Le P. Ale.xis de Saint-Brieuc
60 xMÉMOIRES ET LETTRES
La mort du P. Bernardin de Saluées, général, occasionna deux ans après un nouveau chapitre, et le Pape prit de loin ses mesures pour me faire placer: il en parla au P. Cassini et au cardinal protecteur. Il fut arrêté que le cardinal écrirait de la part du Pape au chapitre provincial de Bretagne, pour me faire nommer custode. La lettre me fut remise, et je la fis tenir à temps au P. Alexis de Saint- Brieuc , mon ami, défîniteur de Province, qui fut fait Provincial. Je fus donc nommé custode, et le chapitre en corps écrivit au cardinal; cette élection me procura une foule de compliments de diverses provinces, à qui j'avais rendu service. Dans le chapitre général où présidait le cardinal protecteur, et le P. Cassini comme général, depuis la mort du P. Bernardin, je fus élu défîniteur général'. Le chapitre députa deux religieux au Pape, pour lui en porter la nouvelle ; Sa Sainteté en marqua sa joie et m'envoya complimenter par un de ses officiers; et quand le lendemain tous les religieux furent lui baiser les pieds, elle m'arrêta longtemps pour m'en parler. Le P. Cassini s'y trouva comme les autres. Le Pape qui l'aimait extrêmement, ne lui donna aucune marque particulière de bonté; on en présuma qu'il Fallait faire cardinal, ce qui arriva en effet à la prochaine promotion \
Ce grand homme, mécontent de quelque division qui régnait dans l'Ordre, et voulant se livrer tout entier à la composition des sermons qu'il prêchait devant le Sacré-Collège, s'était retiré dans le couvent d'Albano, sous prétexte de se délasser du carême; mais dans le fond pour ne pas se trouver au chapitre. 11 avait refusé deux fois le généralat, et, tout récemment, le vicariat général qui lui était dévolu pendant
1. Il parait évident qu'ici le P. Timothée embrouille encoi'e ses souvenirs. Le P. Alexis de Saint-Brieuc fut nommé provincial en 1711 et son mandat lui fut renouvelé en 1713. C'est en mai 1709 que le P. Bernardin de Saluées fut élu général. II mourut en 1710. Le P. François-Marie Cassini, premier défîniteur et prédicateur apostolique, n'accepta pas le Vicariat, qui fut pris par le procureur le P. Jean- Antoine de Florence.
DE L'ÉVÉQUE DE BÉRYTE. Gl
l'interrègne en qualité de premier définiteur. Une santé altérée, un âge avancé, justifiaient d'ailleurs sa conduite; mais à peine son dessein fut-il soupçonné, que le chapitre députa six religieux au cardinal-ministre, pour le prier de faire revenir un homme dont le crédit et le mérite étaient d'un si grand poids. Le Pape, instruit de cette affaire, m'envoya chercher, et m'ordonna d'aller, dans un de ses carrosses, prendre le P. Cassini et le ramener : <i Dites-lui que s'il ne veut point de charge, j'exige du moins qu'il vienne donner son suffrage. » — « Il faut obéir, me dit le Père, fondant en larmes ; vous connaissez assez le terrain pour sentir combien mon obéissance me coûtera cher. Sa Sainteté ne l'ignore pas; je me flattais qu'elle entrerait dans mes vues. »
Peu de jours après, le 18 mai 1712, le Pape fît la promotion de dix-huit cardinaux, parmi lesquels était le P. Cassini ^ Le cardinal-ministre lui en porta la nouvelle, et lui mit sur la tête la calotte rouge. Ce même jour on célébrait dans l'église des capucins la fêle du B. Félix de Cantalice. Le Pape tous les ans venait par dévotion, à pareil jour, visiter le tombeau du saint. Il prit cette occasion pour faire politesse au P. Cassini et à l'Ordre; il en dit mille choses obligeantes, et se tournant vers moi : « Je ne doute pas, me dit-il , de la joie que vous cause cette promotion ; M. Massei vous donnera de ma part quelques ordres que vous remplirez avec autant de plaisir (jue d'exactitude. » M. Massei, depuis nonce en France et enfin cardinal, m'aborda quelque temps après, et me dit : « J'ai ordre de vous charo-er de faire faire les habits et la maison du cardinal Cassini; Sa Sainteté connaît votre attachement pour lui, et elle est persuadée que vous en êtes demi- cardinal vousmême. » — « Eh bien, dis-je en riant! si le Pape me regarde comme demi-cardinal, il ne tient qu'à lui d'achever ce qui manque. »
II est réglé que les religieux élevés aux dignités ecclé-
1. Cf. Journal des Cap. du Marais, iiouv. acq. tV. Vl;j5, l'ul. "JO'J V". D'après Mas Latrie, la [iiuiiKilinti du cardiiiiil Cassini ne dali' que du 30 janvier 1713.
siastiques conserveront la couleur de leur ancien habil. J'habillai donc mon cardinal et toute sa maison d'une élotïe grise ; il fit demander au Pape la permission de conserver sa barbe, ce qui lui fut accordé ; on le loua même de son attachement à son état. Quelques cardinaux le trouvèrent mauvais, et quand il parut au Consistoire, ils se plaignirent de sa barbe ; mais il représenta la permission du Pape. Lorsqu'il reçut le chapeau, il arriva un accident qui divertit l'assemblée : la nouvelle Eminence était fort embarrassée de sa mitre et la laissa tomber plusieurs fois. J'étais derrière. Quelques cardinaux, me la voyant ramasser pour la lui remettre, me crièrent : « honum omen, bunum omen ». Je reçus alors en qualité de consulteur des rites, selon l'usage, les quatre tableaux des saints canonisés et en qualité de définiteur général, je lis lollrande des tourterelles, du pain et de la cire.
Le Pape tomba dangereusement malade d'un rhume qui fit tout craindre pour sa vie ; il avait passé une nuit très fraîche à composer un discours pour le Sacré Collège, où il s'étendait beaucoup sur les atteintes que l'empereur d'une part et le jansénisme de l'autre portaient à l'autorité de l'Eglise. Il le prononça avec feu malgré une fluxion qui le tourmentait et dans peu de jours on le crut à l'extrémité. Clément XI était tendrement aimé dans Rome, et il le méritait; il y est aujourd'hui regardé comme un saint qu'on travaille à canoniser. Les besoins de l'Eglise étaient extrêmes ; il fallait dans ce temps orageux un Pontife de cette sagesse pour la défendre. Aussi la consternation fut générale. Enfin Dieu exauça les prières qu'on faisait de toutes parts pour sa guérison; mais sa faiblesse ne lui permit pas de s'appliquer longtemps aux affaires ; jetais inconsolable, continuellement dans son antichambre. Le Pape, informé de mon assiduité, me faisait souvent donner de ses nouvelles. « J'ai été bien mal, me dit- il, lors de ma première entrevue. Dieu merci, je suis hors d'aUaire, nous nous reverrons bientôt, car il faut penser au voyage de France. »
Je revins quinze jours apr2S : « Me voilà beaucoup mieux,
me dit-il, vous ne serez plus si affligé. » — « J'en suis pénétré de joie, répondis-je ; mais soutirez que je vous ouvre mon cœur, ou plutôt celui de tout Rome ; vous ménagez trop peu votre santé ; votre maladie ne vient que de l'excès du travail auquel vous vous livrez : jamais un chef comme vous ne fut plus nécessaire à TEglise ; que deviendrait-elle, si vous veniez à lui manquer dans des temps si critiques? » — « Hélas ! dit le Pape ! bien loin de rien perdre à ma mort, l'Église ne peut être que mieux pourvue ; ce sont mes péchés qui ont attiré tous les troubles qui l'agitent : depuis plusieurs siècles, aucun pontificat n'avait été si traversé; je connaissais mon indignité, pourquoi ai-je été si facile à accepter cette place? » Tout est permis à un capucin : « Quelle idée que votre humilité vous inspire ! continuai-je, j'ose dire que tout le monde se plaint de votre confesseur, parce qu'il vous laisse abréger vos jours pour suivre votre zèle; et je vous avoue que si j'avais l'honneur de l'être, je vous refuserais l'absolution. » Le Pape s€ mit à rire ; et me dit : « Je ne vous croyais pas si sévère. »
En sortant d'auprès du Pape, je trouvais le P. Selleri, dominicain, maître du Sacré Palais, confesseur du Pape, depuis cardinal.
Plein de ce qui venait de se passer, j'apostrophai le confesseur et lui dis que tout le monde murmurait de sa facilité à permettre au Pape le travail excessif qui ruinait sa santé; qu'étant son confesseur, il devait employer son autorité pour y mettre des bornes, et qu'il répondrait à Dieu de la perte que ferait l'Eglise; que je venais de tenir le même langage à Sa Sainteté. Le bon Père qui ne s'attendait pas à cette sortie, parut interdit, me remercia et dit qu'il en profiterait. En effet, peu de jours après le Pape me dit en riant : « Je vous suis bien obligé de la bonne mercuriale que vous m'avez fait faire par mon confesseur. »
Le Pape, après son rétablissement, se donna tout entier aux affaires de la Constitution; il en avait chargé les plus habiles théologiens de Rome. Il ouït leur rapport en pleine conu^réo^ation et se détermina à donner la bulle. Cependant
avant de la faire paraître, il voulut m'envoyer en F'rance pour être plus fidèlement instruit de l'état des choses ; il m'ordonna de tenir secret les motifs du voyage, d'en instruire seulement le P. Letellier et le P. Daubenton, et de répandre dans le public, qu'étant dans le dessein de finir mes jours à Rome, je voulais, avant que d'être plus avancé en âge, revoir pour la dernière fois ma patrie. « Je sais, ajouta le Pape en riant, que les préparatifs d'un capucin sont bientôt faits; cependant, comme vous allez travailler pour rÉglise, il est juste que j'adoucisse la fatigue du voyage par un viatique convenable. Je crains que mon délai à tenir ma parole ne fasse quelque peine au roi de France et peut-être ne lui donne quelque soupçon de ma sincérité. J'en serais bien fâché; il est donc à propos que vous ne différiez pas votre départ, surtout devant le faire en capucin, c'est-à-dire, à pied, et par conséquent à petites journées. Je vous ferai expédier mes derniers ordres, et une lettre pour le Roi qui sera d'ailleurs instruit par le P. Letellier. » — « Il serait bien flatteur pour moi, repris-je, d'être chargé d'une lettre pour Sa INIajesté, où peut-être Votre Sainteté aurait mis des marques de la bonté dont elle m'honore ; mais comme je ne cherche que l'intérêt de l'Église, je vous représente que. dans l'usage de France, le Roi ne voit point de lettres écrites du dehors du royaume qu'elles n'aient passé par les mains du ministre des affaires étrangères; ainsi une lettre au Roi exposerait le secret de la commission. » — « Il vous faut cependant une lettre de créance, dit le Pape, j'écrirai au cardinal de Polignac qui n'ignore pas que vous avez contribué à lui procurer la pourpre, au P. Letellier qui vous connaît, à ]M. de Bentivoglio, mon nonce, et au Grand- Duc de Toscane pour vous procurer des commodités sur la route ; et je ferai écrire mes neveux à Paris pour vous '. »
1. La lettre de Clément XI au cardinal de Polignac Etsi scttis est dans le Bull, capiic I. V, p. 110, datée du 23 février 1713. Celle au P. Letellier Adituin qiiem. et au duc d'Étrurie. (hipieittes nobililali. sont au même tome Y, p. 111.
De retour chez moi, je ils un mémoire de tout ce que le Pape m'avait dit, je le lui présentai, il l'approuva, y lit des additions, il me donna ses derniers ordres, nombre de médailles et de reliques, et entre autres un morceau de la vraie croix, enfermé dans une belle croix de cristal, garnie d'or, et d'un travail magnifique ; j'envoyai tout cela dans mon paquet à l'avance.
Je partis de Rome, le 7 mars 1713, avec le P. Bruno du Mans et le P. Joseph de Saint-Malo, capucins de Bretagne, mes amis et mes élèves. Je passai par Viterbe, Sienne, Florence et Livourne, logeant chez les capucins, reçu comme un Définiteur général en faveur. Le Grand-Duc', à la recommandation du Pape me fit beaucoup d'accueil, et m'olîrit une galère pour aller à Marseille. Un honneur si marqué qui ne s'accorde qu'aux cardinaux et aux ambassadeurs, aurait pu faire soupçonner du mystère ; je le représentai au Grand-Duc qui goùla mes raisons ; il m'obligea à prendre une de ses felouques; à mon refour aux capucins, son Altesse m'envoya visiter et me fit apporter des rafraîchissements.
Ce prince était plein de religion ; on ne peut porter plus loin l'attachement pour le Saint-Siège et le 7-èle pour la saine doctrine. Il avait entendu parler de moi, et soupçonna le motif de mon voyage, je crus pouvoir lui en faire la confidence; cette ouverture m'en attira une autre de sa part : charmé de tout ce qu'il avait entendu dire des religieux de la Trappe, il leur avait donné un abbaye dans ses Etats. On lui avait depuis représenté la maison de la Trappe, comme suspecte de jansénisme. Ce n'est pas sans quelque fondement. Le fameux abbé de Rancé, son réformateur, avait été fort lié avec le parti; il est vrai qu'il a donné des preuves éclatantes de son repentir et que, si depuis sa mort, le levain de l'erreur s'y est quelquefois glissé, on n'en a pas négligé le remède. Le Grand-Duc, inquiet sur
1. Cùme III de ?*Iédicis, le malheureux époux de la fantasque Marguerite-Louise d'Orléans, mort le 31 octobre 1723. CF. M-" I trouais, La mission île M. de H'orhin Jaiison. l'aris, lîK)'», in-8'>.
MKMUUU.S ET LIOTTKES. •-»
tous ces bruits, me demanda ce que je pensais de la Trappe. Je rendis justice à ces religieux, et je justifiai leur catholicité. « Je ne puis prendre trop de mesure, reprit son Altesse pour me tranquilliser sur cet article si délicat; je me suis fait un point capital de ne souffrir personne, dans mes Etats, qui ne fût parfaitement soumis au Saint-Siège ; transportezvous, je vous prie, à l'abbaye de Bonsalaso où je les ai établis ; sondez-les sur les nouvelles opinions, et tâchez adroitement de découvrir leurs sentiments. Un carrosse ira demain vous chercher et vous ramener. Je voulus y aller à pied. J'y passai un jour, j'entretins fort au long le P. Abbé et les principaux religieux ; je fus également charmé de leurs sentiments et de leur piété. Son Altesse en entendit avec plaisir le détail et tous ses ombrages se dissipèrent. Elle me confia des choses bien importantes à ménager auprès du Roi de France, que j'honore, dit-elle, « comme mon Père, comme le prince sur qui l'Eglise peut le plus compter. » Son Altesse ordonna à ses officiers de me faire voir les appartements du palais, l'un des plus magnifiques du monde, et l'habit de saint François, relique précieuse, conservée avec grand soin chez les cordeliers de Florence, dans une châsse de vermeil, ornée de pierreries. On ne la découvre qu'avec la permission du Grand-Duc, et au son des cloches, en présence des religieux et des magistrats de la ville; c'est le véritable habit que portait saint François quand il reçut les stigmates et qu'il ne quitta point depuis. Je trouvai là de quoi satisfaire ma curiosité, aussi bien que ma dévotion. Je considérai attentivement cet habit, et je trouvai qu'effectivement c'était la même forme d'habit que portent les capucins. J'eus ensuite l'honneur de saluer la Grande-Duchesse, sœur de l'Electeur de Bavière et de feu M™*^ la Grande-Dauphine ; elle me chargea de bien des choses pour la cour de France et pour l'Électeur son frère qui s'y trouvait alors '.
1. L'électeur de Bavière, Maximilien, s'était réfugié à Compiègne en 1709. . '
DE L'ÉVÊQUE DE BÉRYTE. Gî
Le Grand-Duc avait envoyé ses ordres à Pi se, à Lacques, à Livourne. Partout je fus accueilli et défrayé. La navigation ne fut pas heureuse. Je fus si malade du mal de mer, qu'il fallut relâcher au premier port ; je laissai un de mes compagnons dans la felouque et je continuai ma route par terre jusqu'à Gênes où j'arrivai le Jeudi Saint. J'y demeurai jusqu'au lundi de Pâques. Tout ce temps se passa dans les exercices de piété ou en visites; le Provincial et le gardien des capucins que j'avais vus, à Rome, me comblèrent de politesses ; je visitai le cardinal Fieschi archevêque, le Doge et son épouse. Je continuai ma route par terre jusqu'à Savone. La felouque s'y rendit et je m'y rembarquai; mais la crainte d'un pirate qui rôdait sur ces côtes, me fît reprendre la terre jusqu'à Monaco: j'y saluai j^Inie la Princesse de qui j'étais connu et je repris la mer jusqu'à Antibes. De là j'allai à Grasse voir M*'''' de Mesgrigny, évêque, ancien capucin et mon ami. Je lui avais obtenu ses bulles gratis ; ce n'est pas uu petit service pour un capucin; aussi mit-il tout en œuvre pour me marquer sa reconnaissance \
Je continuai ma route par terre avec un compagnon, l'autre alla par mer faire débarquer nos etïets à Marseille, où je me rendis. L'évêque de Marseille - m'avait obligation, il m'envoya visiter et me combla de politesses. Je fus accablé de visites et de lettres, j'en reçus une de Paris qui me donnait avis que mon voyage faisait du bruit ; qu'on était instruit de ce qui s'était passé sur la route et que le parti inquiet et défiant me faisait observer. Ces avis ne furent pas inutiles. Après avoir écrit au Pape et au Grand- Duc, selon leurs ordres, je renvoyai la felouque et pris la route de Lyon à Paris; j'allai loger aux Capucins du Marais.
J'eus à Avignon plus d'affaires qu'ailleurs, le Pape en étant souverain. Chacun s'eptipressait de faire sa cour à