Le P. Daniaso de l'a ri s
venu si tôt, fatigué comme vous êtes, et incommodé du voyage? J'ai envoyé ce matin vous saluer; mais, ajouta-t-il me prenant par la main, ce n'est pas le jour que vous auriez dû prendre ; vous voyez la foule qui m'accable : je ne saurais vous entretenir librement comme je désire. » Jl m'entretint quelque temps sur la santé du Pape et m'assigna un jour pour venir le Irouver dans son cabinet, et me reconduisit bien avant. Ces distinctions surprirent tout le monde, j'en fus moi-même très surpris; sa politesse alla jusqu'à m'envoyer un valet de chambre la veille du jour marqué, pour savoir si ma santé me permettait de venir le lendemain.
Après cette entrevue, j'allai rendre les lettres, dont j'étais chargé. Le cardinal de Polignac, après mille politesses, s'excusa délire le bref du Pape sans en avoir auparavant demandé l'agrément au Ministre, selon l'usage de France, disait-il. Le P. Letellier n'y fit pas tant de façons; il m'embrassa, m'entretint fort longtemps et me conseilla d'aller voir le cardinal de Rohan et l'évéque de Meaux, depuis cardinal de Bissy, tous deux fort bien intentionnés et instruits sur le sujet de mon voyage. 11 me donna bien des avis sur la conduite que je devais tenir et m'assigna un jour pour aller à l'audience du Roi où il devait me présenter.
Sa Majesté était déjà instruite de tout par s^on confesseur.
Je fus présenté le 8 juin 1713, le Roi m'écouta fort attentivement sur le compte que je lui redis des sentiments du Pape, et marqua beaucoup de respect pour le Saint-Siège : il souhaita d'avoir par écrit ce que je venais de lui dire. Je m'y étais attendu et j'avais pris la précaution d'en dresser un mémoire que je remis à Sa Majesté. Le voici :
Mémoire remis an Roi de la part du Pape.
« Après avoir eu 1 honneur de rendre mon profond respect à Votre Majesté comme le plus soumis de ses sujets,
je prends la liberté de lui exposer ce que le Pape ma chargé de lui dire, lorsquavant mon départ, je reçus ses derniers ordres. Le voici dans les mêmes termes.
« Je vous charge : 1" d'assurer le Roi du tendre attachement que j'ai pour Sa Majesté et de l'intérêt que je prends à tout ce qui la regarde. J'ai une grande reconnaissance du zèle qu'elle fait éclater pour la religion dont elle est le principal appui ; je ne cesse d'offrir mes vœux au Seigneur pour sa conservation et pour celle du jeune Dauphin qui lui reste: je souhaite qu'il soit un jour l'héritier de ses vertus, et de celles de l'illustre Dauphin, son père, dont je pleure tous les jours la perte. J'offre tous les jours à cette intention le saint sacrifice de la messe. On est surpris à Rome de me voir plus de temps qu'à l'ordinaire au Mémento; c'est alors que me souvenant des besoins de l'Église, je recommande à Dieu ce religieux prince qui lui est si nécessaire; et à cette même intention, je fais faire souvent des prières publiques et distribuer de grandes aumônes.
« 2° Vous représenterez au Roi ce cTont vous avez été témoin oculaire, combien j'ai été sensible aux rudes épreuves qu'il a eu à soutenir depuis quelques années; combien j'ai souhaité que le Seigneur le consolât dans ses douleurs, et répandît sur sa personne sacrée et sur son auguste famille ses plus abondantes bénédictions.
« 3" Assurez Sa Majesté que je suis déterminé à donner la Constitution qu'elle me demande avec tant d'instance contre ce livre de Quesnel, que j'y travaille depuis plus d'un an et que je ne tarderai pas à la faire paraître : je vous en ai montré une bonne partie et vous pourrez lui en rendre témoignage.
« 4° N'oubliez pas de lui marquer que je n'accorde cette Constitution qu'avec beaucoup de peine, quelque nécessaire que je la croie pour détruire le jansénisme qui fait tant de mal dans son royaume. ])ar la crainte que j'ai qu'elle ne soit pas reçue comme elle doit l'être de son Clergé et de ses Parlements; mais qu'enfin sur les assurances qu il m'a souvent données de la faire recevoir sans opposition, j(>
72 MEJIOIRES ET LETTRES.
vaincrai mes répugnances et je seconderai ses pieux désirs. . « 5° Représentez à Sa Majesté ma peine sur ce que la Sorbonne, autrefois le boulevard de la religion, au lieu de faire paraître le même zèle pour sa défense, semble ne chercher qu'à soutenir l'erreur et à s'opposer aux décisions du Saint-Siège; ma douleur est d'autant plus grande^ que j'apprends que la plupart des professeurs et des docteurs qui la composent, donnent ouvertement dans les nouveautés et se déclarent contre ceux qui soutiennent la saine doctrine. Je ne puis croire que Sa Majesté soit informée de ce désordre dans un corps qu'elle honore de sa protection, non plus que des discours de quelques prédicateurs qui se déchaînent sans respect contre les oracles du Vicaire de Jésus- Christ et de la soumission qui lui est due.
« 6° Nous ne sommes que trop instruits, avertissez-en Sa JNIajesté, que c'est un nommé Dupin ', qui sous la protection du Cardinal de Noailles remue les esprits et fait revivre les erreurs tant de fois proscrites; et que les membres de la Faculté qui ont quelque zèle sont très mal traités. Les sermons que font depuis un an certains Pères de l'Oratoire et autres ecclésiastiques, surtout un P. de la Boissière, tous pleins d'erreurs et d'invectives contre le Saint-Siège, sont parvenus jusqu'à moi; ces prévaricateurs de l'Evangile triomphent dans Paris, on applaudit à leurs sentiments et le mal gagne tout le royaume.
« 7 " Faites remarquer encore au Roi que je ne puis revenir de ma surprise sur l'entêtement du cardinal de Noailles, et sur sa témérité à envoyer continuellement à Rome, et à y faire répandre par ses émissaires tous les libelles du parti, afin d'empêcher la condamnation solennelle du livre de Quesnel. L'appui que ce cardinal et le Procureur général donnent aux fauteurs de l'hérésie m'alarme si fort que je crains qu'on ne vienne à bout de surprendre la religion du Roi, et de traverser l'acceptation
1. Louis Ellies Du Pin {1657-1719). Il fut exilé par le roi à Chàtellerault après qu'il eut signé le Formulaire.
de la Constitution, quelque assurance que Sa Majesté m'ait donnée de la faire recevoir avec une parfaite soumission, et quelque mesure qu'elle prenne pour en assurer le succès, et prévenir le schisme qui est à la veille de se former dans son royaume.
« Ne cachez donc rien à Sa Majesté sur tous ces points; de là dépend la destruction entière des erreurs qui se répandent sous ses yeux, et qui sera l'ouvrage le plus marqué de sa religion et le plus capable d'attirer les grâces du ciel sur sa personne, sur sa Maison et sur ses États. Ajoutez qu'un des moyens les plus efficaces et les plus prompts d'arrêter le cours d'un si grand mal serait de supprimer la congrégation de Saint-Maur que tout le monde sait être la source la plus féconde de Terreur ; on l'y répand sans ménagement et on s'en fait gloire. Ce coup d'autorité contre les auteurs et les fauteurs du désordre arrêterait le cours du mal : vous savez depuis longtemps que j'en ai formé le dessein, mais je ne puis réussir si Sa Majesté n'entre de concert avec moi dans cette bonne œuvre.
« Voilà Sire, ce que j'ai ordre de représenter à Votre Majesté et aussi de lui confirmer que Sa Sainteté s'est souvenue que le parti avail publié dans Rome que feu monseigneur le Dauphin lui était favorable, que ce bruit l'avait fort alarmé , mais que rien n'était pour elle plus consolant que la déclaration de ce grand prince sur ce qu'on avait eu la témérité de répandre, qui sera un monument éternel de sa piété, de son zèle et de son attachement au Saint- Siège. »
Ce rapport fut agréablement écouk'; du Roi. .l'eus aussi l'honneur de rendre compte à Sa Majesté de tout ce que m'avait dit le grand-duc de Toscane, aussi bien que des sentiments de Sa Sainteté pour la duchesse de Berry. 11 eh parut flatté et me fît conduire dans l'appartement de la princesse. Le duc d'Orléans, son père, s'y trouva présent; j'exposai à Son Altesse Royale combien le Pape <''tait affligé des pertes qu'elle avait faites et qu'il apprenait avec douleur qu'elle ménageait trop peu sa santé; qu'il Icxhor-
tait de prendre à l'avenir plus de mesures pour le bien de l'Eglise et de l'Etat, à qui la famille royale était si nécessaire; qu'au reste il l'avait toujours présentée à l'autel. Son père et toute la cour applaudirent à ces remontrances. Elle n'y répondit qu'en badinant, mais toujours fort respectueusement pour le Pape. Je lui offris de sa part plusieurs présents de dévotion et plusieurs autres fort de son goût que lui envoyait le Grand-Duc. C'étaient des essences et des pommades. Les premiers consistaient en deux croix fort précieuses, lune de cristal, garnie d'or, qui renfermait un morceau de la vraie croix ; l'autre était d'or qui avait touché à là fameuse et miraculeuse croix de Caravaca ' : tout le monde a entendu parler des prodiges qui ont été opérés. Le duc d'Orléans qui ne fut jamais superstitieux, parla beaucoup de ce miracle en homme instruit; il dit qu'il avait appris une infinité de prodiges qu'elle avait opérés.
J'allai de là chez monseigneur le Dauphin, aujourd'hui régnant. J'eus l'honneur de lui baiser la main et de lui présenter un reliquaire magnifique où était un morceau de la vraie croix et des reliques des Apôtres. Madame de Ventadour, sa gouvernante, l'attacha au chevet de son lit où je l'ai vue depuis plusieurs fois; tant ce jeune prince se montre par sa piété digne héritier de celui dont il occupe le trône. Je rendis aussi visite au duc d'Orléans et aux ministres.
Je vis à Paris le cardinal Gualterio -, à qui le Roi avait donné l'abbaye de Saint-Remi de Reims en considération des services qu'il avait rendus à la France où il avait été nonce; M. Aldobrandini qui se disposait à partir pour sa nonciature d'Espagne; le cardinal d'Estrées^; le premier président de Mesmes, et M. d'Argenson, lieutenant général
1. Cf. tlisloria apparitionis sanctx (Irucis Caravncaivr . par Robles, Madrid, 1615, et Acta ^S. au 30 mai. Cette croix date du xiii" siècle.
2. Philippe-Antoine Gualterio, 1660-1728, nonce en France de 1700 à 1709.