‹ Mémoires et lettres du P. Timothée de La Flèche, évêque de Béryte, sur les affaires ecclésiastiques de son temps 1703-1730Chapitre 27 sur 46 · François Maurice Gonferio · texte numérisé non relu

François Maurice Gonferio

2. Cf. Lee. Dict. of nation, /nog/'., v. Saint John Henry, p. 129.

lui suis pas moins dévoué, et je serais bien plus en état de le servir si j'étais revêtu de la pourpre, surtout dans un temps où tant de personnes refusent de rendre à ses oracles la soumission qui leur est due. Je vous prie d'employer pour cela vos bons offices, et d'y engager M. Massei. » Un capucin n'est point avare des promesses ; je promis tout ; mais par événement cela n'a servi de rien.

Le cardinal de Bissy, instruit de notre arrivée, nous envoya ses carrosses à deux lieues de Paris, et nous logea chez lui à l'abbaye de Saint-Germain des Prés. Un nouveau cardinal doit, selon l'usage, défrayer celui qui lui porte la barrette. J'avais rendu service à M. de Bissy, le Pape le lui marquait expressément dans son Bref et le Roi sut bon gré de l'accueil qu'il me fit. Ce prélat porta ses bontés pour moi jusqu'au point qu'un jour, en bonne compagnie, il me mit au col la belle croix d'or dont il se servait étant évêque de Toul avant que d'être évêque de Meaux. Toute sa famille entra dans ses vues, et ne cessait de publier qu'on me devait la pourpre. Mais la mort de Louis XIV changea la face des affaires, aussi bien pour moi que pour la Religion et l'Etat.

Le cardinal de Rohan, instruit de notre arrivée, vint le lendemain pour nous voir. Les deux Eminences me prirent à quartier pour me prévenir sur bien des choses importantes, ils me demandèrent si je songeais à voir les cardinaux de Polignac et de Noailles. Je répondis que je verrais le premier, mais que je trouvais de la difTiculté pour le second. » — « C'est tout le contraire, me dirent-ils, vous ne pouvez vous dispenser de voir le cardinal de Noailles ; tenezvous seulement sur la réserve, répondant simplement à ce qu'il vous demandera; mais gardez-vous bien d'aller chez le cardinal de Polignac : il est persuadé que vous l'avez mis mal dans l'esprit du Pape, il ne veut plus vous voir; ce serait vous exposer à vous faire mal traiter. » Surpris de cette nouvelle, je leur expliquai comment tout s'était passé à

1. L'original de ce bref CharUatis i'esli\i\ 3 juin 1715, est aux Aff. Élrang., Coir. Runic, n. J52, fol. 2.V,).

Rome, et que, bien loin de le desservir, j'avais toujours pris ses intérêts. Je priai leurs Eminences de me procurer un moment de conversation avec lui, que j'espérais de le détromper. — « Ce serait peine perdue, répondirent-ils, nous l'avons instruit de tout ce que vous venez de nous dire, à mesure que vous l'écriviez de Rome, il a toujours très mal reçu nos représentations : au reste, consolez- vous, vous n'aurez rien à démêler avec lui; vous n'êtes pas le seul contre qui il ait pris de travers ; il n'en use guère mieux avec nous et avec M. le nonce, depuis ce qui s'est passé chez le cardinal d'Estrées. Le plus souvent il nous refuse le salut et nous tourne le dos ; nous nous en mettons fort peu en peine. Le Roi est informé de tous ces écarts, et autant qu'il est satisfait de notre conduite, autant est-il mécontent de la sienne, et ne vous rend pas moins justice sur la vôtre. » On me prévint dans la même conversation sur une entrevue que j'allais avoir avec M. le Chancelier Voisin. Ce ministre était lié avec M. Amelot', et il eût bien voulu effacer dans l'esprit du Roi les fâcheuses impressions qu'on lui avait données contre lui à cause de ses liaisons avec les cardinaux de Noailles et de la Trémoille, et le sieur Philopald. Cependant le Roi voulait être exactement instruit et avait ordonné au Chancelier de m'interroger; et afin que rien n'échappât, on devait placer derrière la tapisserie un secrétaire qui devait écrire à mesure toute la conversation. Les cardinaux, prévenus par le Chancelier, me dirent : « M. Voisin va bientôt vous faire prier d'aller chez lui, pour s'informer par ordre du Roi de la conduite de M. Amelot. Vous ne sauriez trop peser vos paroles ; tout doit être écrit sans que vous vous en aperceviez, et tout doit porter coup. Nous sommes trop persuadés de votre prudence, pour douter que vous ne vous tiriez avec honneur d'un pas si déli-

1. La correspondance d'Amelot et de Voisin en 1715 est aux Arcli. Étrang., Corr. de Rome, n" 554. Voir encore Négociation de M. Amelot à Rome en 1715 en vue d'assembler en France un concile national, par Le Dran. AfT. Étrang., Méni. et docum., n- 69, et des lettres de Voisin dans le f. fr. 17748.

cat. » Je leur exposai tout ce que j'avais à dire, et je promis de parler de façon que, sans manquer à la fidélité que je devais au Roi, personne n'aurait lieu de se plaindre.

Peu de temps après, un gentilhomme du cardinal de Noailles vint me faire compliment sur mon arrivée. Je me rendis à rarchevéché. C'était un jour d'audience. Son Eminence me vit dans la foule, et me fit des reproches obligeants sur ce que je prenais un temps si embarrassé, et me pria de revenir un jour plus libre. J^es cardinaux de Rohan et de Bissy me conseillèrent de ne pas méfier à ses politesses. En effet, étant allé peu de jours après chez lui, sur un billet qu'il m'écrivit, ni lui ni moi ne voulant faire la première ouverture sur les affaires de l'Eglise, la conversation pendant deux heures ne roula que sur des choses indifférentes, jusqu'à ce que quelqu'un étant venu, je pris congé de Son Eminence qui me combla de politessses et me fit les plus grandes offres de services. Il y avait d'ailleurs des raisons secrètes d'un projet d'accommodement, qui l'engageaient à ménager un homme qu'il savait être écouté du Pape, et qui venait en France par ordre du Roi.

Tandis que j'étais à l'archevêché, un officier de M. le Chancelier vint me prier de venir à son hôtel sur les trois heures. « Je vous aurais épargné la peine de venir et je serais allé chez vous, me dit ce magistrat, si je n'avais été plus occupé qu'à l'ordinaire. » La conversation, qui fut longue, roula toute sur la conduite de M. Amelot. Je tins parole et je ne dis rien qui pût lui nuire. « Mais, ajouta le Chancelier, on sait ici que M. Amelot a peu d'égard pour M. de Targny, quoique le Roi le lui ait donné pour conseil, et que par sa capacité et son zèle il méritât toute sa confiance. Au contraire il a une relation étroite avec le sieur Philopald, qu'on sait être l'agent secret du cardinal de Noailles, et des fréquentes conférences avec lui chez le cardinal de la Trémoille. Le Roi qui compte sur votre probité, souhaite que vous l'instruisiez de tous ces faits : c'est par son ordre que je vous le demande. » Une interrogation si précise me mit au bout de mon rôle. Je ne voulais

pas me commettre; mais la fidélité pour le Roi et la sincérité de mon cœur l'emportèrent sur mes craintes. « Tout cela est vrai, répondis-je, le sieur Philopald est très fréquemment enfermé avec le cardinal de Trémoille et M. Amelot; mais j'ignore absolument le sujet de leur secrète conférence. M. de Targny n'entre dans aucune affaire, où il se voit inutile et sans agrément : sans doute ils ont des raisons d'en user de la sorte, qu'il ne m'est pas permis d'approfondir. M. Amelot m'a dit qu'il croyait utile au bien de la cause d'agir seul et dans le plus grand secret, et je suis persuadé qu'il a les meilleures intentions. » Cette conversation porta coup; M. de Targny fut rappelé, et le sieur Philopald chassé de Rome. Il est vrai que ce fut le Pape qui, de concert avec le Roi, et peut-être à sa prière, lui donna ordre de sortir de Rome dans les vingt-quatre heures, et de l'Etat ecclésiastique dans quatre jours. Le cardinal de la Trémoille et M. Amelot m'attribuèrent ce coup imprévu et m'en écrivirent fort vivement, et selon les apparences ils n'avaient pas tout le tort; car quoique je n'eusse jamais écrit sur leur compte, même à mes amis, il y a lieu de présumer que mon témoignage fit prendre enfin un parti qu'on méditait depuis longtemps.

La maison de Noailles n'était point entrée dans les sentiments du cardinal de Noailles, elle était même très inquiète des suites que pouvaient avoir ses démarches auprès du Pape et du Roi ' . On lui en avait fait de vifs reproches, et on l'avait enfin amené à des voies d'accommodements et à m'en faire l'ouverture pour ménager l'affaire auprès du Pape. M. Sauveur, sous-précepteur des Enfants de France, vint me rendre visite et me parla beaucoup de l'entrevue que j'avais eue avec le cardinal, et me dit de la part du duc de Noailles, son neveu, que la famille en avait attendu quelque bon effet, et qu'elle en était très mortifiée que Son Eminence n'eût pas tenu la parole qu'elle avait donnée

1. Lire par exemple une lettre du duc de Noailles à son oncle, en date du 20 ianvier 1708, dans le nis. fr. 6950.

DE L'EVÊQUE DE BÉRYTE. Uh

d'examiner avec moi les moyens de terminer cette triste affaire ; mais qu'à sa place, M. le duc de Noailles voulait avoir un entretien avec moi aux Tuileries, ou ailleurs à mon choix. On voulait m'engager à retourner à Rome pour en faire la proposition à Sa Sainteté ; personne n'était plus en état de la fajre goûter et en cela je rendrais un grand service à rp^glise et je serais regardé dans la famille comme un ange de paix. Je me défendis modestement sur ces grandes idées et l'honneur qu'il voulait me faire de me confier une négociation où tout le monde avait échoué. J'acceptai cependant de faire le voyage si le Roi le jugeait à propos; mais l'affaire en demeura là. La mort du Roi qui suivit de près, changea si fort la face des choses, que le cardinal ne garda plus de mesure et leva l'étendard de la révolte, de la manière la plus scandaleuse, par l'appel au futur concile et le soulèvement qu'il excita dans tout le royaume.

Cependant M. Massei exécuta sa comrfiission ; la barrette fut remise au Roi, et mise en cérémonie selon l'usage sur la tête de M. de Bissy. Le Roi était alors à Marly. Il me fit dire par le P. ijCtellier qu'il avait beaucoup de joie de mon retour et qu'il me verrait à Versailles. Le 12 août je m'y rendis, et je fus introduis dans son cabinet. Le Roi commençait à être indisposé. Le P. Letellier me prévint sur son état et m'avertit d'abréger ce que j'aurais à dire, me bornant au pur nécessaire pour ne pas l'incommoder. Je fus très aflligé de son état et bien mortifié d'être obligé d'estropier un grand discours que j'avais préparé pour remplir mes commissions. Mais l'atîabilité charmante du Roi, et un air de gaieté que j'aperçus sur son visage, me rassurèrent. Je présentai le bref du Pape, et j'eus le courage de prononcer impitoyablement ma harangue, et de remercier Sa Majesté de la dignité épiscopale et de la pension de trois mille livres. Le Roi m'écouta fort paisiblement sans paraître fatigué, et dans sa réponse il marqua une profonde vénération pour le Saint-Père. Il parut extrêmement sensible aux éloges que Sa Sainteté donnait à son zèle, et aux prières

qu'il faisait tous les jours pour sa conservation. « 11 me rend justice, dit-il, personne n'est plus attentif que moi à conserver la pureté de la foi que j'ai héritée de mes ancêtres. Vous êtes heureux d'avoir su gagner l'estime et la confiance d'un si grand Pontife, dont la vie sera toujours trop courte pour le bien de l'Eglise. La considération qu'il a pour vous, n'a pas peu contribué à m'en donner beaucoup à moi-môme ; vous ne tarderez pas à en éprouver les effets, vous pouvez en instruire Sa Sainteté de ma part, en attendant que je le fasse moi-même en répondant à son bref. Les ducs de Toscane, de Modène et de Parme savent aussi combien je suis sensible à ce que vous me dites de leur part. » Le marquis de la Vrillière et le P. Letellier me suivirent après l'audience pour me féliciter. « Il semble, direntils, que vous veniez de rendre la vie au Roi ; à peine pouvait-il se soutenir, la mort était peinte sur son visage ; dès que vous avez commencé de parler, ses yeux ont repris leurs premiers feux. » Le cardinal de Rohan qui survint y joignit son compliment, m'engagea à suivre le Roi à sa chapelle, à me trouver à sa messe et à son dîner.

J'allai chez le duc d'Orléans, je m'y croyais inconnu. « Votre Altesse royale, lui dis-je. voit un évêque inconnu à la Cour, qui prend la liberté de lui offrir son respect et lui demander sa protection. » Leduc, qui était la grâce même, m'interrompit et me parla en ces termes : « C'est trop vous humilier, ^lonsieur, que de vous croire inconnu; les services importants que le P. Timothée de la Flèche, capucin, aujourd'hui évêque de Bérite, a rendus pendant tant d'années à l'Eglise et à l'Etat, ont fait trop de bruit en France et à Rome pour que je puisse les ignorer. Je lui ai des obligations particulières qu'il ne sait peut-être pas ; il m'a rendu de bons offices auprès du Saint-Père, en le désabusant des idées fâcheuses de mon peu d'attachement pour le Saint-Siège, dont on l'avait prévenu contre moi. Rien, Monsieur, de ce que vous dites alors en ma faveur ne m'est échappé : ce trait m'est toujours présent, de même que ce que vous dites de la part de Sa Sainteté à la Duchesse de Berry, ma fille, il y a deux

ans, dans le voyage que vous fîtes à Versailles pour l'engager à se mieux conserver. Rien de plus gracieux pour elle et pour moi. J'en fus aussi charmé que des beaux présents que vous lui fîtes, je ne l'oublierai jamais et vous pouvez compter que je ne trouverai aucune occasion de vous faire plaisir, que je n'embrasse avec joie. » Fiez-vous à l'eau bénite de cour : loin de me rendre service quand il fut régent du royaume, à peine quand je fus le voir daigna -til me regarder et me dire deux mots brusquement. L'abbé de Livry ', avec qui j'avais été très lié à Rome, m'ayant aperçu dans les galeries, m'aborda et me parla de mes démêlés avec le cardinal de Polignac. Je l'instruisis de tout, il s'offrit de ménager une entrevue avec son Eminence qui était alors dans la galerie. Je l'acceptai avec joie, l'abbé l'alla joindre, et tît tout ce qu'il put pour l'y engager. Tout fut inutile. L'abbé, fâché du mauvais succès de sa commission, me conseilla de me tenir sur mes gardes. En effet, le cardinal mit tout en œuvre pour me nuire. Il fit ce qu'il put pour empêcher le Roi de me placer, et même pour me faire sortir du royaume. Il est vrai que, dans la crainte de déplaire à Sa Majesté, il cachait son jeu et faisait agir d'autres personnes. Pour entendre cette intrigue, il faut prendre les choses de plus haut.

On m'avait nommé coadjuteur de Babylone sans dessein de m'y envoyer. Ce n'était qu'un titre en attendant quelque autre place. D'ailleurs, M. Pidou, évêque de Babylone, n'avait point besoin de secours, puisqu'il n'avait rien à faire; il avait même quitté sa résidence ordinaire pour revenir à Ispahan, capitale de la Perse, avec l'emploi de consul de France, charge toute séculière, absolument incompatible avec les fonctions épiscopales -. Cependant le cardinal de

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