DEPUIS LE RETOUR DU P. TIMOTHÉE A ROME JUSQU'A LA MORT DE LOUIS XIV
J'avais donné avis au cardinal de la Trémoille de mon arrivée à Rome. 11 en fut extrêmement surpris, aussi bien que les autres ; mais ses liaisons avec le cardinal de Noailles firent naître en lui des sentiments bien différents. 11 connaissait mon zèle et l'entêtement du cardinal, et jugea dès qu'il me vit que cette Eminence avait fait quelques fausses démarches; que je venais en informer le Pape, et que je ne manquerais pas de l'animer. Je le trouvai au milieu d'une foule de prélats qui devaient l'accompagner au sermon, où il allait en grand cortège ; il parut troublé et fort irrité. Dès que je lui eus remis les lettres de MM. de Rohan et de Bissy et que je lui eus appris que j'étais venu de Paris en poste, il me chercha querelle pour avoir un prétexte de m'arrêter, et me demanda ma lettre de créance du ministre. Je lui dis que je n'en avais point, qu'il la recevrait par le premier courrier; et qu'il l'aurait déjà reçue, si le courrier avait été aussi diligent que moi ; mais qu'en attendant, les lettres de MM. de Rohan' et de Bissy pouvaient lui suffire pour prouver la vérité de ma commission. Le cardinal se fortifia dans ses soupçons et répliqua avec beaucoup de feu : « Tout serviteur que je suis de JNIM. de Rohan et
1. Une lettre du cardinal de Rohan au cardinal de la Trémoille lui rendant compte de l'assemblée du clergé, en date du 12 février 171'i, se trouve aux AIT. Étrang. corr. de Rome, n. 535, fol. 155.
MÉMOIRES ET LETTRES DE L'ÉVÉQUE DE BÉRYTE. «i:l
de Bissy, ce n'est point par leur canal que je dois recevoir les ordres de Sa Majesté ; je vous défends de rien exécuter. « — « Mais, répondis-je, Sa Sainteté est déjà instruite de mon retour et m'a ordonné de me rendre à son audience à 4 heures du soir. » — « Gardez-vous-en bien, reprit le cardinal, si vous faites un pas sans ma permission vers le Palais apostolique, je vous ferai enlever et conduire à Marseille. » Un accueil si brusque ne me déconcerta pas : « J'obéirai à vos ordres, lui dis-je, et je vais me retirer aux capucins; j'ose cependant dire à Votre Éminenee que si elle voulait m'écouter, elle verrait que je viens dans vos vues de pacification selon les intentions de Sa Majesté; et loin de m'éloigner de l'audience du Pape, vous me presseriez de m'y rendre. «
Le cardinal était bon, il sentit même qu'il risquait beaucoup de traverser des démarches qui pouvaient en effet être ordonnées par le Roi et n'avoir que de bons motifs. Il se radoucit et me retint à dîner. Il me dit d'aller aux capucins jusqu'au retour du sermon, et, à l'heure du'dîner, m'envoya son carrosse avec un de ses gentilshommes. On badina beaucoup, pendant le repas, sur l'air grotesque que doit avoir un capucin, courant la poste à cheval en hiver sans souliers, sans bas, sans chapeau" sans gants, avec un capuchon et une longue barbe.
Après le dîner il me mena dans son cabinet et m'entendit pendant deux heures sans m'interrompre. Je lui détaillai fort au long tout ce qui s'était passé dans l'Assemblée, tous les mouvements du cardinal de Noaillesetde ses adhérents, la dernière démarche qu'il venait de faire et la crainte qu'avait le Roi que le Pape ne prît quelque parti fâcheux, et ne fît quelque coup d'éclat; que bien loin d'aigrir le Pape, je ne venais par ordre de Sa Majesté que pour le gagner comme un ange de paix, a Voilà mes instructions, lui dis-je, me défendrez-vous maintenant de parler à Sa Sainteté? »
— « Non, mon Père, me dil-il en m'embrassant, je n'ai garde de m'opposer aux intentions de Sa Majesté : ne tardez pas même de vous rendre au Palais apostolique : voilà
l'heure qu'on vous a donnée; vous pourriez vous faire attendre. Je vous exhorte à bien exécuter les ordres que vous avez reçus, à ménager l'esprit du Pape, et l'engager à prendre des voies de douceur pour faire revenir le cardinal .de Noailles et les évêques qui lui sont unis, aux sentiments des autres prélats dont ils se sont malheureusement séparés, et de n'agir dans toute cette malheureuse affaire, que de concert avec le Roi. Vous comprenez qu'étant ami et parent du cardinal de Noailles, ses intérêts me sont chers ; et je serais fâché de le voir encourir la disgrâce de son Prince et du Chef de l'Église. Allez donc, mon très cher Père, et soyez véritablement un ange de paix; en mon particulier je vous prie d'oublier ce que j'ai pu vous dire de mortifiant ce matin, et faites-moi part de tout ce qui se passera '. »
1. Il l'auL conlrùler la véracité du récit du P. Timolhêe parce que dit La Trémoille lui-même à Torcy : «... La principale chose dont je dois vous rendre compte est de l'arrivée d'un courrier de nouvelle forme, qui arriva icy vendredy au matin. C'est le R. Père Timothée qui- entra dans ma chambre dans le temps que j'allois au sermon à Montecavalle; il me disten arrivant qu'il estoit venu en poste etestoit party le 30 et qu'il venoit de la part du Roy. Je luy demanday s'il avoil des lettres de vous à me rendre. Il me dist que vous aviés jugé plus à propos de me les envoyer par la poste, croyant qu'elle arriveroit plus tost que luy, et que vous déviés m'avoir écrit le 30, me monstrant estre surpris que je n'eusse point reçu vostre pacquet. Je luy conseillay de s'aller reposer, parce qu'il estoit très fatigué et luy dis que je l'enverrois chercher à quelque heure de l'après uiidy pour l'entendre, n'ayant pas le temps alors de m'arrester. Mais il me respondil qu'il falloit qu'il me parlast d'abord après mon retour de Montecavalle, parce qu'il falloit qu'il allast incessamment à l'audiance du Pape, et qu'il avoit faict desià avertir S. S., en arrivant qu'il estoit arrivé et qu'il avoit des pacquets à luy rendre. Il me rendit aussy une lettre de M. le Cardinal de Rohan qui me marque que le Roy l'a chargé de me faire le détail de ce qui s'est passé en France dans l'affaire de la Constitution. Il m'adjousta qu'il estoit l'ange de la paix. Je vous advoue que quand j'entendis tant de belles choses en si peu de temps, et jugeant de l'impatience que le Pape pourroit avoir de l'entendre, puisqu'il l'avoit faict adverlir si promptement de son arrivée, je m'estimay bien heureux qu'il vuulut m'attendre icy à mon
Outre les liaisons de famille et d'amitié qui rendaient le cardinal de la Trémoille extrêmement inquiet sur la démarche du cardinal de Xoailles et les suites qu'elle pouvait avoir, ce seigneur ne pouvait manquer de sentir qu'il allait être suspect dans cette affaire aux deux cours de Rome et de France, et qu'il aurait le chagrin, quoique chargé des alïaires du Roi, de voir négocier celle-ci par un autre. K commençait même à l'éprouver dans ma députation dont le Roi ne lui faisait donner aucune connaissance et dont MM. de Rohan et de Bissy ne lui parlaient dans leurs lettres que d'une manière superficielle. Malgré toutes les politesses qu'il fit l'après-dînée pour réparer les brusqueries de ses premiers mouvements, il se défiait extrêmement d'un homme qu'il savait écouté du Pape, bien reçu
retour pour me faire l'iionneur de disner avec moy. Il alla pendant ce temps là faire un tour à son couvent, où j'eus soin de l'envoyer prendre en carrosse. Car estant arrivé desià en chaise de poste le matin,... je crus qu'un capucin qui alloit par les champs en chaise de poste, pouvoit bien aller par la ville en carrossé, et il se rendit chez moy à l'heure marquée. Il me rendit compte après disner de sa commission et voulut bien se servir ensuytte de mon mesme carrosse pour aller à l'audience de S. S., à laquelle il fut admis aussytost et y demeura fort longtemps. Il vint le lendemain me rendre compte de cette audiance qui n'est pas la seule qu'il ait eue depuis son arrivée. Je luy laisse, Monsieur, le soing de vous informer de ce qu'il aura dit à S. S... » Le cardinal de la Trémoille à Torcy, 20 février 1714, Arch. Étrang. corr. de Rome, n" 535, fol. -268. — Le 9 mars 1714, de Versailles, Torcy répondait en ces termes au cardinal de la Trémoille : « J'ay reçeu. Monseigneur, les trois lettres que V. E. m'a fait l'honneur de m'escrire le 13, le 20 et le 22 du mois dernier. J'ay remarqué, en lisant la seconde, la faute que j'avois faite à l'esgard du P. Timothée. Car il est vray qu'en partant il me demanda des lettres pour V. E. et je luy dis que je les envoyerois par la poste comptant eflectivementque le courrier ordinaire precèderoit son arrivée. Il est encore vray que j'oubliay si parfaitement ce que je luy avois promis, que je ne m'en suis souvenu qu'en lisant la lettre de V. E. Mais je vois que le Carrière barbiito, comme l'appelle M. le Cardinal d'Estrées, n'a rien perdu à l'obmission que j'ay faite, et qu'il n'en a pas esté moins bien receu dans les audiences où il a esté admis. Dieu veuille qu'il soit comme il le dit, l'Ange de' la Paix. » Arch. Etrang. corr. de Rome, M" 535, fui. 298. Cf. A. Le Ro> . La France c/ liaiiie, p. 552.
du Roi et zélé contre l'erreur jusqu'à avoir dénoncé le livre et poursuivi la condamnation de Quesnel. Les suites le montrèrent parfaitement. J'essuyai plus d'une fois les effets de sa jalousie; aussi pris-je le parti de ne le voir que dans la nécessité et de ne lui communiquer que ce qu'il savait; d'ailleurs cette réserve était conforme aux intentions du Pape et du Roi qui le regardaient comme suspect dans cette affaire.
L'heure de l'audience commençait à passer et le f^ape attendait avec quelque inquiétude. Enfin je parus. Je fus introduit et reçu de la façon la plus obligeante. Le Pape m'écouta fort attentivement et lut les pièces et le mémoire que je lui remis : à mesure qu'on avançait dans la conversation et dans la lecture, on pouvait aisément lire sur son visage les divers mouvements de douleur et d'indignation dont il était saisi. Il ne s'attendait pas et n'avait garde de s'attendre à une conduite si opposée à la soumission qui lui est due, et que le Roi lui avait tant de fois promise. Enfin il prit la parole, rendit justice au zèle et à la piété du Roi, qu'il regardait comme le plus ferme appui do l'Eglise, bien persuadé qu'il n'avait pas tenu à lui que tout ne se fût passé dans l'ordre, et qu'il était très affligé de voir plusieurs Prélats de son Royaume qui loin de seconder ses pieuses intentions, ne travaillaient qu'à favoriser les nouvelles erreurs. Il donna aussi quelques éloges aux Prélats catholiques qui s'étaient soumis à la bulle, et avaient fait bien des efforts pour ramener les autres à l'unité.
« Il est vrai, ajouta-t-il, qu'on aurait pu avoir moins de condescendance pour ceux qui rompaient les liens de la paix; on pouvait aisément prévoir leur dessein; tant de délai n'ont servi qu'à leur donner le temps de se fortifier et augmenter la division qui va occasionner un grand schisme. Au reste j'attends l'acte d'acceptation et les autres pièces qu'on me promet, pour juger plus sûrement de leur conduite. Pour le cardinal de Noailles et les autres révoltés, ses adhérents, je suis outré de leur désobéissance. Il est vrai que je n'ai jamais compté sur le cardinal; il est
trop lié avec les jansénistes, pour que sa doctrine et sa personne ne me soient pas tout à fait suspectes ; mais je n'aurais jamais cru qu'il se lut déclaré si ouvertement; les ménagements qu'il doit par bienséance au Chef de l'Eglise de qui il a reçu la pourpre, au Sacré Collège dont il est membre, s'ils ne suffisaient pas pour gagner à sauver les apparences, quel scandale ! et à quoi ne doit-on pas s'attendre de sa part après cette rupture ' ? » La révolte de M. d'Hervaux, archevêque de Tours, parut lui être encore plus sensible. En effet, pendant que ce prélat fut auditeur de Rote, il était fort lié avec le cardinal Albani, depuis Pape, qui l'aimait particulièrement et lui avait donné mille marques d'amitié. « Tu quoque, ml Brute, s'écria-t-il plusieurs fois, les larmes aux yeux et levant les mains au ciel! M. d'Hervaux que je regardais comme un des évêques de France les plus attachés au Saint-Siège! M. d'Hervaux que la cour de Rome et moi en particulier avons toujours comblé d'honneurs! M. d'Hervaux à qui j'ai rendu tant de services! M. d'Hervaux est donc un de ceux qui refusent opiniâtrement de se soumettre à mes décisions les plus solennelles? Je suis peu surpris de la conduite du cardinal de Noailles. je le connaissais assez pour devoir m'attendre à tout; mais M. d'Hervaux, mon ancien et intime ami. peut-il se joindre à lui pour me faire la guerre:* Ah! j'en ai le cœur percé de douleur! »
L'air et le ton dont parlait le Pape, firent aisément juger qu'il en viendrait à quelque extrémité fâcheuse contre les prélats. Je pris laparole et je le priai de vouloir faire attention à ce qu'on marquait dans le mémoire, au désir qu'avait le Roi, aux mesures qu'il voulait prendre, à la promesse qu'il faisait de concourir avec Sa Sainteté pour punir les réfractaires, et à la grâce qu'il lui demandait de suspendre les effets de son indignation et de n'agir que de concert avec Sa Majesté. Je le priai en même temps de vouloir bien en
I. Le 26 février 1715, Clément XI ordonna à Noailles de souscrire il la bulle Unigenitus dans le délai de (|Min/c jour?;, sous peine d'être suspendu du cardinalat. Anli. NaL L. :!'.).'..
JUiMOn^ES ET I.ETTKES. 7
donner sa parole. Le Pape estimait et aimait Louis XIV, il venait d'en faire l'éloge ; il voyait que ses intentions n'allaient qu'au bien; il sentait d'ailleurs que s'il n'agissait de concert avec lui, il aurait beau éclater, qu'on mépriserait sa colère, et que le mal n'en serait que plus grand; et qu'après tout on pouvait compter sur son zèle. « Je crains fort, dit-il alors, que la religion ne souffre de ma condescendance, et que les prélats n'en abusent pour fortifier leur parti; mais que peut-on refuser à un si grand Prince, protecteur déclaré de l'Eglise, et son Fils aîné? Vous pouvez lui donner ma parole que je n'agirai que do concert avec lui contre les prélats rebelles à son autorité et à la mienne. J'espère aussi qu'il me tiendra la parole qu'il me fait donner, et que si ces prélats ne profitent point de notre clémence, il me permettra de sévir contre eux pour arrêter un désordre si pernicieux à la religion. »
Ainsi se termina cette longue audience. Le Pape me fit quelque politesse sur ce qui s'était passé le matin chez le cardinal de la Trémoille, dont il avait été aussitôt informé; mais il m'avertit de ne pas me fier à lui, de ménager son esprit, et de ne lui rien dire que ce qui pourrait lui faire plaisir, de ne pas même lui faire part de ce qui venait de se dire sur le cardinal de Noailles et l'archevêque de Tours, de peur qu'on ne leur mandât, et que ce ne fût pour eux une occasion de s'applaudir du parti séditieux qu'ils venaient de prendre, et de me tenir sur mes gardés contre les mauvais tours que le parti pouvait me jouer.
Le cardinal de la Trémoille était très inquiet sur le succès de la négociation. Je ne manquai pasie lendemain de lui en aller rendre compte. Son Eminence parut très satisfaite, loua mon zèle, et m'exhorta à consommer mon ouvrage, me promit de me faire part des nouvelles qu'elle recevrait de Paris, me pria de lui communiquer ce que j'en apprendrais, afin d'agir de concert. 11 est aisé de comprendre que cette affaire fit grand bruit dans Rome ',
1. « Rome l'ut hier fort surprise de voir arriver en poste le 1'. Ti-
de sorte que dans une foule de visites que je fus oblige de rendre et de recevoir, il en fut partout question. J'eus besoin d'une grande circonspection dans mes paroles ; je n'avais pas manqué d'informer le Pape du gracieux accueil que m'avait fait le Grand-Duc. Sa Sainteté y fut sensible et lui écrivit un bref de remerciement.
Je ne manquais pas d'écrire toutes les semaines en France à MM. de Rohan et de Bissy, tout ce qui se passait dans cette affaire ; j'en instruisais de même son Altesse ', en lui adressant le paquet pour la France selon ses ordres, et je conserve précieusement les réponses qu'elle a eu la bonté de me faire. On trouvera toutes ces diverses lettres à la fin de cet ouvrage, et on y verra une histoire bien détaillée de ce qui s'est passé à Rome jusqu'à la mort de Louis XIV. Voyons maintenant en peu de mots ce qui me regarde personnellement.
Tous les ménagements qu'on avait en France pour le cardinal de Noailles n'ayant pu rien gagner sur lui, et toutes les négociations des prélats ayant été infructueuses, le Roi prit le parti de faire assembler un concile national pour terminer définitivement les protestations, d'une manière capable den imposer à tous les Français, et de les ramener tous à l'unité. Je ne sais qui était l'auteur de cette idée; mais rien n'était plus mal entendu. Jamais la cour de Rome dans des circonstances aussi critiques, et sur le déclin de la vie du Roi. n'aurait pu consentir à voir com-
mothée ; son entrée a été d'autant plus remarquable, qu'on n'en trouve point d'exemple dans la chronique des capucins. Il descendit chez la Reyne de Pologne, fut chez le cardinal Gassini, envoya demander audiance au Pape qui luy fut accordée pour l'après midy, et vint rabattre chez M. le cardinal de la Trémoille où il disna. » De la Chaussée à Torcy. Rome, 17 février 1714. Arch. Étrang. corr. de Rome, n° 535, fol. 267. — Voir la lettre du même, 21 février 1714, loc. cit., f. 280. Le cardinal de la Trémoille habitait au palais Pasquini.
1. Le grandrduc de Toscane, Côme de Médicis. — Voir plus bas, d'après le f. fr. 17748, le résumé de la correspondance avec le cardinal de Rohan, page 181 à 185.
mettre son autorité dans un concile sur lequel elle aurait eu si peu lieu de compter : c'élait combattre de front ses principes, assembler des conciles pour examiner les bulles des Papes; c'était faire un problème de la soumission et risquer de la voir refuser. Du côté de la France, le succès n'était pas moins équivoque : les intrigues des jansénistes n'auraient pas moins troublé le concile que l'assemblée des quarante; il s'y serait fait de nouveaux partis plus considérables encore et plus ditficiles à réduire ; au lieu d'éteindre le feu, c'était l'allumer dans lout le royaume. Il eût mieux valu faire assembler dès le commencement le concile de chaque province et faire recevoir séparément la Constitution dans chacun, comme on avait fait pour la condamnation de M. l'archevêque de Cambrai. Les jansénistes n'auraient pas eu le temps de rien brouiller; et il leur aurait été bien plus difficile de former des partis dans chaque province, que de remuer dans un lieu où ils auraient trouvé tout le clergé assemblé.
MM. de Rohan et de Bissy ' m'écrivirent le projet de la Cour; je leur en fis sentir les inconvénients. Je sondai le Pape par leur ordre; il s'y montra totalement opposé-.
1. A. Le Roy, p. 593. cite une lettre de Bissy au P. Timothée, de février 1714, d'après Arch. Vatic. Francia. Giansenismo. lettre T.
2. 13 février 1715 : « J'ai vu ce matin le P. Timothée en son couvent des Capucins. Le Père a cessé de voir le Pape depuis que M. Amelot traite avec M. le C Fabroni. M. le C' Cassini. consulté par le P. Timothée sur le concile national, rejeta bien loin cette voye comme sujette à trop d'inconvéniens, tant pour le St-Siège que pour le Royaume même. Le même P. Timothée ayant sondé son É" sur la voye des explications, elle répondit que cela pourroit se faire absolument, mais que les suites en étoient dangereuses, qu'on ne manqueroit pas dans la suite d'abuser d'un tel exemple, que lorsque le S. Siège publieroit une bulle, les évêques ou les particuliers se croiroient en droit d'en demander, quand il leur plairoit. des explications. Le P. Timothée m'a aussi raconté ce qui s'était passé sur le sujet du voyage de M. l'abbé Le Maistre et sur l'audience qu'il avoit eue de Sa Sainteté. Cet abbé est chanoine de l'Église de Chàlons-sur-Marne et attaché à M. l'Évéque de cette ville qui l'emploie dans le gouvernement de son diocèse. » Journal de Targnij, p. 110; IbkL. p. 273.
Malgré mes représentations et l'éloig-nement du Pape, on passa outre et le Roi envoya à Rome M. Amelot ' et M. l'abbé de Targny"^ pour négocier cette affaire. Je connaissais l'un et l'autre. J'avais vu le premier en Portugal lorsqu'il y était ambassadeur; quelques affaires monastiques qui n'intéressent point le public m'avaient obligé d'y faire un voyage -K M. Amelot m'y avait donné des marques de bonté que je n'avais pas oubliées. J'avais fait connaissance à Paris avec labbé de Targny, docteur de Sorbonne, plein de mérite et de vertu; je fus pourtant inquiet sur celte députation, non pas par le chagrin de voir partager les emplois et la confiance; au contraire dans une affaire aussi désagréable, et dans l'impossibilité morale d'y réussir, en voir charger un autre, c'était autant de débarrassé pour moi; mais parce que je prévoyais ce mauvais succès, et qu'en tirant l'affaire en longueur, c'était donner aux jansénistes qui ne demandaient pas mieux le temps de fortifier leurs brigues et peut-être de voir arriver la mort du Roi, déjà fort avancé en âge (ce qui arriva en effet peu de temps après) et de perdre en lui le plus ferme apj)ui de la religion, sans savoir quel tour les affaires prendraient après sa mort. D'ailleurs, je ne savais pas trop ni les liaisons ni la façon de penser de M. Amelot; je craignais qu'il ne plaçât mal sa confiance et ne me donnât du chagrin. J'avais même à craindre que, sa négociation manquant comme il devait s'y attendre, on ne me soupçonnât de l'a-
1. ^lichel Amelot, marquis de Gournay, baron de Brunclles, fut envojc à Rome, de décembre 1714 au 5 septembre 1715. Il mourut à Paris à l'âge de soixante-neuf ans, le 21 juin 1724. Cf. Girardot, Cori-esporidance de Louis XIV avec M. Amelot pendant son ambassade en Espagne 1700-170'.). Nantes. 1864. Une partie de la correspondance d' Amelot est en copie aux Archives Nationales. F^o lo. Le mémoire pour lui servir d'instruction est du 2 décembre 1714. Il est aux Affaires étrangères. Corr. de Rome, n. 542, fol. 57-85, avec l'instruction secrète {Id., fol. 114) et le Mémoire historique (fol. 124).
2. Le Journal en forme de lettres de l'abbé de Targny est aux Affaires étrangèies. Corr. de Rome, n. 555.