‹ Mémoires et lettres du P. Timothée de La Flèche, évêque de Béryte, sur les affaires ecclésiastiques de son temps 1703-1730Chapitre 23 sur 46 · La province de Bretagne possédait une maison à Lisbonne · texte numérisé non relu

La province de Bretagne possédait une maison à Lisbonne

102 IMÉMOIRES ET LETTRES

voir traversé, ou du moins de ne l'avoir pas secondé, parce qu'on n'ignorait pas ma façon de penser sur le sujet de son voyage. En effet, MM. de Rolian et de Bissy m'écrivirent sur ce ton, me recommandant lort d'agir de concert avec M. Amelot, de le seconder, de tâcher de lui plaire et de mériter sa confiance '. Ces avis et ces soupçons me déplurent fort, mais il fallut avaler le calice, et je n'en agis pas avec moins de zèle et de fidélité, quoique j'en prévisse le peu de fruits. Tout ce que j'avais prévu arriva. M. Amelot gagné à Paris par le cardinal de Noailles, et à Rome par le cardinal de la Trémoille, n-eut pour moi aucune confiance ; il m'en donna même des marques dès la première visilc

1. On lit dans le Journal de Targny (Aff. étrang. Corr. Rome, n. 555, p. 15 et IH), à la date du 19 janvier 1715 : « Le P. Tiraotliée est venu disner avec le C' de la Trémoille qui l'avait invité. Après le disner ce Père s'est entretenu une heure avep M. Amelot pour lui rendre compte de l'audience que le Pape avait donnée mercredi à ce religieux. Sa S"' lui dit qu'elle était très contente de M. Amelot et le Père l'assura que M. Amelot l'était beaucoup de Sa Sainteté. Le Pape dit au P. Timothée qu'il ne fallait plus parler à personne de l'affaire de la Constitution parce qu'il en avait chargé le C"^ Fabroni pour traitter avec M. Amelot et qu'il fallait que cela se fit avec un grand secret. J'ai eu une petite demi-heure d'entretien avec le P. Timothée de qui j'ai appris ce que je viens de marquer. )) Voir la lettre du 22 janvier 1715, de M. Amelot au roi. Arch. Aff. étrang. Corr. Rouie, n» 551, fol. 120. Le 4 février 1715, le chancelier Voisin écrit à Amelot : « Il me paraît que vous vous mettez en état de vous servir utilement du Père Timothée et du Père Daubenton. Ce dernier est plus habile que le premier et il faut tâcher de lui faire croire que vous avez une entière ouverture avec luy afin qu'il ait l'air de même avec vous. » Ibicl., Corr. Rome, n» .554, fol. 11 v. — Targny écrit le 15 avril 1715 : « Le P. Timothée a dîné au Palais [Pasquini]. Il m'a lu des lettres de Paris qui font voir qu'on a connaissance des deux brefs, mais sans savoir que par conjecture ce qu'ils renfermoient. On supposait qu'il y en avait un adressé au roi. » Ibid., n" 555, p. 320. — Le 19 avril 1715 : « J'ai vu le P. Timothée à qui, par ses dernières lettres de France, on mande que l'évêque de Grasse fera réimprimer les trois lettres mises au pilon, quand il en aura changé quelques endroits qui lui ont été indiqués. M. Tournéli (est; nommé réviseur pour cette édition « (n" 555, p. 327).

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que je lui rendis, me priant fort de ne pas voir le Pape avant lui, comme s'il eût craint que je l'eusse prévenu : précaution aussi inutile qu'injurieuse, puisque j'aurais eu tout le temps de le prévenir si j'avais voulu, depuis qu'on avait annoncé son départ de Paris '. Il donna même toute sa confiance au parti et il en fut la dupe. Il ne réussit en rien de ce qu'il était venu faire ; il ne s'accorda pas mieux avec l'abbé de Targny qu'on lui avait donné pour conseil et quil ne consultait en rien. 11 se rendit suspect au Pape et au Roi, et fut enfin révoqué. Mais la mort de Louis XIV qui arriva bientôt après, lui épargna les suites d'une disgrâce qu'il s'était attirée.

Cependant le Roi, satisfait des services que j'avais rendus à l'Eglise et que je continuais à lui rendre, songeait depuis quelque temps à me récompenser-. Mais que donner à un

1. Voir une lettre du 17 août 1716 dans la correspondance du cardinal de Noailles : « Le P. Timothée ayant écrit ici que le Pape consentirait à un concile national et qu'il en avait parole de lui, on le marqua à M. Araelot qui avait écrit le contraire parce que le Pape lui avait dit le contraire. Ce ministre en fit des reproches à S. S. qui répondit que quand le P. Timotliée lui apporterait la promesse du concile écrite de sa main, il ne devait point y ajouter foi. » Arch. nat. Paris. L. -Il, p. 403.

2. « Le P. Timothée capucin, ayant été envoyé à Rome par ordre du Roy pour les affaires de la Constitution, s'est fort bien acquitté de sa principale mission qui êtoit d'engager le Pape à ne faire aucune démarche que de concert avec S. M. Il a été utile en plusieurs autres occasions, sa personne étant agréable à 8. S'" et ayant un facile accès auprès d'Elle. Son séjour à RoniC, et les affaires qu'il avoit à trailter, l'ont engagé à quelques dépenses. S- M- trouveroit-elle bon de lui accorder une gratification, dans le temps surtout que sous les ordres de M. Amelot, il pourra encore rendre de bons services. » (Arch. du min. des Alf. étr. Corr. Rome. 542, f. 263). Cette note sans date doit se rapporter à cette époque. Voir aussi une dépèche du 2 avril 1714, envoyée par Torcy à La Trémoille et citée par A. Le Roy, La France cl Rome, p. 556-557. Le cardinal de la Trémoille écrivait à M. de Torcy, le 24 avril 1714 : « Je ne sais si le Pape lui [ail P. Tiinolhée] a fait espéi'er toutes les récompenses qu'il en allendail. Il lui sera peut-être revenu que plusieurs personnes avaient pris la liberté de plaisanter sur sa personne et sur son voyage, et que Sa Sainteté même ne l'aura pas épargné. » Ingold, La seconde

loi MEIMOIRES ET LETTRES

capucin? Sa règle lui défend de rien posséder et le déclare incapable de bénéfice. Il n'y avait d'autre moyen que de me mettre dans l'épiscopat.

La chose n'était pas sans difficulté ; le Général des capucins, dans la dernière visite qu'il avait faite à Paris à la prière du Roi, avait demandé à Sa Majesté de ne faire aucun capucin évêque.

Je ne sais s'il y avait eu dans l'Ordre quelques intrigues pour le devenir, ou si le Général avait fait cette prière par précaution pour mieux maintenir l'humilité et la dépendance, en ôtànt à l'ambition jusqu'aux moindres lueurs d'espérance. Quoi qu'il en soit, le Roi s'était engagé à n'en plus nommer. Cet engagement était facile à prendre. Les promotions des capucins ne sont pas bien communes. Mais dans cette occasion, le Roi fut fâché d'avoir donné sa parole. On chercha donc un tour pour me placer sans la violer.

On proposa de me faire évêque in partibus, comme pour aller dans les missions étrangères au nom de la Propagande, afin que par ce moyen, étant décapuciné, je fusse un sujet épiscopable sans que le Général eût à se plaindre, après quoi je devais venir en France, et y être nommé évêque réel. Le Pape y consentit et se fit demander ma consécration au nom de la Congrégation. On jeta les yeux sur l'évêché de Babylone, dont l'évêque vieux et cassé et s'occupant de toute autre chose que de son métier, avait grand besoin d'un coadjuteur. J'eus encore besoin des bontés du Pape pour lever les difficultés qui se trouvaient dans ce projet. Comment donner un coadjuteur à un homme qui n'en demande point, qui peut-être n'en voudra pas, et sans l'avoir prévenu? Cette conduite n'est guère canonique ni conforme aux usages de la Congrégation. Le Pape voulut bien m'accorder la dispense, et faire remarquer aux cardinaux qui en avaient du scrupule, que ce n'était ici qu'un titre postiche pour parvenir à autre chose, qu'on n'avait au-

phase du Jansénisme, p. 299. Le P. Timothée remercia le roi dans une lettre du 14 mai 1715 citée par A. Le Roy, p. 630.

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cun dessein de m'envoyer en Asie, ni moi d'y aller, que dans peu placé en France, je laisserais la place vacante, et que l'éveque de Babylone ne serait pas même instruit de la coadjutorerie momentanée qui m'aurait servi de degré. Tout fut donc aplani, et je fus préconisé, dans le consistoire, évèque de Bérite, coadjuteur de Babylone '.

Ma nomination surprit toute la ville de Rome. Quoique j'en fusse instruit depuis sept à huit mois, je n'en avais fait part à personne, pas même au Pape. Il m'en fit des reproches. Je m'en excusai le mieux que je pus sur l'incertitude où j'étais du succès, et sur l'obligation du secret qu'on m'avait imposé. Sa Sainteté me dit obligeamment qu'elle en était fâchée, parce que je devais m'éloigner de Rome; mais que du reste elle était bien aise que le Roi voulût me récompenser. Je lui expliquai toutes les raisons qui avaient fait prendre ce parti. Ces raisons furent longtemps un secret pour le public. Il en parla diversement - : en effet, à

1. Sur cet évèctié voir le ms. iioiiv. acquis, fr. 6649, qui conticnl un rapport complet sur cette église. Le nom du P. Timothée y est simplement mentionné à la page 7. La Trémoille écrivait au roi le 29 mai 1715 : « ... L'affaire qui regardait le RéV Père Timothée poui' la coadjutorerie de Babylone fut réglée avant hier dans hi Congrégation de Propaganda Fidc où j'assistai, de la même manière qu'elle le fut pour M. l'éveque d'AgatopIe son prédécesseur dans le

même emploi. Sa Sainteté le fait évèque par bref Sa Sainteté m'a

dit ce matin au Consistoire qu'elle faira expédier le bref dez aujourd'hui de sorte qu'il pourra eslre sacré dimanche prochain par M. h^ Cardinal Gualtieri qui a bien voulu se charger de cette cérémonie. » Arch. des Aff. étr. Corr. de Rome, n<^ .5'i7, f. 131. — Voir id., f. l'(r>. la lettre du même au P. Letellicr, en date du même jour; — cl fol. 252 et 253 : « Je crois que M. le coadjuteur de Babylone qui a le titre d'Évêque de Béryte, sera en France aussitôt que cette lettre. Il devoit se joindre avec M. Massei qui est parti à peu près en menu; temps que lui, pour faire ce voyage ensemble » (La Trémoille au roi, 23 juin 17irj).

2. « La nouvelle de la coadjutorerie de Baijylone à laquelle le Roy a nommé le P. Timothée de la Flesche, dcfiniteur général des Capucins, est maintenant fort répandue dans la ville de Rome. Les personnes eu i)arlent foi-t différemment selon leurs dispositions à l'égard du

mon âge, avec mes infirmités et dans la situation où j'étais de pouvoir rendre des services à l'Eglise, cette destination avait quelque chose de bizarre. Le parti en triomphait. Il crut que c'était un honnête exil, oîi on m'envoyait pour se débarrasser de moi, et il se félicitait de mon éloignement; mes amis me plaignirent. Le cardinal de la Trémoille ^ soit par bonté, soit pour me sonder, m'offrit d'écrire et d'agir pour faire changer ce dessein. Je l'en remerciai, affectant une grande indifférence sur les ordres de la Providence, comme en effet j'avais toujours été content dans mon état, et j'aurais continué de l'être. Il me paya de la même monnaie et fit semblant d'être fort édifié de mes dispositions.

11 survint une autre difficulté sur ma promotion. Une dame française avait donné de g.-'ands biens pour l'entretien de l'évêque de Babylone. Le ministre de France crut làdessus que la nomination appartenait au Roi et m'en fit expédier le brevet. Il était même vrai que quelques autres évêques avaient été nommés par Sa Mnjeslé : cependant la dame dans sa fondation en avait laissé la nomination au

p. Timothée. En général, on ne regarde pas cette nouvelle dignité comme lui étant fort avantageuse. » J. de Targiuj, p. 371.

1. Le Roi écrit au Gard, de la Trémoille le 15 avril 1715, à Versailles : « ... J'ai nommé le Père Timothée de la Flèche pour coadjuteur de l'Evesque de Babilone et mon intention est que vous pressiez les expéditions qui luy sont nécessaires pour aller au phitost ayder cet Kvesque dans ses fonctions, son âge et sa santé estant des raisons très pressantes pour luy donner du secours. » Arch. du min. des Aff. élr. Corr. de Rome, n° 546, f. 128 v" ; cf. ici., n" 547, fol. 38. — Le P. Letellier écrit de Paris à Torcy le 12 mars 1715 : « En cas que vous n'eussiez pas encore écrit à M. le Cardinal de la Trémoille pour la coadjutorerie de l'evesché de Babylone à laquelle S. M. a nommé le P. Timothée de la Flèche, capucin, je vous supplie de ne point perdre l'occasion du courrier de M. Amelot qui doit partir, à ce que j'apprends, dans trois ou quatre jours. Le Tellier, J. » Orig. Arch. des Atr. étr. Corr. de Rome, n° 552, f. 158. — La réponse du ministre est du 13 mai 1715 : « Il y a longtemps, très révérend Père, que Rome a donné ses ordres à M. le Gard, de la Trémoille au sujet de la coadjutorerie de l'Evesché de Babylone en faveur du Père Timothée, et je vois que Sa Majesté en recevra la réponse en l'ordinaire prochain ou le suivant. » Id., fol. 165.

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Pape. Le secrétaire de la Propagande fît faire cette réflexion à Sa Sainteté et lui produisit les pièces. Elles furent communiquées au ministre de France et il fut convenu que le sujet présenté par le Roi étant agréable au Pape, on ferait sans conséquence comme on avait fait pour les autres, c'està-dire qu'on expédierait des bulles comme ayant été choisi par le Pape à la prière de la Congrégation, sans faire aucune mention de la nomination du Roi. Le cardinal de la Trémoille; qui avait ses ordres, mena tout seul cette aiïaire ; je crus qu'il ne convenait pas que je parusse y prendre aucune part'.

1. Le cardinal de la Trémoille écrivait au Roi le 14 mai 1715 : « .... Elle (Sa Sainteté) me parla la première delà nomination de Votre Majesté à la coadjutorerie de l'évéché de Babilonne, en faveur du Père TimoUiée de la Flèche, et me parut surprise de cette nomination, non pas par rapport à la personne du Père Timolhée, qu'elle considère et honnore de ses boutez : mais parce qu'elle voit que Votre Majesté suppose avoir droit d'y nommer. Je me doutois bien qu'il y auroit quelque difficulté sur cela, parce que, à dire la vérité, Votre Majesté n'y a aucun droit ni parla fondation, ni par possession. Cela a toujours passé parla Congrégation de Propagande Fide, et M. l'Évéque d'Agatople qui est mort coadjuteur de Babilonne, avoit été nommé à cette i)lace par ladite Congrégation, depuis que j'ai l'honneur d'en être. Ainsi, pour ne point retarder les grâces de Votre Majesté en faveur du Père Timothée, je dis à Sa Sainteté que Votre Majesté n'ayant point envoyé de brevet, elle devoit regarder cette nomination comme une recommandation en faveur d'un de ses sujets (car on ne nie pas que l'évèque de Babilonne doive être Français), et pourvoir le Père Timothée, comme ses prédécesseurs ont été pourvus, et j'espère que, moyennant cela, il n'y aura point de difliculté. .J'ai l'honneur de joindre ici un mémoire que Sa Sainteté me donna et qui instruira Votre Majesté de la nature de cet Evêché, de sa fondation et de la possession de la Congrégation. » Arch. du min. des Alf. élr. Corr. de Rome, n° 547, fol. 59, 60. — Voir ce mémoire, en italien, au même volume, fol. 62. — Et à Torcy, La Trémoille écrivait le 14 mai : « Je prends la liberté de mander au Roy franchement qu'il n'a point de droit de nommer à l'évéché de Babylone, je suppose que sa Majesté ne le trouvera pas mauvais. Le R" P. Timothée n'en sera pas moins coadjuteur pour cela, quoique le Pape eût quebiue peine sur celte nomination. « fd., fol. 64 V". — « J'ai entendu, écrit le Roi à La Trémoille le 3 juin, la lecture du mémoire qu'elle (Sa Sainteté) vous a fait remettre au

Au milieu de ces agitations, M. de Bissy, évêque de Meaux, fut fait cardinal. Rien ne pouvait m'être plus agréable. C'était mon protecteur et mon ami et un des plus zélés défenseurs de l'Église. Le Roi venait de lui donner, au mois de décembre J714, la riche abbaye de Saint-Germaindes-Prés, vacante par la mort du cardinal d'Estrées.

Le Pape qui connaissait le zèle, le mérite et les services du Prélat en avait été charmé, et lui avait accordé, par estime et par reconnaissance, ses bulles gratis, présent fort considérable, mais qu'il avait bien mérité. Le Roi lui avait aussi donné sa nomination au cardinalat et avait envoyé ordre au cardinal de la Trémoille de presser sa promotion. Cependant elle était depuis longtemps suspendue. Le Pape étant le père commun des fidèles, intéressé à ménager tous les princes chrétiens, il ne fait guère de nomination particulière sur la réquisition d'une couronne, qu'il ne fasse en même temps la promotion de toutes les autres. Cette préférence pourrait leur donner lieu de se plaindre, il fallait donc attendre cette promotion générale ou obtenir l'agrément des autres puissances pour donner la calotte à M. de Bissy seul ' ; mais le consentement de l'empereur n'était pas

.sujet de l'Evesché de Balîilone. Mon inlenlion n'a jamais été de rien innover, et comme il n'a été fait aucune expédition par mes ordres en faveur du Père Timotliée de la Flèclie, il me suffira qu'il soit nommé coadjuteur de cet evesché et pourvu de la mesme manière que ses prédécesseurs l'ont esté. « Arch. des AfT. étr. Gorr. de Rome, n° 547, f. 78. — Voir au fol. 86, 87, la lettre originale du P. Timothée adressée de Rome au roi le 14 mai 1715 pour le remercier de l'avoir fait nommer évêque. Le général des capucins, le P. Michel-Ange de Raguse, remercia aussi Louis XIV par une lettre en italien datée de Marseille, 28 mai 1715, ici., f. 144. Original.

1. « 12 mai 1715. Le P. Timothée a eu aujourd'huy une assés longue audience du Pape dans laquelle Sa Sainteté lui a confirmé la résolution de faire au plus tôt M. l'Evêque de Meau.x Cardinal... M. le C/" de la Trémoille a rendu visite au P. Timothée. » J. de Targntj, p. 385. — « 21 mai 1715. Ce jour de grand matin, le P. Timothée m'a envoyé de la part du Pape une lettre de M. l'Évêquede Meau.x, venue pai' courrier de M. le Nonce, ai'rivé il y a huil jours. » /. de Targiuj, p. 392.

DE L-EVKQL'K DE BÉRVTE. Ut!)

facile à obtenir et le Pape était intéressé à ne pas lui d('^plaire. On lit agir le Prince Eugène; mais comme sa Majesté impériale n'était pas trop bien disposée en faveur de la Cour de France, peut-être n'aurait-on rien gagné si la Providence ne s'en fût mêlée par un arrangement imprévu. Le roi de Pologne venait de donner sa nomination au cardinalat à M. de Schomborn. Le sujet n'était pas du goût du Pape et n'était pas tonsuré ; mais comme il était en faveur auprès de l'Empereur, on convint qu'il se ferait tonsurer, que le Pape le ferait cardinal hors de razig avec AL de Bissy et que pour cette fois sa Majesté impériale consentirait que les nominations des rois de 1^'rance et de Pologne seraient remplies sans préjudice de ses droits pour la prochaine promotion ^ J'eus à faire bien des mouvements auprès du Pape pendant le cours de cette négociation ; mais tout m'était agréable en faveur d'un prélat si utile à l'Eglise.

J'entrai en retraite pour me préparer à la grande cérémonie de mon sacre. A[. Massei et M. le cardinal de la Trémoille me firent l'honneur de venir m'y voir, pour me faire part des arrangements qu'on avait pris sur ma nomination; je n'interrompis qu'à regret mes exercices pour quelques moments et je les repris avec toute la ferveur qui me fut possible pour me préparer à la dignité que j'allais recevoir.

Je fus sacré évêque de Bérite dans la chapelle de la Propagande par le cardinal Gualterio assisté de M. Xicolai et de M. Cavalieri, tous les deux archevêques. Les cardinaux de la Trémoille, Ottoboni et Aquaviva, M. Amelot, nombre de personnes de distinction, et une foule de religieux s'y trouvèrent-. Le cardinal consécrateur en iit les honneurs

1. Sur la nomination du ranlinal de S(-hond)i)rn. voir les Arch- des Aff. étr. Gorr. de Rome, n» .547.

2. « 2 juin 1715. M. le cardinal Gualtiéri a sacré le révérend V. 'i'iniolliéc de la Flcsche dans la chapelle de Propaganda en qualité <le coadjuteur de Babylone et sous le titre de Béryle. Cette cérémonie finie on a donné ensuite un grand repas à plusieurs personnes, à M. le C»' de la Trémoille, M. Am[elolJ, M. le M'" del Borgo, ^I. le Secrétaire de la Propagande, Mgr Nicolas Lindy Évèque assistant. M. le Prince Savelli, etc. Le nouvel Evêque wo qui(ter;i point l'ha-

et les frais par un magnifique repas. A peine étais-je rendu aux capucins qu'un carrosse du Pape vint me chercher. Je parus au Palais comme au sacre, avec un hal)it d'emprunt du cardinal Cassini. Plusieurs bulles du Pape obligent les religieux faits évêques de garder la couleur de leur ancien habit. Les bontés du Pape éclatèrent dans cette occasion, il avait fait préparer pour moi une croix pectorale et un anneau orné d'une topaze; il me mit lui-même l'un et l'autre, je m'en suis toujours servi depuis. « .l'aurais bien voulu, me dit-il, vous donner un revenu conforme à votre rang, mais le cardinal de la Trémoille m'a assuré que le Roi de France voulait le faire, et ne trouverait pas bon qu'un autre le fit, et quà votre arrivée à Paris vous seriez placé. Je me réserve de faire les frais du voyage. J'aurais bien voulu, ajouta Sa Sainteté, en considération du cardinal de Rohan à qui vous êtes attaché, vous donner le titre d'évêque de Tibériade, qu'il portait lorsqu'il fut fait coadjuteur de Strasbourg; mais on m'a dit qu'il était rempli. »

La conversation eût été bien plus longue si pour se conformer à la règle qui oblige les évêques sacrés à Rome, d'aller le même jour visiter le tombeau des Apôtres, le Pape ne m'y eût envoyé. 11 me dispensa néanmoins de visiter le Sacré Collège, selon lusage, à cause de mon prochain départ.

En effet, je ne visitai que quatre ou cinq cardinaux mes amis, encore même incognito, en habit de capucin que je ne quittai point jusqu'à Paris *. Je ne parus qu'une fois en habit de cérémonie à la procession de la Pentecôte, où le Pape à la tête du Sacré Collège va à pied, le chapelet à la main, de Saint- Pierre à l'église du Saint-Esprit.

M. de Bissy venait dêtre nommé cardinal et, selon

bit de capucin qu'il ne soit sorti de Rome et même arrivé à Paris. » /. de Targny, p. 403.

1. « 6 juin 1715. M. l'Evéque deBéryte adisné chez le C' de la Trémoille à qui il a fait présent d'un binocle. Son Éminencc lui donne une bague ou l'anneau épiscopal et M. Amelot une croi.x. )> J. de Turgny. p. 407.

l'usage, on devait lui envoyer la barrette. Je me proposai de faire le voyage avec celui qui en serait chargé. Heureusement le choix n'était pas fait; je tâchai de le faire tomber sur M. Massei. C'était le camérier, l'échanson et l'homme de confiance du Pape. En me procurant une si bonne compagnie, je lui donnais une marque d'amitié, et la satisfaction de voir avec agrément la cour de France : c'était faire sa cour au Pape dans un homme qu'il aimait beaucoup. Il y avait pourtant du risque, parce que le Pape ne pouvait guère se passer de lui; il pouvait soupçonner son camérier peu attaché à sa personne, en lui faisant faire cette bonne proposition. En eflet dès que j'en fis l'ouverture, Sa Sainteté parut surprise : « Vous savez, me dit-elle, le besoin que j'en ai : mais avouez-moi si c'est à sa prière que vous faites cette demande. » — Je l'assurai qu'il n'en avait aucune connaissance, qu'il m'en saurait même mauvais gré, parce qu'étant très attaché à sa personne sacrée, il ne s'en éloignerait qu'à regret, que la seule amitié me faisait agir, en lui procurant une commission si honorable et à moi le plaisir de faire avec lui le voyage : au reste il ne s'agissait que de trois ou quatre mois d'absence. — « Eh bien, dit le Pape, je vous donne ce compagnon de voyage et le désir de vous en adoucir les fatigues ne contribue pas peu à m'y déterminer; il y gagnera de son côté; un étranger qui n'a aucune habitude dans un pays, qui n'en sait ni la langue ni les usages a besoin d'un guide comme vous. »

Je cours faire part à mon ami du succès de ma négociation. Surpris d'une démarche dont il ne savait rien et inquiet sur les soupçons quelle pouvait donner au Pape, il en marqua son mécontentement, mais le détail le rassura, et le soir, faisant ses fonctions ordinaires. Sa Sainteté lui dit : « Je connais votre attachement pour moi. et je sais que vous n'avez aucune part à ce que l'amitié seule a fait faire à l'évêque de Bérite; je goûte fort ce projet, et le voyage en sera plus agréable pour tous les deux; et il ne vous sera pas inutile d'avoir un ami dans une cour étrangère, où vous n'êtes pas connu, et où il est accrédité. Arrangez-vous avec

lui et préparez-vous à partir bientôt. » M. Massei m'instruisit de tout le lendemain, j'allai aussitôt remercier le Pape. « Je ne puis, me dit-il, vous donner de plus fortes marques de mon alîection, qu'en me privant en votre faveur d'une personne que vous aimez et qui m'est nécessaire. »

La reconnaissance de tant de bontés et la vue de ce que j'allais perdre en m'éloignant d'un Pontife qui m'aimait tendrement m'arracha bien des larmes. Le Pape s'efïorça de me consoler en me disant qu'il comptait me revoir bientôt, et plus tôt que je ne le pensais. 11 m'envoya deux cents écus romains pour les frais de voyage, quantité de reliques, de médailles de dévotion, d'autres d'or et d'argent, frappées à son coin, son portrait, et douze livres d'une excellente thériaque, et il me remit à la dernière audience plusieurs brefs écrits en ma faveur au Roi ' et aux Princes que je trouverais sur ma route. Je pris congé du cardinal de la Trémoille et de M. Amelot et de mes connaissances.

M. Amelot avait été desservi. On avait fait entendre au Roi que secrètement d'intelligence avec le cardinal de Noailles, il n'avait pas secondé les intentions de Sa Majesté. Le ministre m'avait confié son secret, et me pria de parler en sa

1. Bref de Clément XI au Roi de France : « Paternae cliaritatis qiia majestatem tuam ob excelsas et vere regias virtutes, necnon ob insignia in liane sanclam et catholicam religionem pro mérita eximio in Domino complectimur, luculentus tibi testi erit venerabilis frater Timolheus episcopus Berylensis, qui venerabilis itidera fratris episcopi Babylonis coadjutor a nobis nuperrime conslitutus, Galliam repelil. mox iter ad adsignatam sibi stationem prosecuturus. Consuetae luae humanilatis erit. eidem Praesuli ob perspectam probitalem cum singulari orthodoxae doctrinae zelo coniunctam magnopere nobis ;iccepto benignas praebere aures, ejusque rationibus regia ope, ac patrocinio, quemadmodum enixe cupimus, sufîragari. Quod tum de fdiali tuo in nos studio, lum etiam de veteri egregiaque tua erga ejusmodi viros propensione nobis omninopollicentur. Prosperos intérim rerum eventus, perennemque felicilatem a Deo ex animo precamur Majestali tuae, cui Apostolicam bcncdictionem amanlissime impertimur. Datum Romae apud sanctam Mariam majorem sub Annulo Piscaloris die septima junii MDCCXV. Pontificatus nostri anno decimo quinte. H. Batellus. Arch. AIT. Etr. Coir. de Rome. n. :>:>•!, orig. parch.

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faveur. Instruit et témoin de tout comme je l'étais, je pouvais mieux qu'un autre le justifier, et assurer qu'il n'avait pas tenu à lui que le concile national, demandé par la cour de France, n'eût été tenu. « Je vous honore trop, lui répondis-je, pour manquer de vous rendre la justice qui vous est due; mais Votre Excellence sait que je n'ai que peu de chose à dire ; je n'ai été instruit que de vos premières démarches, et j'ig-nore absolument ce qui s'est passé dans le cours de votre négociation. » — « Je ne vous en demande pas davantage, reprit M. Amelot, et je me flatte que ma réserve pour vous n'a pu vous déplaire. J'en ai usé de même avec tout le monde, persuadé que la nature de l'affaire le demandait. Vous pouvez même vous souvenir que nous étions convenus ensemble de prendre cette précaution '. Je ne vous en ai pas

1. « 23 février 1715, je vis hier au soir le Père Timothée de la Flèche au couvent des Capucins. Il n'a pas vu le Pape depuis plusieurs semaines, parce que M. Amelot l'a désiré ainsi, 'de sorte que ce Père qui a été fort avant dans cette négociation avant que M. Amelot fût en ce pays, se trouve maintenant n'y avoir aucune part, ce qui lui semble un peu changé. Il m'a fait voir une lettre de M. l'Évêque d'Amiens qui porte que le nombre des évêques opposés à la résolution de la dernière Assemblée sur la réception de la Constitution monte jusqu'à 17... Cette lettre doit être lue au Pape. » Journal de Turgny, f. 1.59. Cf. f. id., p. 248, 257. — « Le mécontentement contre M. Amelot augmente surtout depuis l'arrivée du coadjuteur de Babilone ; on se plaint que M. Amelot ayant un ordre exprès de ne point faire entrer M. le Cardinal de la TrémoulUe dans la négociation, il l'a fait, et que même ce Cardinal est, de tout Rome, celuy en qui il a le plus de confiance. On ajoute que M. Amelot, contre l'ordre exprès qu'il avoit de communiquer avec le père Daubenton, n'en a rien fait; il s'est livré à Philopald, agent de M. le G. de Noailles; qu'il a agi contre le Concile et contre les autres moyens proposés par le Clergé de France et par la Cour et qu'il a favorisé de son crédit l'accommodement illusoire que Philopale vouloit faire, que Philopale est encore aujourd'hui confident de M. Amelot, quoique la cour lui ayt fait connoitre ce personnage. On dit et on dit tout haut que M. Amelot est sans crédit à la Cour de Rome et que le Pape et le C. Fabroni le regardent plutôt comme l'agent de M. le C. de Noailles que comme l'agent du Roy. » Tels sont les bruits répandus par Massai et le P. Timothée comme le conslate unecorresp. de Rome, Arch. des AfF. Etr. n» 553, fol. 9. — Cf. id.. w 551, fol. m et suiv. la

MÉMOIRES ET LETTKKS. S

moins rendu dans toutes les occasions les marques de l'estime parfaite que j'ai pour vous, et qui vous est due par tant de titres. » — « J'en ai une parfaite reconnaissance, lui répondis-je, ce n'est pas d'aujourd'hui que je suis convaincu de vos bontés ; il y a longtemps qu'étant ambassadeur en Portugal, vous m'en fîtes éprouver les effets. Bien loin d'avoir eu aucune peine de votre réserve, je l'ai regardée comme un trait de prudence; j'ai été ravi qu'une affaire si importante fût remise entre les mains d'un ministre si sage, si éclairé et si capable de faire réussir les négociations les plus difficiles. Je suis témoin de votre zèle pour l'Eglise et pour le service de Sa Majesté ; et je ne manquerai pas d'en rendre un fidèle témoignage. » M. Amelot fut charmé de ma réponse, nous promettant de nous revoir bientôt à Paris; car il regardait son retour comme prochain, se flattant d'obtenir dans peu le concile qu'il demandait. « Je compte, ajouta- t-il, vous trouver en place à mon retour, le Roi connaît trop votre mérite et vos services pour tarder à vous récompenser; je le désire plus que personne, et si la chose n'était pas faite, personne n'y contribuerait avec plus de zèle que moi. »

Ses alarmes étaient bien fondées et il y avait donné occasion. Pour démêler cette intrigue, il faut remonter plus haut. Le cardinal de Noailles avait depuis longtemps à ,Rome bien des amis secrets ; entre autres le Père Roslet, Général de Minimes, et un Procureur Général d'une autre Congrégation \ hommes artificieux, qui sous le dehors du zèle le plus ardent pour la soumission à la bulle et la condamnation du cardinal, le servaient d'autant plus efficacement qu'ils étaient liés avec tous les bons catholiques, sans que personne s'avisât de les soupçonner. Le cardinal de la Tré-

minute des lettres écrites au Roi par M. Amelot pendant la négociation à Rome.

1. M. Philopald. Sur ce personnage et son rôle on peut consulter aux Affaires Etrang. la Corr. de Rome, n"" 543, fol. 31, 41, — 548, fol. 337, 339, 341 et 282, — 549, fol. 168, — 552, fol. 108, — 553, fol. 41, — 555, fol. 136 — et le supplément n" 11 et 12.

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moille, ami et parent du cardinal de Noailles, leur avait donné sa confiance et avait engagé M. Amelot à leur donner la sienne. Quoique ces deux ministres n'aient rien fait contre leur devoir, ils avaient fort à cœur les intérêts du cardinal. Ils se livrèrent l'un et l'autre au P. Roslet ' avec qui ils avaient des conférences secrètes très longues et très fréquentes. Ces conférences furent remarquées et les rendirent tous trois suspects, d'autant mieux que l'abbé de Targny que le Roi avait donné pour adjoint à M. Amelot, ni moi que Sa Majesté avait envoyé à Rome, n'y étaient jamais admis, et n'étaient consultés en rien. Rien cependant n'eût été plus convenable : l'un avait commencé et nourri cette affaire depuis quatorze ans au gré du Pape et du Roi ; l'autre était un célèbre docteur de Sorbonne d'une érudition profonde et d'un mérite consommé, que le Roi avait choisi pour aider M. Amelot. Quelque habile que fût ce magistrat, des matières théologiques aussi ditliciles étaient peu de son fait, et il avait besoin des lumières d'un si habile homme pour ne rien faire qui portât atteinte à la foi. Tout cela fut mandé en France à mon insu, et je fus bien surpris lorsque, à ma première audience, le Roi, qui avait cette affaire extrêmement à cœur, m'en demanda des nouvelles.

Le jour de mon départ étant fixé au 14 juin [1715], j'allai la veille prendre congé du Pape. Je versai tant de larmes qu'à peine pus-je lui dire quelques mots. Il en versa de son côté. Cependant, se faisant effort, il me dit en me remettant plusieurs brefs de recommandation ' : « Voici, cher Seigneur, de quoi faire connaître à votre Roi et aux personnes de distinction à qui j'écris, quelle est mon estime pour vous. Dieu vous veut en France, pnisque votre religieux Prince vous y appelle; allez, profitez des dispositions où il est de récompenser les services que vous avez rendus à l'Église et à l'Etat. Je sais que vous ne tarderez pas à

1. A son départ de Ironie, l'évéque de Bérite reçut aussi deux lettres de recommandation i)Oui' Torcy, l'une de \I. Amelol, VI juin 1715, la seconde du cardinal Gualterio, 12 Juin I7l."i. Ardi. des AtV. Ktr., Corr. de Rome, n- 5'i7. I'. -l-lSel 22'i.

occuper un siège où vous pourrez, à votre ordinaire, faire éclater votre zèle pour l'un et pour l'autre. M. Bentivoglio, mon nonce, a ordre de faire connaître au Roi que je le désire fort. Je me flatte que cela ne contribuera pas peu à l'y déterminer. Babylone dont vous avez été nommé coadjuteur ne vous verra jamais, c'est un prétexte dont le Roi s'est servi pour vous préparer, par le caractère épiscopal, à remplir un siège dans son royaume pour y soutenir la Religion comme vous avez fait ici à ma satisfaction et à la sienne; sans cela j'étais résolu de vous attacher à moi, et de faire éclater mon estime d'une manière singulière. J'espère vous revoir dans peu ; cette espérance adoucit la douleur que va me causer votre absence. Allez donc, cher Père Timothée, que Dieu vous comble de ses plus abondantes bénédictions. » Le Pape, se sentant attendri, se lève brusquement à ces mots, m'embrasse, et passe dans l'appartement voisin et me laisse fondant en larmes. A peine en me retirant eus-je la force de dire quelques mots aux officiers du Pape que je trouvai dans les appartements. Le reste du jour se passa à recevoir les adieux d'une infinité de personnes. Le cardinal Cassini, mon meilleur ami, ou plutôt mon père, qui m'avait attiré à Rome et occasionné mon élévation, fut le seul quej-î ne pus voir. 11 se défia de notre mutuelle tendresse et voulut s'épargner la douleur d'un dernier adieu. 11 me fit prier de ne pas lui rendre visite, il fallut sacrifier mon inclination à cet excès de bonté. M. Massei, chargé par Sa Sainteté de plusieurs commissions sur la route, avait pris les devants et m'attendait à Florence. Nous fûmes partout reçus avec distinction ^ L'évêque capucin paraissait tour à tour en habit de religieux et en habit de prélat.

1. Sur le passage du P. Timothée à Florence, cf. Arch. du Min. des Aff. Élrang., Corr. de Rome, n° 553, fol. 11. « Ils afFirnient l'un el l'antre [Timothée et Massei, 21 juillet 1715] n'estre chargés de rien qui ait rapport à cette affaire [de la Constitution]. Cela n'empeschera pas apparemment qu'ils ne rendent compte au Pape des dispositions dans lesquelles ils ani'ont trouvé celte cour. »

Pour ne pas donner lieu de dire qu'un capucin contre ses règles allât en chaise de poste, j'arborais en route les marques de ma nouvelle dignité ; mais en entrant dans nos couvents, je reprenais mon capuchon. Comme mes habits épiscopaux étaient d'une extrême simplicité, je faisais demander aux Princes s'ils aimaient mieux me voir en pauvre évêque, ou en pauvre capucin. Ce manège un peu comique divertit plus d'une fois Leurs Altesses qui demandaient tantôt l'un, tantôt l'autre. Au reste la barbe subsistait toujours : et mes plus beaux habits étaient de la couleur de l'Ordre. Le Grand-Duc de Toscane était instruit de ma nouvelle dignité ; M. Massei, qui était né son sujet dans la ville de Montepulciano, l'avait informé du sujet de notre voyage. Son Altesse m'envoya complimenter aux capucins où je logeais, ce que j'ai toujours fait sur ma route. Je lui remis le bref du Pape qu'il baisa par respect. Il en marqua beaucoup aussi pour le Roi de France, m'assurant qu'il faisait tous les jours prier Ç)ieu pour lui dans ses Etats, le regardant comme son père et l'appui de la religion. Il me fit présent d'une chaise de poste à deux places, comme celle de M. Massei.

Nous prîmes le lendemain la route de Bologne, M. Massei et moi, dans une chaise de poste, et nos deux valets de chambre dans l'autre. Il avait déjà quelque teinture de la langue française, et comme il avait beaucoup d'esprit, il en sut bientôt assez pour se faire entendre. Le cardinal Cusani ^ alors légat de Bologne, avait été nonce en France dans le temps des affaires de la bulle Vineam Domini. Il s'en était tiré avec succès, il connaissait à fond le cardinal de Xoailles, et depuis son retour il avait eu la curiosité de suivre ses affaires. Nous l'avions fort connu à Rome. Nous en fûmes fort bien reçus; la conversation, les politesses ne tarissaient point.

De là, nous allâmes à Modène : le Duc y était alors. II avait eu le malheur de déplaire au Pape et au Roi. Le

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