‹ Mémoires et lettres du P. Timothée de La Flèche, évêque de Béryte, sur les affaires ecclésiastiques de son temps 1703-1730Chapitre 14 sur 46 · La vie du P. Cloche esta la Mazarino. ms · texte numérisé non relu

La vie du P. Cloche esta la Mazarino. ms

son? Serait-il bien vrai que le Dauphin se fût déclaré [)Our le jansénisme, et qu'il eût maltraité le P. Letellier et pris la défense du cardinal de Noailles? Je vous avoue que je ne puis y penser sans frémir; que deviendrait la religion en France après la mort du Roi? Tâchez de découvrir la vérité. » « 11 est vrai, lui dis-je, que ces bruits sont venus jusqu'à moi, mais ils partent d'une bouche trop suspecte pour en rien croire; j'approfondirai le mystère comme Votre Sainteté le désire, mais j'ose l'assurer d'avance qu'il n'en est rien. »

J'avais connu à Rome le P. Lelellier, lorsqu'il y était venu en qualité de reviseur de la Compagnie; quoique ces entrevues n'eussent point formé de liaison bien étroite, je crus que dans une affaire de cette importance, le confesseur du Roi était plus en état que personne de minstruire et de remédier au mal. Je lui écrivis en droiture dans un grand détail, le P. Letellier porta ma lettre au Roi; ce prince sentit parfaitement les 'funestes suites que pouvait avoir un bruit de ce caractère; il envoya la lettre à M'"*' de Maintenon : celle-ci, surprise à l'excès d'une calomnie si atroce, représenta au Roi qu'il ne fallait pas la laisser ignorer à M^^"" le Dauphin, afin qu'il prît lui-même les mesures que son zèle lui suggérerait pour en confondre les auteurs et rassurer le Saint-Père sur sa catholicité. Le Roi goûta cette idée, et chargea M"- de Maintenon d'aller en faire l'ouverture au Dauphin.

Ce prince extrêmement pieux fut saisi de douleur à cette nouvelle; il se jeta à genoux au pied d'un crucifix, et prit la résolution de composer un mémoire détaillé de ses sentiments, comme une espèce de profession de foi pour se justifier aux yeux du Saint-Siège et de toute la terre. Le projet fut bientôt exécuté; il composa ce mémoire; il se disposait à le mettre au net pour l'envoyer au Pape, lorsqu'au milieu des larmes de toute l'Europe, ce jeune prince fut enlevé le 18 février 1712.

Après sa mort, ce mémoire fut trouvé dans sa cassette écrit de sa main avec bien des ratures et des renvois qui

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ne permettaient pas de douter qu'il n'en fût l'auteur et quil n'y eût travaillé avec beaucoup d'attention.

Le Roi, pour justifier le mémoire et suivre les intentions de ce religieux prince, fit présenter l'original au Pape par le cardinal de la Trémoille ', alors chargé des affaires de France à Rome. Le Pape, charmé du mémoire, répondit au Roi par un bref le 4 mars suivant; il lui dit qu'il l'a lu avec la joie la plus parfaite; qu'il remercie Dieu d'avoir inspiré de si beaux sentiments à ce prince ; qu'on pourrait lui appliquer avec justice ce qui avait été dit autrefois d'un grand monarque : « Il s'est expliqué moins en empereur qu'en évêque ». Quoique les personnes équitables n'eussent jamais douté de la pureté de sa foi, il était pourtant très important à la religion que ce mémoire devînt public, que ce serait un monument éternel de sa piété qui contribuerait à sa gloire. Le mémoire était en effet très fort, et tout le monde l'a vu en France ^.

Ceux dont le mémoire attaquait la doctrine et découvrait l'imposture, furent au désespoir qu'on le rendît public par ordre exprès du Roi. Il parut divers libelles, entre autres un sous ce titre : Réflexions sur un écrit intitulé : Mémoire de M^' le Dauphin à noire saint Père le Pape, avec une déclaration du P. Quesnel dont le livre y était attaqué. Comme il y aurait eu de la folie de le prendre sur le ton dédaigneux en parlant de ce prince, on répéta les éloges dont on l'avait toujours comblé ; mais ce ne fut que pour en conclure que ce prince n'y avait aucune part. Le mémoire, disait-on, étant peu convenable à son rang et indigne de lui, c'est l'ouvrage de la cabale molinienne qui le lui a inspiré, et il n'a fait tout au plus que le transcrire. ]\I. Joly de Fleury, avocat général, requit que ce libelle fût brûlé par la main du bourreau, ce qui fut ordonné par arrêt et

1. .Joseph Emmanuel de la Trémoille, né en 1658, cardinal le 17 mai 1706, chargé d'affaires à Rome, de 1706 à 1720, où il mourut en janvier 1720.

2. Le Mémoire de jWsr le Dauphin pour noire suint Père le Pape... 1712, lui imprimé. Il est dans le ms. nouv. acq. l'r., 4135, I'. 202-207.

exécuté; il ne manqua pas de faire sentir la contradiction d'un éloge qui le peignait comme un grand prince, et de la calomnie qui le représentait comme imbécile.

Cependant ce n'était pas sans quelque fondement que le libelle accusait M^"" le Dauphin d'avoir donné dans une fausse alarme sur le bruit désavantageux qu'on faisait courir contre lui. Lorsque le cardinal de la Trémoille alla présenter cet écrit au Pape de la part du Roi, le Pape qui n'y pensait plus, répondit au cardinal qu'il n'avait jamais su qu'on soupçonnât la catholicité du Dauphin, que cependant il bénissait le Seigneur de lui avoir inspiré de donner une preuve authentique de sa religion, et si capable de confondre les novateurs. C'était contredire bien formellement la lettre qui avait été écrite au P. Letellier, et donner beau jeu aux jansénistes pour faire passer le donneur d'avis pour un esprit inquiet et calomniateur; aussi le cardinal de la Trémoille ayant mandé cette conversation au cardinal de Noailles, son parent et son ami, celui-ci ne manqua pas de montrer la lettre au Roi, et de lui représenter qu'on cherchait à lui en imposer pour l'aigrir par des faux avis et lui faire faire des démarches aussi inutiles qu'elles étaient peu convenables.

Le Roi fut frappé d'une contradiction si marquée, et quoiqu'il se possédât assez pour ne laisser rien apercevoir au cardinal de Noailles, cependant dès qu'il vit le P. Letellier, il lui dit : « J'ai toujours entendu parler du P. Timothée d'une manière à me le faire estimer; vous m'en avez dit vous-même beaucoup de bien; m'a-t-on trompé dans l'idée qu'on m'en a donnée, ou ne soutiendrait-il pas sa réputation? Par la lettre du cardinal de la Trémoille, il semble qu'il a fait parler le Pape, et qu'il lui a imputé sur mon fils des alarmes qu'il n'a pas eues. » Le P. Letellier, fort embarrassé, pria le Roi de suspendre son jugement, et lui dit qu'il allait écrire à Rome pour éclaircir le fait. Il en écrivit au P. Daubenton, jésuite', assistant du

1. Cf. Somraervogel. Bibl. des écriv. de la C" de Jésus, v. Daubenton, col. 1527.

général pour la nation française, le priant de m'en informer; heureusement le Pape avait fait aux Jésuites la même confidence qu'à moi; ce Père fut donc en état de rendre témoignage à la vérité.

Je fus vivement affligé de ce malentendu, et j'allai sans différer me jeter aux pieds du Pape, le prier de me justifier. Je lui rappelai le détail de tout ce qui s'était passé, et lui fit valoir le service que je lui avais rendu et à l'Eglise en occasionnant le mémoire; le Pape m'écouta avec bonté; il sentit le tort que cette aventure m'allait faire, combien même en souffriraient mes correspondances qu'il voulait conserver et rappelant toutes ses idées, il me dit : « Je me souviens maintenant de cette affaire, ne me sachez pas mauvais gré de mon oubli, plaignez- moi plutôt, vous savez quels ont été mes embarras ces dernières années; il est bien difficile dans ce cahot d'affaires affligeantes de se souvenir de tout : je fus si charmé du mémoire que je ne pensai plus à ma douleur et je parlai au cardinal de la Trémoille comme un homme qui n'en a point d'idée ; mais ne craignez rien, vous n'en serez point victime, je m'en vais vous justifier pleinement auprès du Roi. »

En effet, dès le premier ordinaire, le cardinal Paulucci ' , secrétaire d'Etat, écrivit au nonce, de l'ordre du Pape, qu'il était vrai que Sa Sainteté avait été fort alarmée des bruits qui couraient et avait ordonné au P. Timothée d'en écrire ; que c'était par oubli qu'elle avait tenu un autre langage au cardinal de la Trémoille. IjC nonce en instruisit le Roi et je n'en fus que mieux dans son esprit. Le Pape- me fit part de la réponse du nonce, et le P. Daubenton, de celle du P. Letellier. « C'est à vous, me dit le P. Daubenton, que l'Eglise est redevable de ce beau monument de la piété de M^"" le Dauphin : c'est même en quelque sorte votre ouvrage, puisque ce n'est qu'une réponse aux articles de votre lettre. »

Jai su par plusieurs personnes que M^"" le Dauphin m'en

1. l'abrice Paulucci, cai'diual en 1(197, niorl le 12 juin 1726.

avait su très bon gré. Le P. Mégrigny', mort évèque de Grasse, m'écrivit un jour : « Si l'Eglise vient de faire une perte irréparable par la mort de M^'' le Dauphin, vous y avez perdu un ami; votre zèle à faire condamner les nouveautés vous avait acquis sa bienveillance, et vous en auriez bientôt senti les effets. » Le cardinal de la Trémoille me tint le même langage quand je lui rendis visite à l'occasion de cette mort; il n'a jamais su, du moins il a toujours paru ignorer que j'eusse part au mémoire; mais il savait la part que j'avais eue à la dénonciation. Un jour étant seul avec lui, il me tint ce discours : « Vous n'ignorez pas, mon Père, que je vous aime, et que je m'intéresse à ce qui vous regarde; j'espère que vous ne trouverez pas mauvais que je vous fasse une question. On commence à croire en France que c'est vous qui avez dénoncé au Pape le livre des Réflexions ; si cela est, avouez-le-moi franchement, ne craignez pas que j'en fasse un mauvais usage. » Je parus troublé, et je changeais de couleur à ces paroles : « C'est pour votre bien, continua le cardinal, et non par curiosité que je vous le demande. » » Je n'ai rien de caché pour votre Eminence, lui répondis-je, mon embarras dont vous avez pu vous apercevoir, ne vient d'aucune difficulté à vous satisfaire. Non erubesco evangelinm. Oui, Monseigneur, c'est moi qui l'ai fait, et loin de m'en repentir, je m'en saurai bon gré toute ma vie, puisque ma dénonciation a produit la condamnation d'un des plus mauvais livres qui aient paru: au reste ce dessein n'est pas nouveau, je l'avais formé avant que de venir à Rome, convaincu par moi-même que ce livre est très dangereux. » — « Je vous sais bon gré de votre confidence, dit le cardinal, et je vous promets que vous n'aurez jamais lieu de vous en repentir; mais il faut vous dire que vous êtes heureux d'être estimé et aimé du Roi, comme je sais que vous

1. Le P. Athanase de Mesgrigny, capucin dont la vie a été écrite par Dom Th. Bérangier, en 1889 : Notice sur M^' Joseph Ignace de Mesgrigny, Marseille, in-S" de 66 p. (Extr. de la Rev. de Marseille et de Provence. )

DK I;ÉVÈQUE de P.ÉRYTE. 4<)

Fêtes; car je suis informé que plusieurs évèques de France et autres personnes de distinction sont irritées contre vous, à cause de la dénonciation, dont on a su je ne sais comment, que vous êtes l'auteur ; mais vous n'avez rien à craindre pendant la vie de Sa Majesté ; redoublez vos vœux pour sa conservation. » — « J'ignorais, répondis-je alors, que la chose eût transpiré, c'est ce qui a causé ma surprise; mais si j'étais à le faire, je le ferais sans balancer, dus-je encourir l'indignation do ceux à qui elle a pu déplaire, et être la victime de leur ressentiment. J'en crains si peu le retour, que j'ai fait plusieurs autres dénonciations, et que j'en ferai encore de tous les livres de cette nature qui tomberont entre mes mains. » Le cardinal, en homme de cour, loua mon zèle, me recommandant toutefois de continuer à user de la même prudence qui m'avait si bien réussi, afin d'être en état de servir toujours l'Eglise et de prévenir les suites fâcheuses d'un zèle poussé trop loin.

Les ditficultés qu'on faisait en France' à la réception du bref, firent penser au Roi qu'une Constitution solennelle serait plus respectée et lèverait tous les obstacles. Je fus chargé d'en faire de sa part la proposition au Pape, mais les affaires de la bulle Vineam Domini étaient trop récentes pour être oubliées : « Croyez-vous, me dit le Pape, que j'aie sitôt oublié le chagrin que m'a fait le clergé de France; la plaie est trop fraîche pour m'exposer à en recevoir de nouvelles; et pourquoi demander une bulle? N'ai-je pas déjà condamné le livre et rempli mon devoir! Si on refuse d'obéir à mes décrets, aura-t-on plus de déférence pour mes Constitutions y La conduite du clergé dans la dernière Assemblée permet-elle d'en douter? C'est vouloir éluder la soumission due aux décisions du Saint-Siège, que d'en croire les décrets insuffisants. Que serait-ce, s'il fallait donner des Constitutions toutes les fois qu'il paraît un mauvais livre? Ce serait tous les jours à recommencer. » Je représentai au Pape que l'usage de France étant de ne recevoir les jugements du Saint-Siège que quand ils sont revêtus des formalités, il était nécessaire, pour lever tous les obstacles, d'en

MÉMOIRES El' l.ETTHES. 4

porter un de ce caractère. « Je suis instruit de ces prétendus usag"es, répliqua le Pape, mais ne sait-on pas que le Saint-Siège s'est toujours récrié contre, depuis le peu de temps qu'ils se sont introduits? On ne peut disconvenir qu'ils ne soient très nouveaux. Il serait aisé de le prouver par une infinité de brefs qui n'ont pas plus de formalité que les derniers, et qui ont été reçus avec la même soumission que les Constitutions les plus authentiques, entre autres le bref de mon prédécesseur qui condamne le livre des 3Iauimes des Saints. A-t-on la même délicatesse dans les autres États catholiques?

« Dès qu'on y apprend que le Saint-Siège a parlé sur les matières de foi de quelque manière que ce soit, on y regarde ces jugements comme des oracles. Et nommément, le brei en question a-t-il trouvé ailleurs, où je l'ai envoyé de même, aucune contradiction? faut-il que la France d'ailleurs si catholique et qui a toujours été si unie au chef de l'Eglise, se distingue par des endroits si funestes à la religion sous un prince si pieux, qui fut toujours le fléau de l'hérésie? • P. Timothée, faites faire ces réflexions à ce religieux prince, par le même canal dont il s'est servi pour faire porter ses propositions. Je le prie de trouver bon que je m'en tienne à ce que j'ai fait, il est assez maître dans son royaume pour y faire recevoir mon bref quand il voudra. »

Je répondis, sans me rebuter, qu'une bulle achèverait de terrasser le parti, en détruisant son nouvel évangile ; et que Sa Majesté s'engagerait à faire recevoir la Constitution dans tout le royaume, avec une soumission parfaite. « Le cardinal Janson, repartit le Pape, me fit la même promesse quand par l'ordre du Roi il me demanda une bulle contre le silence respectueux ; je rendis justice à ce prince, je crois ses promesses très sincères; mais son clergé et son Parlement savent si bien traverser ses pieuses intentions, qu'elles ont rarement leur efl'et. La bulle Vineain Dotnini en est une preuve, ce serait encore la môme chose si j'en donnais une autre; il vaut mieux en demeurer là. »

Le Roi fut informé de tout, et le courrier suivant, je re^^us

de nouveaux ordres de presser fortement le Pape de donner cette bulle; on m'avertissait que le cardinal de la Trémoille avait reçu des ordres semblables, et qu'il confirmerait la parole donnée au Pape, de faire recevoir sa Constitution avec toute la soumission qu'il pouvait désirer; et qu'on allait prendre de justes mesures pour empêcher qu'il n'arrivât rien de pareil à ce qui était arrivé à la dernière bulle. Le cardinal de la Trémoille reçut en etl'et ces ordres. Sa Sainteté, quand il les lui communiqua, lui répondit comme à moi, qu'après la conduite que le clergé de France avait tenue par rapport à la bulle Vineam Domini, malgré les promesses que le cardinal de Janson lui avait faites de la part du Roi, il ne voulait plus commettre l'autorité du Saint-Siège.

Après l'audience, le Pape m'envoya chercher pour me faire part de la conversation qu'il venait d'avoir. J'eus beau le presser avec tout le zèle dont je suis capable, il se passa plus d'un an avant qu'on pût rien obtenir. 'Enfin un jour que je lui représentai vivement, d'un côté combien la religion était intéressée à couper les racines de l'erreur et à ne plus lui laisser de prétexte, d'un autre côté les égards que méritait un si religieux prince qui, après tout, ne demandait que le bien, et dont les États étaient exposés à perdre la foi : « Je vous répète, me dit-il, ce que j'ai dit cent fois, qu'on ne peut pas être plus convaincu que je le suis du zèle et de la piété du Roi de France ; je le regarde non seulement comme le fils aîné, mais comme le principal appui de l'Église. Je ne doute pas qu'il ne soit très disposé à faire rendre âmes décisions la soumission qui leur est due, et que ses prédécesseurs ont toujours si bien fait rendre qu'ils en ont mérité le glorieux titre de Fils aîné de l'Église ; mais une simple remontrance du Parlement sur un mot qui ne sera pas de son goût, va faire renaître les mêmes obstacles. En faut-il davantage à son clergé pour se rendre juge de mes jugements, et se jouer de mes censures? Quelque grand que soit son pouvoir, et quelque vif que soit son zèle, peut-il répondre de tant de personnes? »

Instruit comme j'étais des intentions du Roi, et des désirs de presque tous les évoques de France, j'insistai encore et lui représentai que si on retranchait la clause inotu proprio qui pouvait choquer le Parlement, et qui après tout n'est pas essentielle : si on s'abstenait de toucher à aucune proposition qui peut déplaire au clergé de France, se bornant à celles qui, de l'aveu de tout le monde, sont condamnables, sans paraître approuver le reste dont on ne parlerait pas, on ne trouverait aucune résistance. Tel fut le plan de la Constitution contre Jansénius. Elle proscrit tous les livres et n'en cite que cinq propositions ; on peut de même en extraire de Quesnel vingt ou trente incontestablement mauvaises, et condamner tout l'ouvrage.

Le Pape goûta ce projet qui mettait à couvert son autorité, et se détermina enfin à donner la bulle. « Je m'en vais, dit-il, examiner de nouveau ce livre, pour en porter un jugement doctrinal; vous pouvez le mander au Roi, je tâcherai même de seconder au plus tôt son zèle, pour lui donner des marques de mon affection et de ma reconnaissance. »

En promettant cette bulle, Clément XI sentit bien que l'affaire serait de longue haleine. Il pensa que pour mieux être instruit de tout et prendre mieux ses mesures avant que de la donner, il lui serait utile de m'envoyer en France. Il m'en fit la proposition. « La fatigue d'un voyage en France, me dit-il, vous alarmerait-elle V Votre zèle me fait présumer que vous la prendrez avec joie pour le service de l'Eglise ; vous aurez le plaisir de revoir votre patrie, vos parents et vos amis : j'ai dessein de vous députer vers le Roi de France, pour les affaires de la Constitution. Cette députation vous fera honneur ; ce sera une preuve de ma confiance, et une occasion de vous faire mieux connaître et plus estimer du Roi. Préparez -vous à ce voyage, je pourvoirai à tous les frais ; cependant tenez la chose secrète pendant quelque temps. » J'acceptai la commission avec joie, et je lui promis la plus parfaite soumission.

On lit à Rome le 22 mai 1712 la cérémonie de canonisa-

tion de quatre saints : St Pie V Pape, St André Avellin. St Félix de Cantalice, Ste Catherine de Bologne. Le Chapitre général des Capucins se tenait encore de ce temps-là. Il commença le 5 mai 1712. Le Pape voulut que je parusse dans ces deux occasions, revêtu de la nouvelle dignité qu'il me préparait, soit à titre de récompense, soit pour donner du lustre à la députation. Le Pape voulait depuis longtemps mettre dans la Congrégation de Jlndex quelqu'un qui entendît le français pour examiner les livres écrits en celte langue, et les faire censurer, comme cette Congrégation en est chargée. Il jeta les yeux sur moi, en parla au P. Cassini, mon protecteur, et m'en fit expédier les lettres. Cette distinction était flatteuse sans doute pour un capucin, mais extrêmement critique pour un Français. Les livres théologiques de France sont remplis d'une doctrine bien opposée à celle qu'on suit en Italie et dans tous les autres Etats catholiques. Un examinateur chargé de rendre com[)te de ces livres ne peut garder le silence sans trahir son ministère et déplaire à la cour de Rome, ni s'expliquer d'une manière qui lui soit agréable sans choquer la cour de France. On en avait sous les yeux un exemple tout récent. Le P. Dubuc, Théatin, dont j'ai déjà parlé, était venu à Rome par dévotion visiter les Saints Lieux, où la piété a dans tous les temps attiré une infinité de personnes de toutes les parties du monde. Le Pap(% informé de ses talents et de son mérite, le retint à Rome, et lui donna une chaire de théologie au Collège de la Propagande. « Ce Père y fit soutenir une thèse où il condamnait les quatre propositions du clergé de France. » La thèse fut portée à la cour, on s'en plaignit au Roi, et le P. Dubuc eut ordre de revenir en France. Sa Sainteté qui en fut instruite, se tint offensée qu'on fît un crime à ses théologiens d'enseigner à Rome la doctrine qui y est commune, la seule permise et unanimement reçue dans tous les États catholiques. Le Pape en écrivit au Roi, et le pria de lui laisser un sujet qui lui était cher et nécessaire; le Roi n'eut aucun égard à ces prières, et donna de nouveaux ordres au cardinal Janson. chargé des affaires de

France, de faire partir le P. Dubuc. Le Pape, piqué au vif, le fit enlever clans son carrosse et enfermer dans la Propag-ande avec défense den sortir ; il dépêcha en même temps un courrier en France pour le demander au Roi, qui refusa encore; et les esprits s'aigrissaient si bien que les deux cours furent sur le point de se brouiller. Cependant sur une troisième instance du Pape, le Roi mollit et laissa le P. Dubuc dans sa chaire de professeur; mais ce bon Père ne survécut pas longtemps, il mourut de langueur peu de mois après.

C'était une leçon pour moi ; je sentis tous les risques que me ferait courir ma nouvelle charge, la ditliculté infinie de ménager les deux puissances, Panimosité des novateurs dont il faudrait flétrir les ouvrages et qui tâcheraient de me brouiller avec le Roi et avec le clergé, enfin le danger de mettre aux mains les deux puissances par quelque aventure pareille à celle du P. Dubuc. Le P. Cassini entra dans mes alarmes et me conseilla de remercier Sa Sainteté, ne doutant pas qu'elle ne goutàt mes raisons et ne me sût bon gré de ne pas commettre le Saint-Siège. J'allai donc au palais apostolique. Dès que le Pape me vit, il m'adressa la parole : « Bonjour, Père Consulteur », et continua à me dire les choses les plus obligeantes sur ma nouvelle dignité. Je ne répondis rien ; Sa Sainteté, surprise, me demanda si le secrétaire ne m'avait pas donné les lettres de la place de consulteur. Alors, après bien des protestations de soumission et de reconnaissance, je lui représentai que l'aventure du P. Dubuc me faisait tout craindre, et je la suppliai d'agréer que je n'acceptasse pas cet emploi. « Je suis Français, lui dis-je, si par malheur il m'arrivait quelque accident pareil, ce qui est presque inévitable à un consulteur de l'Index, j'aimerais mieux quitter Rome, pour ne pas commettre Votre Sainteté qui peut-être par bonté pour moi, ou pour l'honneur du Saint-Siège, se déclarerait comme elle a fait. » — « Je suis édifié de votre zèle et de votre fidélité, me dit le pape, en m'embrassant, et je vous sais bon gré de votre attention à ne pas me commettre: si le P. Dubuc avait

fait de même, je ne me serais pas vu à la veille dune rupture avec celui des princes chrétiens que j'aime le plus, mais vous n'y perdrez rien, je vous dédommagerai dans peu, je vous placerai encore mieux. »

La Reine douairière de Pologne faisait depuis quelque temps son séjour à Rome, je lui faisais ma cour; elle appartenait en quelque sorte à la France où elle était née; elle aimait beaucoup les capucins français ; je lui étais recommandé par le P. Louis d'Amsterdam, capucin; elle m'honorait de ses bontés : la place de théologien de Sa Majesté, occupée par un évéque polonais étant venue à vaquer par sa mort, elle me nomma pour la remplir.

Le pape l'apprit avec joie, et me confirmant ses promesses, il me dit qu'il voulait me donner une place de consulteur dans la Congrégation des Rites. Ces places sont brillantes à Rome, et ne se donnent qu'à la dignité ou au mérite; mais avant de l'accepter, je voulus avoir l'agrément de la cour de France. J'en parlai au c&rdinal de la Trémoille, j'en écrivis à M. de Torcy, ministre des Affaires étrangères, et j'obtins le consentement du Roi.

Le Congrégation des Rites est chargée de tout ce qui regarde le culte divin, en particulier de la béatification et canonisation des saints, aiîaire d'une discussion immense. Les honneurs religieux ne s'accordent à personne qu'après une procédure dont l'exactitude va jusqu'au scrupule, pour constater les vertus et les miracles de ceux que l'on veut canoniser. De deux cents personnes dont on poursuit la canonisation, à peine y en a-t-il une pour qui on l'obtienne, tant on est difficile à reconnaître les vertus héroïques, et les guérisons miraculeuses qui y servent de fondement. Il serait à souhaiter que ceux qui par ignorance ou par malice osent affaiblir le respect dû à ces décisions, fussent témoins de la circonspection ou plutôt de la rigueur avec laquelle on y procède. Le Pape en est le chef, seul il y prononce ; et quoiqu'il suive ordinairement l'avis de la Congrégation, ceux qui la composent ne sont regardes que comme ses conseillers.

Sur lavis que m'en donna M. Ingirani, secrétaire de la Congrégation, j'allai prêter le serment et faire les visites selon l'usage. L'audience que j'eus du Pape pour l'en remercier, fut suivie d'une faveur singulière. A la sortie de son appartement, M*=^' Pic de la Mirandole. son majordome, depuis cardinal, me remit, par ordre de Sa Sainteté, un mandat pour recevoir ma part du palais apostolique, c'est-à-dire une certaine quantité de pain, de vin, d'huile, etc., grâce qu'on n'accorde qu'aux personnes les plus distinguées. La reine Christine de Suède, la reine Marie Casimir de Pologne l'avaient reçu : il n'y a pas de prélat à Rome qui ne s'en fît honneur. Le cardinal Ottoboni, quand je lui rendis visite, marqua beaucoup de joie ; il aime la France dont il est prolecteur : « Cette marque de considération, me dit-il, en m'embrassant, est d'autant plus remarquable que vous êtes le premier religieux ultramontain agrégé à notre congrégation; vous n'en demeurerez pas là. mon père, ad majora ». En effet, cette place est un degré à la prélature et au cardinalat; elle donne droit d'assister aux chapelles que tient le Pape et aux sermons qui se font au Sacré Collège, où les seuls prélats et généraux d'Ordres sont admis. Les cardinaux Cassini, Nurri. Scotti, Ptolomei, Lambertini, etc., n'étaient alors que consulteurs.

Le cardinal de Bouillon ' était alors à Rome, et en qualité de doyen du Sacré Collège à la tête de cette Congrégation aussi bien que de toutes les autres ; mais il était disgracié de la cour de France, comme tout le monde sait; et par une espèce d'excommunication séculière, le Roi avait fait défendre à tous les Français d'avoir commerce avec lui. Embarrassé à concilier les devoirs de la bienséance avec les intentions de Sa Majesté, j'allai consulter le cardinal de la Trémoille qui, après quelques moments de réflexion, me dit qu'ayant accepté la charge de consulteur avec l'agrément

1. Emmanuel Théodore de la Tour de Bouillon, né en 1648, mort le 2 mars 1715. Cf. Loriquet, Le Cardinal de Bouillon, Baluze, Reims.

de Sa Majesté, il ne trouverait pas mauvais que j'en remplisse les bienséances, mais que je devais m'en tenir à cette visite. En effet le cardinal de Bouillon, qui dans toute autre occasion sen serait fort peu embarrassé, était alors fort attentif à tout ; il s'était aperçu du délai de ma visite et s'en était plaint : « Vous faites bien, me dit-il, en me recevant, de venir me voir; si vous y aviez manqué, je vous aurais fait des affaires, quoique malgré moi, par l'estime que j'ai pourvous. Je sais la défense faite à tous les Français de paraître chez moi, mais elle ne les dispense pas de remplir leur devoir. » La conversation fut plus longue que je n'aurais voulu. Son Eminence me tint plus de deux heures pour se justifier sur sa disgrâce. Je fis part de la conversation au cardinal de la Trémoille qui eût pu me savoir mauvais gré de mon silence. Le Pape, à qui j'en fis part aussi, se moqua de la délicatesse du cardinal sur cette bagatelle.

Je reçus alors une grâce singulière du Pape. Sa Sainteté s'informa si j'avais quelque parent ecclésiastique, et ayant su que j'avais un frère fort bon prêtre, il lui donna un prieuré considérable, vaquant dans un mois, affecté au Saint Siège, dans le pays d'obédience. J'en fus surpris quand j'en appris la nouvelle. « Je ne croyais pas, dis-je au cardinal Dataire en le remerciant, qu'on sût à Rome que j'eusse un frère. « « Je l'ignorais aussi, répondit Son Eminence ; car quoique nous nous voyons souvent, et que vous n'ignoriez pas le désir que j'ai de vous rendre service, vous ne m'en aviez jamais rien dit; mais ce n'est pas moi. c'est le Pape seul qu'il faut remercier, il s'est informé sous main et m'a ordonné de donner ce bénéfice à votre frère. Le Pape était alors à la campagne, à son château de Gandolfe ; j'allai le remercier. 11 se mit à sourire en me voyant, et sans me donner le temps de parler : « Vous n'avez pas voulu, me dit-il, m'apprendre que vous aviez un frère ecclésiastique ; il a fallu le deviner pour vous donner des marques de mon affection dans sa personne; ce n'est encore là qu'une partie de ce que j'ai dessein de faire pour vous et pour lui. » Cependant la fatigue du chemin que je venais de faire par un grand chaud

me donna la fièvre. Sa Sainteté le sut et me fit retirer aux capucins d'Albano qui en sont proche. Elle m'envoya son premier médecin, ses deux neveux Albani, et son cousin Olivieri, aujourd'hui cardinal, pour savoir de mes nouvelles. Peu après il me fit transporter aux capucins de Rome, dans un de ses carrosses. La maladie n'eut point de suite.

Il était de l'honneur du Pape dlllustrer un religieux qu'il avait fait consulteur des Rites, et qu'il voulait députer en France.

Comme le chapitre général des capucins allait se tenir. Sa Sainteté demanda au père Cassini si j'aurais part aux élections générales '.

Ce père répondit que non parce que je n'étais pas de gremio capituli, c'est-à-dire du nombre des vocaux, ma Province ne m'ayant pas nommé custode, c'est-à-dire un des compagnons du Provincial ; sans doute , parce que j'étais absent, quoique à la rigueur l'absence ne fût pas une cause d'exclusion : « Eh bien, dit le Pape, j'y suppléerai d'ailleurs. Peu de jours après, le cardinal protecteur de l'Ordre des capucins ^ me dit que Sa Sainteté voulait en ma faveur démembrer de la Procure générale de l'Ordre les affaires de nos missions avec voix active et passive. J'étais trop au fait du gouvernement monastique pour accepter ces offres; je me serais rendu odieux à tout l'Ordre, surtout aux Italiens, chargés ordinairement de cet emploi. Le cardinal et le Pape goûtèrent mes raisons; mais Sa Sainteté voulut du moins m'établir procureur particulier des missions de France, sans conséquence pour l'avenir, et me laissant dans la même dépendance pour tout le reste. Ce titre ne pouvait faire ombrage à personne étant borné à moi qui, en qualité de secrétaire français, faisais déjà toutes les affaires. Je

1. A distance, le P. Timothée doit ici brouiller un peu les événements. Le chapitre général dont il est question doit être celui de 1709. C'est à ce chapitre que le P. Jean-Antoine de Florence fut nommé procureur. Le P. Timothée fut définiteur général au chapitre de mai

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