‹ Mémoires et lettres du P. Timothée de La Flèche, évêque de Béryte, sur les affaires ecclésiastiques de son temps 1703-1730Chapitre 19 sur 46 · César d'Estrées, mort le 18 décembre · texte numérisé non relu

César d'Estrées, mort le 18 décembre

de police. Ces deux magistrats étaient extrêmement attachés à la gloire du Roi ; sachant le sujet de mon voyage, ils me témoignèrent l'envie qu'ils avaient de faire connaître leur soumission au décret du Saint-Siège.

Je rendis aussi visite à plusieurs docteurs de Sorbonne, zélés catholiques, surtout à M. Gaillande avec qui je formai une liaison fort étroite '. Le cardinal do Polignac avait envie de se faire valoir en me présentant au Roi ; mais ayant appris que le P. Letellier l'avait fait, il prit son parti en politique et me fit mille offres de services. « Je comptais, dit-il, vous présenter au Roi ; mais le P. Letellier, notre ami commun, la fait, c'est la 'même chose. Je suis très flatté de la confiance que le Pape me marque, elle ne peut qu'augmenter les bontés dont le Roi m'honore; au reste, dans toutes les occasions vous me trouverez plein de zèle pour l'Église et pour vous. »

Pour peu qu'on connaisse la politesse des cardinaux de Rohan et de Bissy, on sent avec quelle distinction ils durent recevoir un envoyé du Pape qui venait négocier les affaires de la Constitution ; mais on ne s'attend pas à voir le cardinal de Noailles, contre qui Ton agissait, enchérir presque sur les autres, soit politique pour ménager le terrain, ne croyant pas la Constitution si proche, et regardant ce voyage comme une simple négociation, soit petitesse de génie, ne sentant pas le tort qu'il se faisait, ou n'ayant pas la force de résister. En effet, un jour que je le pressais vivement, il me répondit : « Que voulez-vous que je fasse? Les femmes me lapideraient si je changeais. » J'eus plusieurs conversations avec lui dont j'instruisais le P. Letellier (il en rendait compte au Roi qui voulut les avoir par écrit). Je lui parlai de la manière la plus respectueuse, mais en même temps la plus forte, sans qu'il en parût offensé. Il me répondait avec bonté, et tâchait de se justifier. Je lui représentai

1. On a de Gaillgnde plusieurs lettres au P. Timothée, du 24 avril (A. Le Roy, La France et Home, p. 574 et 631) et du 14 décembre 1714 {Id., p. 609) et du 7 mai 1715 (Ici., p. 651). A. Le Roy indique comme sources : Arch. Vat. Francia. Unigenitus, 2277 et, Giansenibiuo, 22jS.

qu'il se faisait un tort infini dans l'esprit du Pape, du Roi et du Sacré Collège, et de tous les catholiques, en différant de se déclarer contre les novateurs ; que l'erreur en tirait avantage au préjudice de l'Eglise. Son Eminence m'assura positivement que, quand la Constitution serait venue, il s'y soumettrait parfaitement. On sait qu'il a souvent fait cette promesse , l'événement n'a que trop montré sa faiblesse ou sa dissimulation.

Je profitai du loisir qui me restait en attendant la bulle pour faire un voyage dans ma Province. Je [)ris la route par la Normandie; le Provincîial et les définiteurs à qui j'avais rendu service à Rome, vinrent me voir à Paris et m'y engagèrent. Le duc de Luxembourg, gouverneur delà province, et M. Aubigné, archevêque de Rouen, me comblèrent de civilité : celui-ci surtout, zélé catholique, me parla à cœur ouvert des affaires de l'Eglise et me donna une lettre pour l'évêque de Chartres ', son ami, chez qui je comptais passer; mais un paquet venu de Paris en diligence m'obligea de revenir sur mes pas: c'étaient des lettres du P. Général qui me donnait avis de son arrivée en France, et me priait de lui ménager à la cour toutes les facilités nécessaires pour faire sa visite. Le Roi l'avait demandé et ce n'était pas sans besoin.

Cette contre-marche dont je ne découvris pas le mystère, surprit tous les Pères de Normandie, mais rien n'égala la surprise des capucins de Paris à mon retour. Leurs soupçons et leurs alarmes se réveillèrent; ils crurent que le Général ayant changé de dessein m'avait envoyé la commission de visiteur. Je les détrompai en leur apprenant que le Général était venu lui-même, qu'il était à Lyon et qu'il viendrait immédiatement à Paris sans suivre l'ordre des provinces de Lyon, de Provence, de Franche-Comt»'-. de Lorraine, de Champagne, qui se trouvaient sur sa route. Quoique ce nouvel arrangement les déconcertât, ils prirent leur parti de bonne grâce et allèrent au-devant de lui.

]. Charles-François des Monsliers de Mérinville.

Le Général, instruit que la cour était à Fontainebleau, désirait d'avoir- en passant audience du roi. La chose n'était pas aisée. Fontainebleau est une maison de campagne où le Roi ne vient que pour se reposer et ne donne pas d'audience publique. C'est ce que me répondit le marquis de Torcy quand je lui en parlai. Mais je lui représentai que le Général ayant dérangé l'ordre de ses visites pour déférer aux volontés du Roi qui souhaitait qu'on commençât par la province de Paris, il ne pourrait seconder les intentions de Sa Majesté, s'il n'avait l'honneur de la voir avant que de venir à Paris, parce qu'il ne pouvait faire aucune fonction dans ses Etats, surtout dans une province où sont la plupart des maisons royales, sans avoir reçu les ordres; que le retour du Roi étant peut-être éloigné, la visite aurait moins de succès par les obstacles qu'on pourrait faire naître dans l'intervalle. Le Ministre en parla au Roi, l'audience fut accordée et les ordres donnés pour le cérémonial dès le lendemain de son arrivée. M. de Sentot,. introducteur des ambassadeurs, vint prendre le Général et sa suite dans les carrosses du Roi, comme il se pratique pour tous les Généraux d'ordre. J'étais dans le premier carrosse, avec le Général, le Provincial de Paris, et M. de Sentot; le secrétaire, les définiteurs et la suite étaient dans les autres. Je servisd'interprète au Général qui fit sa harangue en italien, et le Roi ayant demandé s'il entendait le français, on lui répondit que non ; sur quoi Sa Majesté lui dit : « Le P. Timothée aura soin, mon Père, de vous interpréter ce que je vais répondre à ce que vous m'avez dit de si gracieux et de vous expliquer mes sentiments pour vous et pour votre ordre '. »

1. Voir sur ce voyage un récit inséré dans le Petit. Messager de Saint-François, 1903, p. 43G-'i38 et reproduit dans les Annales franciscaines 1904, p. 17-20. Ce voyage du P. Micliel-Ange de Raguse donna lieu à deu.'>i lettres curieuses, l'une de Torcy, l'autre du P. Michel-Ange. Elles sont aux Archives du Ministère des Aff. élrang. à l^aris. Corresp. de I^ome, n. 533. f. 155 et 537, T. 97 et 98. Le Journal des Cap. du Marais, nouv. acq. l'r. 4135, fol. 259 et suiv., raconle l'arrivée du Général et la visite des couvents.

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