‹ Mémoires et lettres du P. Timothée de La Flèche, évêque de Béryte, sur les affaires ecclésiastiques de son temps 1703-1730Chapitre 29 sur 46 · DEPUIS LA MORT DE LOUIS XIV JUSQU'A CELLE DE L'EVEQUE DE BÉRYTE · texte numérisé non relu

DEPUIS LA MORT DE LOUIS XIV JUSQU'A CELLE DE L'EVEQUE DE BÉRYTE

La mort de Louis XIV fut une crise violente pour la religion. Le cardinal de Noailles à la tète du conseil de conscience, nombre d'évèques suspects placés en divers sièges, la ville de Paris déchaînée, le Parlement levant le masque, le public inondé de libelles satiriques, le Saint-Siège méprisé, Tépiscopat avili, la foi courait les plus grands risques, et le système des billets de banque ne porta pas de plus rudes coups à la fortune des particuliers, que le jansénisme en porta aux consciences. Il est aisé de sentir que non seulement je fus entraîné dans la foule, mais distingué parmi les autres. Tout partisan de la Constitution était odieux. Que devait-on penser de celui qui en avait été le premier mobile, et qu'on disait en avoir été le porteur'? Je songeai donc à me retirer à petit bruit de Paris, pour éviter les revers qui me menaçaient. Le cardinal de Bissy et sa famille commençaient à se lasser de m'avoir pour hôte. Les premières démonstrations s'étaient changées en froideur, d'autant plus que toutes les espérances d'établissement s'étant évanouies, j'allais être longtemps à leur charge. Je pris mon parti. Le cardinal à qui j'en fis l'ouverture me confirma dans mon dessein et me dit : « Dans la triste situation où sont les affaires, le parti connaît trop votre zèle pour vous épargner, et les catholiques sont trop faibles pour vous défendre; vous allez être l'objet du déchaînement public. Toutes vos démarches seront observées et empoi-

MEMOIRES ET LETTRES DE L'KVÈQUE DE BÉRYTE. i:U

sonnées : l'insulte du cardinal de Polignac, Taccueil de M. le Régent vous annoncent assez Forage. Le P. Letellier a eu grand tort de ne pas faire signer la feuille avant la mort du Roi ;. vous seriez aujourd'hui placé ; il n'y a plus d'espérance, j'en suis au désespoir. Il ne reste plus qu"à vous trouver une retraite honnête, oii vous puissiez continuer à servir l'Eglise. J'y vais travailler de mon mieux; plusieurs évêques hors d'état de faire leur fonction ont besoin de suffragant, et je vais vous en ménager quelqu'un. » 11 le fit, plusieurs lettres partirent pour proposer un suffragant à divers prélats. On peut penser quels éloges prodigue un homme qui veut se défaire de sa marchandise et placer un ami. M. d'Argouges, alors évêque de Vannes, accepta l'offre et m'écrivit. Rien n'était mieux assorti. J'avais longtemps travaillé dans son diocèse ; j'en étais estimé, i^lein de feu comme moi sur les affaires du temps, personne n'était plus à mon gré. Le marché fut bientôt conclu; des compliments assaisonnèrent la négociation; je partis.

Le jeune Roi était alors à Vincennes. Avant mon départ j'allai prendre congé de Sa Majesté. M™^ de Ventadour qui me connaissait, me présenta. « Voilà, dit-elle, M. l'évêque de Bérite qui vous reçut aux capucins de Meudon et donna la bénédiction du Saint-Sacrement et a fait présent à Votre Majesté du beau reliquaire qui est au chevet de votre lit, pour qui vous avez tant de dévotion ». — « Adieu, Monsieur, dit alors le Roi d'un air aimable ; priez Dieu pour moi, je le prierai aussi pour vous. » Nombre de seigneurs que je fus visiter, m'accablèrent de caresses et de protestations de services. Les démonstrations coûtent peu à la cour : tout est encore à venir. Le P. Letellier non seulement n'avait plus de crédit; mais il s'attendait tous les jours à recevoir ordre de s'éloigner de Paris : en effet, il fut exilé à Amiens, de là à La Flèche où il mourut [1719]. J'allai prendre congé de lui. 11 est difficile de comprendre l'impression qu'avait faite sur un confesseur si accrédité, le renversement total des affaires. La vue d'un homme qui l'avait tant servi le réveilla, les larmes accompagnèrent ses dis-

cours et ses embrassements. <i II est vrai, dit-il, qu'il n"a tenu qu'à moi de faire signer la feuille oii vous étiez désigné évêque de Clermont, je comptais le faire selon l'usage à la Toussaint, après que le Roi aurait fait ses dévotions. Jamais je ne m'étais attendu à une mort si précipitée, je le croyais même rétabli. C'est une perte pour lEglise, j'en suis la cause innocente. Vous et bien d'autres sujets destinés aux premières places lui auriez rendu de grands services. Vous le méritiez : vous avez souvent exposé votre vie même pour elle. Hors d'état de jamais réparer une pareille méprise, je n'ai plus qu'à adorer la Providence et à gémir le reste de mes jours. « — « J'ai vécu content, lui dis-je, plusieurs années, n'étant que pauvre religieux, je vivrai aussi content pauvre évêque. » Je payais tout le monde de la même réponse. Je souhaite qu'on l'ait crue sincère et qu'on en ait été édifié '.

Marie Casimir, reine douairière de Pologne, avait quitté Rome depuis quelques années et s'était retirée à Blois où le feu Roi lui avait accordé le château. J'étais de sa cour en qualité de son théologien. Je pris ma route par Blois pour lui rendre visite. En passant à Orléans, je vis M. Fleuriau ^, évêque, qui me retint un jour entier. Tout le monde connaît le zèle et l'éminente piété du prélat. On juge aisément que la conversation roula sur les affaires présentes avec cette effusion de cœur et cette douleur dont de vrais catholiques sont pénétrés dans ces tristes circonstances. La reine de Pologne me retint six jours et me iît promettre de revenir tous les ans. Elle avait perdu depuis peu le prince Alexandre, son fds aîné. Ce prince, avec l'agrément du Pape, avait fait profession dans l'ordre des capucins peu de jours avant sa mort, et avait ordonné qu'on l'exposât après sa mort un jour entier dans leur église, revêtu de l'habit de l'ordre, avec lequel il voulait être inhumé sans aucune distinction comme

1. D'après le Journal de Tavgny, le P. Timolhée dut avoir, au moins en espérance, une pension sur l'abbaye de 8t-Waast d'Arras. J. de Tavgny, p. 505.

'1. Louis-Gaston Fleuriau d'AiiiKMHun illc.

les autres religieux, avec cette épitaphe : Hic jacet piihis et cinis*. Le Pape, instruit de ses dispositions, ordonna qu'avant de les exécuter, on lui rendrait les honneurs dus à sa naissance; après quoi on satisferait à sa piété. Le corps, revêtu d'habits royaux, fut porté en cérémonie dans les principales rues de Rome, suivi d'une magnifique cavalcade, où se trouva toute la prélature et la noblesse romaine, au milieu d'une infinité de flambeaux qui, joints aux illuminations qu'on fît dans toutes les maisons, rendaient presque aussi claire que le jour la nuit qui fut choisie pour la faire. Le Pape fit illuminer tout son palais de Montecavallo, oîi il vit passer le convoi. L'église des capucins était toute tendue de velours noir, avec les armes de la famille royale ; le corps fut posé sur un superbe catafalque, jusqu'au lendemain à midi.

Le Sacré Collège vint y faire un service solennel, où un cardinal officia. Après quoi il fut revêtu d'un habit de capucin, demeura exposé en cet état tout le reste de la journée, et sur les sept heures du soir fut enterra comme les capucins. La Reine qui aimait tendrement son fils, ne put à ce récit retenir ses larmes ; comme elle était extrêmement pieuse, la sainteté de cette mort la consola. Elle mourut elle-même quelque temps après mon départ. Elle m'avait honoré de sa confiance, et je garde précieusement plusieurs lettres écrites de sa main. J'étais son correspondant à Rome auprès du Pape.

Elle me donna un de ses carrosses jusqu'à Tours. Je trouvai à Saumur plusieurs de mes parents qui étaient venus au-devant de moi, et à Baugé M""" de Contades, supérieure de l'Hôtel-Dieu, m'engagea à faire un service solennel pour le feu Roi, en reconnaissance des bienfaits dont il avait comblé le marquis de Contades, son frère. Le P. Gautier, jésuite, habile prédicateur, fit l'oraison funèbre. On peut penser quelle sensation fit dans La Flèche l'arrivée d'un homme qui avait fait tant de bruit dans le

1. Je donne ce texte d'après le ms. 1787, de la Mazarine. Cf.}fém. du P. Tim. (Jr la FI., édit. de 1752, p. 278.

monde, et qui le premier de sa ville avait su gagner la confiance du Pape et du Roi, et s'élever à Tépiscopat. Les rues à mon passage étaient pleines de monde, ma maison ne se désemplissait pas. J'y donnai la confirmation à plus de cinq mille personnes. A Nantes, M. de Beauvau, alors évêque ', me fit donner la tonsure et la confirmation. J'arrivai à Vannes le 17 novembre.

M. d'Argouges m'attendait avec impatience. Il me logea dans son palais et me fit rendre par tout le corps de ville tous les honneurs épiscopaux. La ville s'y porta de bonne grâce. J'y étais connu et j'y avais exercé le ministère avec succès. L'évêque me mit au fait de tout et me fit faire toutes ses fonctions, entre autres la bénédiction d'une infinité de pierres d'autel, dont l'hôpital tire un profit considérable en les distribuant. Le diocèse est vaste. Depuis bien des années l'évêque était hors d'état dagir. Je trouvai un travail immense. Quoique jeusse alors cinquante-cinq ans, j'employai sans relâche à le parcourir les six mois que vécut encore le prélat. Sa mort changea pour moi toutes les affaires^. Je fus plus embarrassé que jamais et sans ressource. A la cour le cardinal de Noailles m'était contraire^. A Paris mes amis étaient sans crédit et craignaient de m'avoir à leur charge. A Vannes, un nouvel évèque n'avait plus besoin de moi. On y fit même à mon insu et par bonté une démarche qui gâta tout : le clergé, la noblesse et le corps de ville envoyèrent en cour un placet où on me demandait pour évèque. M. de Koetlogon, vice-amiral, depuis mort maréchal de France, le présenta au Régent. On m'imputa une démarche où je n'avais point de part, et je passai pour un ambitieux. Cependant j'écrivis cette mort à M. le Régent, au cardinal de Noailles et à la maison d'Argouges; je fis le service solennel pour le défunt et je vis mettre le scellé sur les effets de la succession.

Page 1