moreau eût prévenu le général Lecourbe de ne pas engager d'affaire devant Sazlburg, puisqu'il allait faire manœuvrer par Laufen, son désir ardent d'entrer à Salzburg l'avait emporté; et qu'à cet effet, il avait voulu ta ter l'ennemi qu'il rencontra avec l'intention de combattre et qui avait des forces supérieures; que cet essai avait amené l'engagement qui s'était ensuite soutenu de part et d'autre
avec la plus grande opiniâtreté et dont l'avantage aurait été probablement en faveur de l'ennemi, sans la diversion que le général en chef m'avait ordonné de faire et qui produisit un tel effet sur l'armée autrichienne que, dès qu'elle entendit les coups de canon tirés en débouchant sur Anthering, elle ne soutint plus le combat que pour couvrir la retraite de ses troupes par le pont deSalzburg. Il était d'autant plus fâcheux ou plutôt très pénible pour le général en chef et pour toute l'armée que le général Lecourbe se fût ainsi engagé qu'il perdit plus de I 500 braves en tués et blessés, parmi lesquels d'excellents officiers, seulement par ambition de vouloir entrer un jour plus tôt dans une ville, tandis que le passage de la Salzach à Laufen en avait fait présumer la possession sans coup férir ou, du moins, avec une perte beaucoup moins considérable. Aurait-elle même été plus grande, elle n'aurait pas été jugée inutile et intempestive comme celle faite par l'entêtement du général Lecourbe, et qui excitait les plus vifs regrets.