MÉMOIRES ET LETTRES DE L'ÉVÉQUE DE BÉRYTE
saient favoriser les soupçons. Les parlementaires pour qui tout ce qui vient de Rome est suspect, trouvaient dans le bref une foule de nullités ; c'était un motu proprio du Pape, sans que la France eût rien demandé; c'était une condamnation en première instance, sans qu'aucun évêque eût parlé ; c'était une décision vague sans rien détailler ; c'était une entreprise sur l'autorité royale en ordonnant de brûler le livre, etc.
Ces nouvelles me venaient [par] tous les courriers ; le Pape à qui j'en faisais part, lisait toutes mes lettres et paraissait fort affligé du déchaînement des jansénistes, et des ditTicultés qu'on faisait à la réception du bref. « Eh quoi! disait-il, est-ce donc là le fruit de tout ce que je fais pour conserver la foi? J'ai été vivement sollicité de flétrir ce livre; je l'ai examiné avec tout le soin possible; je l'ai condamné solennellement, et on refuse de recevoir mon bref, dans le lieu où il est le plus nécessaire. Ce ne sont pas les invectives qu'on vomit contre moi qui m'affligent, je m'en fais gloire ; mais se peut-il que dans un royaume si catholique, sous prétexte de je ne sais quels usages nouveaux, les décrets du Saint-Siège soient sans force, et inutiles aux évéques les plus zélés, dont plusieurs m'ont porté des plaintes contre ce livre, et demandé sa condamnation? Rien ne sera capable de me rebuter, je ferai valoir l'autorité qui m'a été confiée: au milieu de tant de rebelles, l'Eglise aura toujours des enfants dociles, qui écouteront avec respect la voix de son chef. «
La même année 1708, le 23 septembre, le Pape condamna les Institutions Théologiques du P. [Gaspard] Juenin, autre prêtre de l'Oratoire, qui lui avaient été dénoncées par l'évêque de Chartres. Ce prélat avait déjà condamné ce livre janséniste dans son diocèse ; M. de Bissy, évêque de Meaux, depuis cardinal, et plusieurs autres évêques suivirent son exemple. L'année suivante, l'abbaye de Port-Royal des Champs fut détruite. Tout le monde sait que le fanatisme de ces religieuses avait été porté à l'excès ; elles avaient refusé de signer le formulaire, de se soumettre à la bulle
Vineam Domini, de reconnaître Fabbesse de Porl-Royal de Paris, malgré la bulle de réunion du 17 mars et les Lettres patentes du 14 septembre 1708. C'était le centre du jansénisme, on y avait aboli les sacrements; les plus mauvais livres s'y composaient et s'y imprimaient; il fallait enfin abolir cette maison ; la bulle en fut expédiée le 5 novembre 1708, l'ordre du Roi la suivit de près. Ces filles furent dispersées en divers couvents, et par leur mort, l'Eglise a été délivrée d'un si grand scandale.
Les évêques de Luçon ' et de La Rochelle - étaient prévenus de longue main contre le jansénisme ; ils souffraient avec peine les ménagements qu'on avait pour le cardinal de Noailles. Devenus plus hardis par le bref du Pape, ils furent les premiers à éclater contre le livre des Réflexions; ils firent bientôt paraître une ordonnance commune portant condamnation du livre, et m'en envoyèrent plusieurs exemplaires pour les remettre au Pape, avec une lettre qu'ils lui écrivaient; la piété, le respect, l'attachement pour le Saint-Siège dont elle était remplie, firent grand plaisir à Sa Sainteté; un bref de félicitation suivit de près, où l'on comblait les deux prélats d'éloges.
Le cardinal de Noailles était bien éloigné d'en penser de même, il s'était déclaré protecteur du livre des Ré/Iejcions ; sa condamnation l'avait infiniment mortifié ; la démarche de deux évêques de qui il croyait que sa place méritait de grands égards, le choqua à l'excès. Enfin l'imprudence de l'imprimeur y mit le comble. Pour avoir un plus prompt débit de leurs livres, les imprimeurs sont partout dans l'usage d'en faire de tous côtés atficher les placards; le portail de l'archevêché, comme un des endroits les plus fréquentés de Paris, en est toujours couvert. Sans doute dans une affaire qui intéressait personnellement larchevêque, on eut dû s'abstenir d'en afficher à la porte de son palais. Un imprimeur fait-il cette attention, ou plutôt un