‹ Mémoires et journaux du général Decaen. Publiés avec introd., notes et cartesChapitre 98 sur 184 · L'ATTITUDE DE MOREAU INDISPOSE BONAPARTE · texte numérisé non relu

L'ATTITUDE DE MOREAU INDISPOSE BONAPARTE

nemi, il avait bientôt fait sa retraite; et qu'il avait été poursuivi jusqu'à la nuit, etc..., etc...

Le Premier Consul me témoigna qu'il était satisfait de mon explication.

Ayant appris l'arrivée du général Moreau à Paris, mais qu'il était parti de suite pour Orsay, château dont sa belle-mère avait fait, depuis peu de temps, l'acquisition, je m'empressai d'aller le saluer. Il me demanda si j'avais vu le Premier Consul. « Oui, il m'a fort bien reçu. — Il aurait été bien difficile. » Ce fut tout ce qu'il me dit à ce sujet.

Peu de jours après cette visite, étant allé voir le général Dessolle, je lui demandai si le général Moreau avait été voir Bonaparte. D'après sa réponse affirmative, je lui exprimai que j'aurais bien voulu être présent à l'entrevue. Il me dit qu'il l'avait accompagné, qu'on avait eu un abord assez froid; que, néanmoins, cela s'était bien passé.

Je me plaisais donc à penser que les nuages de mauvaise humeur qui s'étaient élevés entre ces deux généraux qui venaient de conquérir la paix, étaient totalement dissipés. Mais les intrigues, les jalousies et les indiscrétions de quelques personnes firent non seulement renaître leur mécontentement mutuel, mais encore elles le changèrent en une haine réciproque dont les effets furent, dans la suite, si funestes au général Moreau, et portèrent, je crois, préjudice aux destinées et aux intérêts de la France.

Ce général, qui avait pris la résolution de ne pas aller le dimanche aux Tuileries, comme tous les autres officiers généraux, sénateurs, etc., et qui, je crois, ne retourna plus voir Bonaparte, accepta un diner qui lui fut offert par les Bretons alors à Paris. Je fus invité à ce diner. Je comptais assister à une joyeuse fête de famille. Mais je fus tellement désappointé en voyant la manière embarrassée du héros de cette fête, ainsi que celle des convives, enfin de tout ce qui s'y passa, que je dis à quelqu'un qui m'en demanda des nouvelles que je n'y avais vu de chaleur et de vivacité que dans le feu d'artifice tiré par Ruggieri.

L'étonnante et si peu politique conduite du général Moreau ne laissait pas d'embarrasser les officiers qui avaient servi sous ses ordres. J'étais, certes, de ce nombre. Mais le bon accueil que

m'avait fait le Premier Consul lorsque je lui avais été présenté et, ensuite, quand j'étais allé le voir, soit à la Malmaison, soit aux Tuileries, nie faisait repousser les insinuations défavorables à son égard, surtout lorsqu'on me disait qu'il était plus qu'indifférent pour les officiers généraux de l'armée du Rhin, que je devais en juger par ce qui avait lieu à l'égard de Moreau, que c'étaient ceux qui avaient servi en Italie qui avaient et qui auraient toutes les faveurs.

Comme je ne trouvais rien d'extraordinaire que Bonaparte se fût entouré des généraux, ses compagnons d'armes en Italie, dont il avait apprécié le caractère, la capacité, le dévouement à sa personne, je ne voyais qu'une pomme de discorde dans ces insinuations. Je faisais des vœux pour qu'une prompte et parfaite réconciliation pût bientôt s'opérer, principalement dans l'intérêt de la chose publique, ainsi que pour dégager les officiers de l'armée du Rhin de la position équivoque dans laquelle la façon d'agir du général Moreau les avait placés entre lui et le chef du gouvernement. Mais je vis avec peine que ce général se laissait trop facilement influencer par son épouse et sa belle-mère, ainsi que par quelques autres personnes qui avaient su prendre un trop grand ascendant sur lui; et qu'il persistait dans sa résolution de se tenir à l'écart.

Avec cela, au lieu de se borner à ne recevoir, à la campagne, que quelques amis, il y avait, surtout le dimanche, un assez grand nombre de personnes qui allaient lui rendre visite, les unes, pour avoir seulement le plaisir de le voir, d'autres, par curiosité de savoir ce qui s'y passait, enfin les mécontents de l'époque, car il y en a sous tous les gouvernements, et, bien certainement, le lendemain, le Premier Consul était informé de ce qui avait été dit à son sujet, ainsi que des critiques exercées sur son administration, etc.. etc..

A cet égard, le général Moreau n'étant pas très réservé, ce qui excitait le dire des mécontents ou de ceux qui voulaient le flatter, tout cela devait, naturellement, déplaire à Bonaparte.

Dans le public, on se demandait quelles pouvaient être les causes de mésintelligence entre deux hommes qui s'étaient si bien entendus pour faire triompher les armées de la République. Les uns répondaient : « II faut l'attribuer à une mutuelle jalousie s ;

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