TROISIEME PARTIE
DEPUIS L'ARRIVÉE DE LA CONSTITUTION JUSQU'AU RETOUR DU P. TIMOTHÉE A ROME
A peine fus-je arrivé à la Flèche que j'appris que la fameuse Constitution Unigeiiitus, si longtemps attendue, était enfin arrivée et que le Roi l'avait reçue des mains du Nonce. Croirait-on que ce fut le cardinal de Noailles qui m'en informa le premier et m'écrivit de sa propre main en m'envoyant son mandement d'acceptation que tout le monde a vu? La manière dont il s'expliquait dans le mandement et dans la lettre me firent aisément juger que, malgré toutes ses promesses, il n'y avait rien à espérer de sa part ; l'événement ne l'a que trop vérifié '.
1. Le livre de Quesnel ne fut pas condamné sans que l'auteur se lut défendu. C'est ce qui résulte d'une lettre du cardinal de la Trémoille au Roi, 7 janvier 1713. Arch. du min. des Aff. étrang. de Paris. Corresp. de Rome, n. 526. f. 3. Sur les travaux de la Congrégation à cette époque, voir la lettre de M. de la Chaussée à Torcy, 8 juillet 1713. Ibid., n. 529, f. 34. — « J'ai enfin la satisfaction de faire savoir à Votre Majesté, écrit La Trémoille au Roi, le 12 août 1713, que l'examen des propositions contenues dans le Père Quesnel fut terminé dans la Congrégation du Saint Office qui se tint mardi dernier devant le Pape. ))Ibid., n. 529. f. 142. —Louis XIV aurait voulu voir le projet de la bulle avant qu'elle ne fût publiée. C'est ce que révèle une lettre très curieuse de la Trémoille au Roi du 26 août 1713 (Ibid., n. 529, f. 191. La réponse à cette lettre est au folio 205). La bulle Unigenitus parut le 8 septembre 1713, imprimée à la Chambre apostolique, petit in-4° de 12 p. (Ibid., n. 529, fol. 198 et n. 534, fol. 30-41 avec sceau). Le cardinal de Noailles déclara avoir reçu la bulle le 25 septembre. Ibid., n. 534, fol. 26 et 29. L'accusé de réception delà part du Roi est du 6 octobre. lOid., n. 534, f. 116. Le le.xic liiiiii de Vriiiiiciiiltis a^i
On peut se rappeler ses démêlés avec les évêques de Luçon et de la Rochelle. Le Pape en était saisi par ordre du Roi et Sa Sainteté m'avait chargé d'aller visiter ces prélats. J'étais en relation avec eux; ils m'avaient souvent écrit à Rome. Je n'allai qu'à Luçon parc* que je fus obligé de retourner à Paris. On comprend assez combien il y fut parlé des affaires présentes ; il y fut encore question d'un catéchisme suspect, appelé des trois Henris * , que les deux prélats laissaient enseigner dans leurs diocèses, sur lequel je lui fis-, de la part du Pape, des remontrances qui furent reçues avec respect et promesse de le changer, Enfin il s'agissait aussi de l'intérêt temporel : la baronnie d'Escure, située sur le diocèse de Luçon, relève immédiatement du Saint-Siège, en qualité de lief de l'Eglise : la possession est constante depuis plusieurs siècles. Il s'était passé quelque temps sans qu'on eût songé à Rome d'en demander l'hommage ; la distance des lieux l'avait fait oublier. M. de Luçon, pour se concilier avec le Pape l'avait instruit de ce droit et offert de prêter l'hommage. Le Pape sur le point de me donner commission de le recevoir en son nom ; mais dans la crainte de se commettre avec la France, il se contenta de me charger d'avoir des éclaircissements.
Je reçus alors des lettres très vives et quelques reproches du cardinal de Rohan sur mon absence, dans un temps où, plus au fait que personne de ce qui s'est passé à Rome, j'aurais pu rendre à Paris bien des services à la Religion, n fallut donc partir précipitamment à la fin de novembre, L'évêque de Luçon m'accompagna à pied plus d'une demilieue, malgré la rigueur de la saison, et l'incommodité des chemins, plus mauvais en Poitou qu'ailleurs.
dans le Biillar. roin., X, 340-34.J. Le nis. f. IV. 17748 de la Bibl. nul. de Paris contient un Éclaircissement sur la manière dont on a examiné le livre du P. Qaesnel envoyé à M. de Meauor, fol. 34.
1. Ce catéchisme avait paru à l'insu de M. de Rastignac, grand vicaire et théologal de Luçon. I^'évêque de cette ville était M. de L'Escure et celui de la Rochelle M. de Champllour. Nouv. ecclés., édit. de Paris, an. 175G, p. 189.
11 fallut sacrifier le plaisir de voir la Bretagne, où j'étais désiré et attendu et prendre même, contre mon usage, quelque voiture sur la route.
Malgré ma diligence, je n'arrivai à Paris que le 15 décembre '. Dès le lendemain, je me rendis de bon matin chez le cardinal de Rohan qui m'attendait de jour à autre. Je le trouvai au lit, incommodé de la goutte, mais entouré de livres et de papiers et fort appliqué à la composition de l'instruction pastorale, dont il s'était chargé pour lever les difficultés qu'on faisait à l'acceptation de la bulle. Après les premiers compliments et quelques reproches sur les délais de mon retour, il m'exposa les difficultés que faisait le cardinal de Noailles à la tête de quelques autres évêques pour rendre inutiles les mesures qu'avaient pris le Pape et le Roi. rt 11 ne tiendra pas à moi, dit-il, qu'ils ne soient contents l'un et l'autre; il est encore grand matin, il y a pourtant deux heures que je travaille, et tous les jours j'en fais de même. Le cardinal de Noailles ne dissimule plus son chagrin et ne garde presque plus de mesure ; non plus que quelques évêques qu'il a su gagner, dont les uns parlent déjà assez haut et les autres d'une façon fort équivoque ; il est à craindre qu'on ne fasse un parti dans l'assemblée. Un de leurs grands prétextes est l'obscurité delà bulle, la diversité des sens, bons et mauvais, dont les propositions sont susceptibles et l'abus qu'on peut en faire. Plusieurs en effet paraissent prises de l'Ecriture et des Pères et par là très orthodoxes, d'où ils concluent avec quelque vraisemblance qu'on ne peut recevoir la bulle sans explication, puisqu'elle condamne cent une propositions in globo sans rien qualilier en détail : on ne sait donc point en quel sens chacune d'elles a été condamnée. Pour leur fermer la bouche, j'ai
1. Le 7 janvier 1715 niourail Féncluii, iluiii ne parle pas ici le I'. 'l'iniullire. Le capucin avait une haute opinion de ce prélal. Il parle de lui avec giand éloge au moment de t^u mort, dans une lettre où il considère l'idée d'un concile national comme un dangereu.v projet. Cf. A. Le Roy, La France el Rome, p. G19, d'après Arch. Vat. iMancia, Giansenismo, 22.'i8.
Jl ÉMOI lits ET LETTRES. li
entrepris une instruction pastorale qui explique et qualifie chaque proposition en détail. «
« Je vous avoue pourtant, ajouta Son Eminence, que le Pape aurait pu nous épargner cet embarras et ces fatigues, s'il se fût contenté de censurer 15 ou 20 propositions des plus mauvaises que personne n'eût osé soutenir; ce n'est pas qu'il y en .ait aucune qui ne mérite la censure, comme je compte bien en convaincre le public dané mon ouvrage ; mais comme il s'en trouve à qui on peut donner un sens catholique, les novateurs s'attachent à le saisir pour décréditer la bulle et en éluder l'acceptation. C'est à nous, en qualité d'enfants de l'Eglise, à soutenir l'honneur du Saint- Siège et les intérêts de la vérité. » — « Je vous avoue, répondis-je avec la même franchise, que j'ai toujours pensé de même; je l'ai dit au Pape, (on l'a vu ci-dessus) il parut entrer dans mes vues. J'ignore ce qui l'a fait changer et j'ai été fort surpris de voir un si grand nombre de propositions condamnées. » Cette entrevue fut suivie de bien d'autres. Le cardinal m'instruisait de tout et me faisait part de son ouvrage à mesure qu'il le composait.
Personne n'ignorait plus que j'étais l'homme du Pape, envoyé pour les affaires de la Constitution. On croyait même que je l'avais apportée de Rome : idée aussi dénuée de vraisemblance que de vérité, puisque j'étais parti de Rome plus de quatre mois avant qu'elle fût faite. Y avait-il de l'apparence que le Pape me l'eût confiée dans un voyage si long et si périlleux, puisque, venant à pied de Rome à Paris, je devais être plus de trois mois en chemin, dans un temps où le Pape ne songeait qu'à s'excuser auprès du Roi sur ce retardement. Je ne suis pas homme à rougir de la religion, la commission serait trop honorable pour la désavouer; mais, dans la vérité, la Constitution fut envoyée en droiture au nonce qui la remit au Roi '. Cependant ces
1. Les Nouvelles ecclésiastiques, édit. de Paris, an. 1750, p.4i cl 1753, p. 61, rappurtenl que, quand le cardinal de laTrémoille apprit que le P. Timothée apporlait la Conslihilioii en France, il le qnalifia d'honnne
idées et la connaissance qu'on eut de l'audience que j'avais eue du Roi, et de l'accueil que m'avaient fait les cardinaux, le nonce, le P. Letellier, etc., grossirent prodigieusement ma cour; peu de personnes de distinction catholiques qui ne me donnassent des marques de considération très particulières. Tant de visites qu'il fallait rendre à pied dans l'hiver altéraient ma santé. Le nonce d'Espagne, Aldobrandini, qui était encore à Paris, en fut touché, et pour ménager des forces que je n'emploierais après tout que pour l'Église, il me fit venir de Rome la permission d'aller en voiture, ce qui nous est défendu dans notre règle. M. Aldobrandini m'avait quelque obligation. La cour d'Espagne, mal disposée pour lui, faisait des difficultés à sa nonciature. Je lui ménageai la protection de M. de Rissy, fort accrédité auprès de madame de Maintenon, qui fit agir la cour de France pour lever à Madrid les obstacles qu'on faisait naître. La négociation réussit, le nonce fut bien reçu. Cependant ce succès fut de peu de durée ; peu après son arrivée en Espagne, il fut obligé de s'en retourner à Rome sans avoir fait aucune fonction.
Cependant les prélats assemblés à Paris pour recevoir la bulle commençaient à se diviser '. Le premier sujet de contestation vint d'un excès de zèle. Les évèques sont par leur caractère juges de la foi : cela n'est ni douteux, ni
qui porte en France un flambeau qui niellra le feu aux quatre coins du royaume.
1. Le mémoire du Parlement sur la Consliluliou ['lugeiiifiis est du 1" octobre 1713 (Arch. du min. desAff. étr. do Paris. Gorresp. de Rome, n. 530, f. 53-62. L'acte d'acceptation des 40 évêques est du 5 février 1714 (Ibid., n. 535, f. 49). — Les lettres patentes du roi acceptant la bulle sont du 14 février suivant {Ib'ul., n. 535, f. 105, imprimée). — Voir dans le même n. 535, fol. 105-154, les déclarations de l'Assemblée des cardinaux, archevêques et évêques tenue à Paris en l'année 1713-17 1^1 sur Vacceptalion de la Constitution. Paris, Muguet, in-4". Les pièces et la relation officielle de l'Assemblée de 17 13-1714 sont dans la Coll. des procès-verbaux des ass. gén. du clergé de France, t. VL p. 1243 à 1300 et [tièces justificatives, p. 431-458. Cf. Bibl. Université de Paris, ms. 2'iii.
contesté de personne; mais sont-ils en droit déjuger après le Pape et de porter un jugement d'autorité qui puisse réformer le sien? Rome a toujours soutenu que non, parce que, croyant le Pape infaillible, elle regarde tout jugement inutile après le sien, comme faux s'il lui est contraire, et comme un attentat si on résiste à son autorité suprême. Ce principe reçu dans tous les autres Etats catholiques et même en France jusqu'à l'Assemblée de 1G82, n'y est plus admis aujourd'hui depuis cette Assemblée. Mais quoi qu'il en soit de ces principes, il est certain et de foi, même dans la doctrine française, que le Pape est supérieur à chaque Eglise particulière, prise séparément ; par conséquent, l'Eglise de France n'a jamais eu, ni prétendu avoir le droit de réformer seule le jugement dogmatique du Pape. Que le Pape soit infaillible ou non, l'Église de France seule ne l'est certainement pas, ni n'a jamais prétendu l'être. Que le Pape soit supérieur au concile ou non, il est certainement supérieur à l'Église de France qui n'est qu'une Église particulière. Ainsi faillible pour faillible, il n'est pas douteux que le jugement du supérieur ne doive l'emporter et être reçu de l'inférieur avec respect et déférence. C'est ce que supposent les jansénistes par leur appel même du Pape au concile. Ils n'ont eu garde d'appeler du Pape à l'Eglise gallicane. Il eût été ridicule d'appeler du supérieur à l'inférieur. C'est au contraire au nom de l'Église de France qu'on a prétendu appeler au futur concile, et alors par une contradiction sensible, bien loin d'agir en juge, l'Église de France se fût déclarée partie puisque c'est après tout la partie, et non le juge, qui appelle. Jamais le cardinal de Noailles n'aurait songé à réveiller les questions odieuses de l'autorité du Pape, s'il eût agi de soi[-même]. Ces disputes toujours inutiles, toujours funestes, ne servent qu'à faire diversion en faisant perdre de vue le point essentiel pour se jeter sur des questions étrangères et cependant aigrir et diviser les esprits. C'est aussi ce qu'on se proposait pour empêcher, à la faveur des troubles, l'acceptation de la bulle. M. d'Hervaux, archevêque de Tours, et les autres de son parti l'ai-
saient sonner bien haul que le Pape ne songeait qu'à empiéter sur lEpiscopat et à dégrader les prélats de leur qualité de juges ; qu'ayant été auditeur de Rote, il connaissait mieux qu'un autre l'esprit de la cour de Rome : que pour conserver cette prérogative, il fallait insérer dans lacté d'acceptation quelque clause expresse qui pût l'affermir '.
Pour aplanir ces obstacles, et peut-être par une secrète envie de monter sur le tribunal et de balancer un moment l'autorité du Saint-Siège en jugeant ses jugements, M. Le Normand, évêque d'Evreux, proposa de commencer par ces paroles : « Qu'on reconnaissait avec joie dans la Constitution la doctrine de l'Eglise », et ensuite « qu'on l'acceptait avec soumission et respect « . On ne pouvait prononcer sur la bulle d'une manière plus mesurée et plus respectueuse : il est aisé de voir par là combien sont [audacieuses] les calomnies du parti, quand il publie que les évêques se sont laissés conduire comme de simples exécuteurs des volontés du Pape, sans rien examiner, puisque l'attention a été jusqu'au scrupule.
Toute mesurée qu'était cette formule d'acceptation, elle n'était pas du goût de plusieurs Prélats. MM. de Rouen, d'Amiens, de Chartres - et quelques autres, prétendaient qu'il fallait commencer par la soumission pure et simple et ([u'on ne devait mettre le jugement ijue dans le second article ; que ce renversement était contraire à l'usage suivi de tous les temps (en effet toutes les Constitutions précédentes ont été acceptées de la sorte) ; que ce serait bien mieux marquer son respect et sa soumission pour le Saint-Siège, au lieu que la nouvelle formule semblait commencer par suspendre la décision et la citer au tribunal de l'Assemblée : que l'acceptation en aurait bien moins de poids sur l'esprit des peuples, en présentant une Constitution ([u'on aurait regardée comme incertaine, à laquelle le jugement d'une
1. Le ms. fr. de la Bib. nat. de Paris, 6949, foE 147, contient le « sentiment de l'archevêque de Tours ?ur la huWe f'nigenifiis ».
2. A Rouen Claude Maur d'Aubigno, à Amiens Pierre Sahalier, à Chartres Monsticrs de Mérinvillc.
Assemblée ([ui n'est pas infaillible, aurait semblé mettre le sceau, au lieu que la promptitude de la soumission en écartant jusqu'à l'ombre de l'incertitude entraînerait plus aisément par l'exemple: que cette promptitude de soumission n'établissait pas l'infaillibilité, puisque le clergé ne jugeait pas moins en effet, quoi qu'il ôtàt aux peuples la liberté de juger; qu'on se soumettait ainsi aux déclarations du Roi et aux arrêts du Parlement, quoiqu'on ne crût ni l'un ni l'autre infaillible ; que chaque prélat dans son diocèse, sans se croire personnellement infaillible, n'exigeait pas de son troupeau une soumission moins absolue.
Cet avis ne fut pas suivi ; les prélats se retirèrent mécontents et ne parurent plus aux assemblées. Le cardinal de Rohan et l'évêque dé Meaux, chez qui elles se tenaient, en furent fort affligés. C'était des prélats d'un grand poids, jusqu'alors unis aux autres pour la bonne cause ; et on prévoyait bien que le parti en triompherait, ce qui arriva. On connaissait la confiance qu'avait pour moi l'archevêque de Rouen ; on m'engagea à lui aller représenter le tort que cette division ferait à la bonne cause, et ménager son retour s'il était possible. La commission était délicate, M. d'Aubigné était entier dans ses sentiments et se faisait un point d'honneur et de religion de sa résistance. La nouvelle formule, qu'on voulait introduire, lui semblait peu respectueuse ; il accusait MM. de Rolian et de Bissy, ses amis, de mollir dans cette occasion importante par une lâche complaisance. Il fallut essuyer son premier feu ; il me brusqua même et marqua être surpris qu'un homme honoré de la confiance du Pape et député vers le Roi pour veiller qu'on ne s'écartât pas du respect qui lui est dû, oubliât si fort ses intérêts, que c'était le mal servir et répondre mal à son attente. Je me contentai pour cette fois de louer son zèle; je tâchai de l'adoucir et lui demandai permission de lui rendre visite. Le prélat était bon, il m'embrassa et me pria de revenir.
Le lendemain, il m'écouta avec plus de tranquillité. Je lui représentai que c'était former un troisième parti dans
l'Assemblée ; que les deux qu'il y avait déjà donnaient assez dembarras sans multiplier les troubles ; qu'il était indifférent que Ton mît l'acceptation avant ou après, puisqu'ils convenaient tous de la faire pure et simple et d"y mettre la forme du jugement ; que l'autorité du Pape n'y était point blessée, puisqu'on se soumettait à son jugement; que plus de trente-cinq évêques, très bons catholiques, en pensaient de même ; que le Pape, loin de le trouver mauvais, lui saurait bon gré d'avoir pris les voies de la conciliation; que déjà le parti tirait avantage de la mésintelligence et que l'Eglise y perdrait, au lieu qu'elle pouvait tout espérer de l'union. Le vrai zèle est docile ; quand on ne cherche que le bien, on lui sacrifie tout. Le prélat fut touché: il se lève, m'embrasse : « Non, mon Père, il ne sera pas dit que ni moi, ni aucun de ceux qui ont opiné comme moi, contribuent au triomphe du jansénisme et mettent obstacle à l'acceptation unanime de la Constitution; nous sommes tous trop dévoués au Saint- Siège pour ne pas sacrifier nos idées à ce-qu'on juge le plus convenable. » Il tint parole, l'Assemblée en fut ravie et le parti mortifié.
J'instruisais exactement le Pape de tout ce qui se passait à Paris. Je fus presque témoin de tout et je savais le reste de source par M. de Rohan et de Bissy. Le Pape m'avait chargé de le faire et ces deux prélats souhaitaient que je le fisse dans le plus grand détail. On trouvera la plupart de mes lettres à la fin de ces Mémoires.
Cependant les démarches schismatiques du cardinal de Noailles et des évêques de son parti alarmaient tous les catholiques. On voyait le feu s'allumer et il était aisé de prévoir qu'il serait difficile de l'éteindre. Dans cet embarras, MM. de Rohan et de Bissy craignirent surtout que le Pape, irrité de tant de résistances, ne fît quelque coup d'éclat; ce qui sans doute aurait augmenté le mal en irritant les esprits et éloignant le remède, au lieu qu'en temporisant, on pouvait espérer de ramener le cardinal. Il fallait donc sans délai prévenir le Pape, l'adoucir et arrêter les coups de sévérité qu'on voyait prêts à fondre. Je leur parus propre à
88 MÉiMOIRES E-F LETTRES
ce dessein '. J'étais au fait de tout, connu à Rome, aimé du Pape ; c'était faire honneur à son choix que de choisir son propre député.
Le Roi goûta ce projet et donna ordre à M. de Torcy de m'expédier toutes les dépêches nécessaires; il voulut cependant que la chose fût fort secrète et on me fît dire de ne pas venir à Versailles, et de ne voir à Paris que les personnes nécessaires, comme MM. de Rohan et de Bissy et le nonce Bentivoglio, l'abbé de Broglio-, agent du clergé qui devait me remettre l'argent et les instructions nécessaires.
Le cardinal de Polignac men voulait; il était piqué du peu de confiance que le Pape et le Roi lui témoignaient dans cette affaire ; il leur était même suspect, et avec raison. Cependant je lui faisais ma cour assez exactement, mais je ne le consultais guère. Il s'en aperçut et après les premières visites où il me montra de la considération, il n'eut pour moi que de la froideur. Je dissimulai tout et je n'en étais pas moins exact à lui rendre mes devoirs, et j'espérais que Son Kminence reviendrait enfin. J'étais bien chez lui à Rome, tandis qu'il était auditeur de Rote et j'avais contribué à le faire cardinal, en ramenant l'esprit du Pape qui n'était guère bien disposé pour lui, et dans cette affaire je lui avais ménagé un bref plein de considération. Tout cela fut oublié, il n'écouta que son dépit, et instruit du
1. Voici ce qu'un janséniste, Vincent Tliuillier, éciil à ce propos : « Comme il rôdait perpétuellement dans l'hôtel de Soubise et chez les évêques pour attraper des nouvelles, on jugea qu'il avait commission du Pape d'observer tout ce qui se passait et de le lui faire savoir. Cette qualité d'espion fit naître au cardinal de Rohan, à l'évêque de Meaux et au P. Le Tellier la pensée de le députer. Car en qui le Pape devait-il avoir plus de confiance? On a mandé à Rome cent fausses nouvelles sur l'assemblée. Le P. Timothée est exactement instruit de tout ce qui s'est fait. Quand il dirait au Pape tout le contraire de ce qui est écrit, apparemment Sa Sainteté le croira... » Ingold, La seconde phase du Jansénisme, p. 292.
2. Charles-Maurice de Broglie, agent général du clergé de 1710 à 1720, mort le 21 avril 1766.
DE LÉVÉQUE DE BÉKYTE. 89
projet par M. de Torcy, son grand ami, il mit tout en œuvre pour le traverser. Il représenta au ministre que j'étais trop livré à la Cour de Rome, et un espion du Pape; qu'il ne convenait pas de me confier une commission si délicate et qu'il était de l'intérêt du Roi de l'en détourner.
Le ministre fit part au Roi de ces réflexions et par son ordre on les communiqua à M. de Rohan et de Bissy. Ils en furent surpris, et pénétrant les motifs secrets du cardinal de Polignac, ils coururent au Roi lui expliquer le mystère et dissipèrent les ombragées. L'auteur de la calomnie en fut puni. Le Roi, à qui il était déjà suspect, n'eut pour lui aucune confiance. Sa Majesté confirma ses ordres, je touchai quinze cents livres, je trouvai deux jours après une chaise de poste toute prête. Cet intervalle se passa en conférence avec ^IM. de Rohan et de Bissy, l'abbé de Broglio, le nonce et le P. Letellier. On me fournit d'am- .ples mémoires. On me chargea surtout, de la part du Roi, de ménager l'esprit du Pape et de l'engager à ne faire aucun coup d'éclat sans la participation du Roi qui, de son côté, s'engageait à mettre tout en œuvre pour ramener le
1. Voir en parliculier le Mémoire de M. de Bis?y pour l'envoi du P. Timothée à Rome, dans le f. fr. 17748, f. 216-218 : Dès que la Constitution arriva à Fontainebleau, « il fut agité de quelle manière elle serait reçue. Il fut proposé trois manières. La P" d'envoyer la bulle à chaque cvéque en particulier, afin qu'il la reçût et fit publier un mandemenl. La 2' de la l'aire recevoir par les assemblées provinciales, comme on avait reçu la bulle contre le livre des Maximes des Sfiints. La 3' de la faire recevoir par une assemblée des évêques (|ui se trouveraient seulement à Paris, comme il s'était pratique le plus souvent en France ». Poussé par la volonté du roi, le clergé adopta la troisième méthode. Le roi convoqua alors l'assemblée. Il fut décidé qu'elle se tiendrait à l'archevêché, que le cardinal de Noailles eu serait le présidenl. Les évoques se réunirent le lô octobre 1713. Le cardinal de Roliari élait président de la commission. L'assemblée aboutit à un acte d'acceptation. Il sera fait une instruction pastorale, non pour modifier la bulle, mais pour « prémunir les fidèles ». Le Pape peut se plaindre au Roi du C. de Noailles en toute liberté. Le principal est d'agir de concert avec le Roi.
cardinal. Je n'eus que le temps de prendre congé du Général des Capucins et des deux compagnons de mon voyage, auxquels je fis confidence du secret; il fut si bien gardé qu'on ne sut mon départ dans Paris que plusieurs jours après. Je pris la poste par Lyon le 30 janvier 1714. Le parti en fut mortifié ; ce voyage marquait trop le concert du Roi avec le Pape pour ne pas lui déplaire.
Il fallait être capucin pour braver en poste dans cette saison les glaces, les neiges, les précipices des Alpes. Je me vis cent fois à deux doigts du tombeau ; cinq ou six chevaux qu'on mettait quelquefois à ma chaise, pouvaient à peine m'en arracher ; il fallut même abandonner la chaise et courir la poste à cheval.
A Saint-Jean-de-Maurienne, les glaces venaient de rompre un pont sur lequel il fallait passer ; il ne restait plus qu'un sentier étroit, couvert de verglas le long de la rivière, où à ' peine un cheval pouvait trouver place ; je fis ainsi une poste entière, partie même dans la nuit. Je trouvai au pied du mont Cenis un hôte fort ami des capucins, qui me procura les facilités nécessaires pour passer les Alpes et voulut me conduire à Turin; mes passeports me procurèrent bien des commodités dans les bureaux des postes. Le mauvais temps ne mayant pas permis de prendre la mer à Gênes, je me joignis au courrier de la République et je fis route avec lui jusqu'à Florence. Le Grand-Duc que j'allai voir, surpris d'un retour si peu attendu et si précipité, y soupçonna du mystère : sa piété en fut alarmée et les suites n'ont que trop justifié ses alarmes. Il voulut être instruit de tout et m'offrit de faire tenir en France sûrement et secrètement toutes les lettres que j'y voudrais écrire et me donna un de ses valets de chambre pour me conduire à Rome et me défrayer.
J'y arrivai le 15 de févi'ier [1714], à 11 heures du soir; ne pouvant alors me rendre aux Capucins, j'allai descendre chez la reine de Pologne, dont je connaissais les officiers. J'écrivis le lendemain au Pape pour lui apprendre mon retour et lui demander une heure d'audience pour lui
communiquer des affaires très importantes ; son premier valet de chambre lui remit ma lettre dès qu'il fut jour chez lui et lui annonça mon retour. Le Pape qui depuis quatre ou cinq jours avait reçu une de mes lettres, oîi je lui marquais que je ne partirais qu'au printemps, crut que son valet de chambre dormait encore et rêvait et le lui dit même en riant; mais ayant vu ma lettre, il m'envoya dire de me rendre au palais sur les 4 heures du soir; j'allai en attendant voir le P. Daubenton, jésuite, qui me prit pour un fantôme '. '
1. Cf. Bibl. nat. f. 1'. ITTiS, loi. 80. Le 25 mars 17U, le duc de Xoirmoutiers écrit à Rolian : « Le capucin courrier a paru tout aussi extraordinaire à Paris qu'à Rome. Tout homme déplacé ne fait jamais une bonne besogne. » Id., fol. 99 v°. Cf. id., fol. 101 v".