IjC ciirdiiial de Fleurv
par quelque affaire, le duc de Charost, premier gentilhomme de la Chambre, le fit de la manière la plus gracieuse. Le Roi m'écouta attentivement et ne répondit rien. Mais le soir il parla de moi à M. de Fleury, et lui demanda qui était cet évêque habillé différemment des autres. M. de Fréjus en prit occasion de parler en ma faveur. Le Roi y lit attention, et le lendemain quand je parus, il dit aux seigneurs qui me regardaient avec surprise : « C'est là l'évêque de Bérite, autrefois capucin, et si bon évêque que je souhaiterais que tous ceux de mon royaume lui ressemblassent » .
J'allai descendre au séminaire de Bourges, où M. Damonville, supérieur et grand vicaire, prévenu par les ordres du cardinal, me reçut avec beaucoup de distinction. J'y logeai jusqu'à ce que j'eusse une maison en ville. Le cardinal m'avait destiné une maison assez belle, appartenant au Clergé; mais il ignorait apparemment que le Clergé l'avait louée. Le cardinal eut beau donné ses ordres, les locataires s'en embarrassèrent peu. Il fallut en louer une à mes dépens et l'ameubler. Heureusement, l'abbé de Maubranche, chanoine et lieutenant général du bailliage, m'en ofîrit une de si bonne grâce que je l'acceptai. Il en était temps. Le séminaire se lassait, et moi aussi, de lui être à charge. Le travail fut immense dans ce vaste diocèse ; je m'y livrai tout entier.
Mais les prévenances de M. de Maubranche me furent funestes. Ce magistrat avait déplu au cardinal-archevêque et à M. d'Arpajon, gouverneur du Berry. Loin de vouloir s'accommoder, il ne cherchait qu'à se venger par le ridicule qu'il eût voulu donner à l'un et à l'autre. Les embarras du sulïragant lui parurent une belle occasion. Le refus de me loger et meubler avait dans le cardinal un air d'avarice. L'abbé s'attacha à le faire mieux sentir par le contraste de sa générosité. Il me vit fréquemment, souscrivit à mes plaintes, et parvint enfin à décrier et à choquer le cardinal. Je ne connaissais pas le personnage, et j'ignorais le motif de ses démarches empressées. Je donnai dans le panneau, me félicitant d'avoir trouvé dans le besoin un ami
solide. Le cardinal, instruit de ce manège, en fut vivement piqué, le contre-coup en tomba sur moi. J'essuyai mille désagréments. On me retira la pension et les pouvoirs et on m'obligea de quitter le diocèse. Le cardinal, qui était fort près de ses intérêts, s'était imaginé qu'un capucin fait évèque depuis deux jours et sans espérance d'aller plus loin, trop heureux d'avoir quinze cents livres de pension, vivrait fort simplement chez les capucins; il ne s'attendait pas à me voir prendre une grande maison et des meubles de prix. D'ailleurs ardent comme je suis sur la Constitution, je m'étais plus d'une fois expliqué très vivement. Je croyais faire ma cour au cardinal que je savais bien intentionné, et qui en cette qualité devait être plus zélé qu'un autre. Il m'en sut pourtant mauvais gré et se détermina à me congédier.
Il le fit dans le dernier voyage qu'il fit à Bourges. Il sauva pourtant les apparences, me reçut fort bien chez lui, me visita chez moi, en un mot joua la comédie entière. Mais en particulier il me dit fort naturellement que j'avais un zèle indiscret sur les affaires du temps, et que son diocèse était fort tranquille ; il ne convenait pas d'y allumer le feu de la division ; je m'étais fort lié avec l'abbé de Maubranche son ennemi mortel, et c'était lui faire un affront à lui-même. Surpris do ces reproches, je lui protestai que j'ignorais ses démêlés avec l'abbé, que je n'avais parlé que deux ou trois fois sur la Constitution ; mais qu'au reste puisqu'il le trouvait mauvais, je romprais cette liaison, et je me mesurerais davantage. Le cardinal avait pris son parti et me répondit sèchement : ;< Nous sommestrop vieux l'unetl'autre pour espérer de nous réformer, nos manières sont si contraires que nous ne nous accommoderons jamais ; il faut mieux pour la tranquillité du diocèse le laisser sans évèque comme il était ; vous ferez fort bien do vous retirer. »
Cet avis n'avait certainement aucun besoin de commentaire; cependant j'eus le courage de le faire répéter jusqu'à trois fois. Je lui représentai quel affront c'était pour moi d'être congédié ! Quel triomphe pour le jansénisme ! Quelle dépense pour me transporter ailleurs, en ayant fait
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beaucoup pour venir ! Quelle douleur de me voir sans ressource, etc. Son confesseur qui était présent lui fit les mêmes représentations. L'évèque capucin, habitué aux prosternations, se jeta à ses pieds. Larmes, soupirs, tout fut mis en œuvre. On parlait à un rocher. Le cardinal partit, m'écrivit pour me remercier, et me fit dire par son receveur que ma pension ne serait plus payée.
Messieurs ^ de Saint-Sulpice avec qui j'étais fort lié et pour qui j'avais une grande confiance, s'éloignèrent de moi dès que la volonté de M. le cardinal fut connue. J'y soupçonnai encore quelque mécontentement personnel. Il y avait bien des années, qu'étant encore capucin, il avait couru un faux bruit sur le compte de Saint-Sulpice, que les directeurs manquaient au secret de la direction et se servaient des connaissances qu'on leur avait données pour le gouvernement des maisons et des diocèses et le placement des sujets. C'est une calomnie sans doute, mais j'en fus frappé et j'en parlai à M. Le Pelletier, évêque d'Angers, qui, sentant la conséquence de cette rumeur publique, si capable d'éloigner les fidèles de la confession en diminuant la confiance, en parla publiquement en chaire, un jour de fête, dans l'église de la Trinité d'Angers et anathématisa cette odieuse conduite. 11 en fit même une vesperie très vive à son frère abbé de Saint- Aubin, alors supérieur du séminaire d'Angers et depuis supérieur général de Saint-Sulpice, qu'on soupçonnait donner dans ces sentiments. L'abbé ne savait alors à qui s"en prendre, pour déterrer ce qui avait occasionné la remontrance. Etant à Bourges fort lié avec les sulpiciens, leurré par leur confiance, je donnai le même avis aux directeurs. Ils le reçurent avec respect et un air de reconnaissance et dans le fond ils en furent piqués. L'abbé de Saint-iVubin étant venu faire sa visite à Bourges, en fut instruit et se rappela ce qui s'était passé à Angers. Il ne manqua pas de soupçonner le donneur d'avis et lui en sut très mauvais gré.
1. Les deux paragraphes qui suivent ne se trouvent pas dans les deux éditions de 1752 et 1774. Je les restitue d'après le ms. 1787 de la Mazarine.
11 y a même lieu de croire que de retour à Paris, ilfortiiia labbé de Gesvres dans ses préventions et me desservit auprès du cardinal Fleury. Auparavant plein de bonté pour moi, il n'a eu depuis que de lïndifférence.
Je crus dans ma disgrâce pouvoir m'aller consoler au séminaire. J'y fus reçu très froidement. On m'insinua même avec un air d'amitié que le cardinal m'ayant dit de quitter le diocèse, je ferais bien de prendre mon parti moi-même et que peut-être il obtiendrait une lettre de cachet contre moi, ce qui serait encore plus désagréable. Je fus extrêmement choqué de ce conseil, et démêlant leurs vrais sentiments à travers leurs politesses, je répondis d'un air vif : ■<■ Le Roi est trop juste pour maltraiter un évêque qui ne se l'est point attiré. 11 a plus de ménagement qu'on ne pense pour le caractère épiscopal. Il est libre à ses sujets de vivre où il leur plaît. )) Mais l'éclat fut bien plus gi'and dans la ville.
Il y avait dans la ville un grand nombre de chanoines, d'ecclésiastiques et de religieux dans le parti. La crainte du cardinal les avait un peu contenus; mais' ses dispositions étant devenues publiques, on ne garda plus de mesure avec moi. L'abbé de Maubranche, jusqu'alors mon ami apparent, était extrêmement lié au jansénisme; mais comme une passion combat l'autre, il avait fait céder lesprit de parti à la vengeance et pour se lier avec moi avait dissimulé ses sentiments. Je fus également la dupe de sa politesse et de sa catholicité affectée. Mais ayant vu le cardinal et lévêque brouillés, il trouva dans leur mésintelligence assez de matière à ses discours sans avoir besoin d'en faire naître de nouvelle, en cultivant un homme qui n'était plus sur le compte de .son Éminence.
Un sermon du P. Ingoult' fournit un prétexte de rupture.
Ce jésuite, familier avec l'abbé jusquà se tutoyer, avait annoncé un sermon sur la Constitution le jour du mardi gras. L'abbé étant incommodé, le Père alla lui en faire un plan pour le divertir et linviter. J'étais alors chez lui; et
1. l(J8'J-175;j. yoiumervoiîel. IjibUollirt/uc, I. IV, col. Gli.
trouvant un air de ridicule dans la circonstance du mardi gras, je regardai ce sermon comme une pièce de carnaval qui allait décrier la Constitution. Labbé traita le jésuite de fou, et moi le prenant sur un ton sérieux, je lui fis une verte réprimande, et lui protestai que quoique je fusse prié ce jour-là à faire l'office, je ne me trouverais pas à cette scène comique, si peu religieuse. L'abbé insista pour m'y confirmer, et me fit promettre que je n'irais pas. Le lendemain, étant revenu le voir, M. Damonville qui s'y trouva m'y fortifia encore. Il courut donc dans la ville que l'évêque de Bérite, revenu de son zèle pour la Constitution, blâmait le projet du P. Ingoult, et n'irait pas l'entendre. Le parti triomphait de cette désertion, les bonnes âmes s'en alarnîaient. Plusieurs m'en parlèrent; entre autres, la sœur de l'abbé de Maubranche, religieuse Annonciade, m'écrivit une lettre pour m'exhorter à ne pas m'en rapporter à son frère qui n'était qu'un fanfaron fort suspect dans ces affaires. Touché de ce discours, aussi bien que M. Damonville. je changeai d'avis et j'y allai. L'assemblée était choisie et nombreuse, le sermon fut beau et bien débité; il roula sur la soumission qu'on doit à l'Eglise en général, sans dire un mot de la Constitution. J'allai voir l'abbé malade. Rien n'était plus indifférent que d'être allé au sermon ; mais l'abbé cherchait à rompre. Après un accueil très froid, il me fit les plus vifs reproches d'avoir été au sermon malgré mes promesses, et se déchaîna contre la Constitution, le Pape, les évêques et moi. L'abbé est violent, l'esprit de parti et le dépit de s'être longtemps contraint le rendirent furieux. J'écoutai tout avec douceur et me retirai sans me plaindre. Mêmes écarts dans une seconde visite, même patience de ma part. Après son rétablissement il rendit visite à tout le monde, excepté moi et m'envoya demander ses meubles que je lui rendis avec une lettre de remerciement à laquelle il ne daigna pas répondre... K
1. Suit ici dans les éditions le récit d'un incident sans intérêt. Le P. Timothée fut pris, à Bourges, pour le frère d'un cordonnier jadis
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J'avais quitté Bourges à l'occasion d'une abbaye que M. le Duc m'avait donnée. Dans le temps de la crise de cette affaire M. Milain, secrétaire des commandements de Son Altesse, chargé de la feuille des l)énéfîces, vint à Vierzon. Je lui fis ma cour, mon état le toucha; il parla à M. le Duc et m'obtint l'abbaye de S. -Laurent des Aubats, diocèse d'Auxerre, des chanoines réguliers de S. Augustin^, assez près de Bourges. Le cardinal de Gesvres m'en fit compliment quoiqu'il eût refusé d'agir. Je croyais ma fortune faite. On me peignait cette abbaye avec les plus belles couleurs : beau pays, magnifique abbatiale, point de réparations, cinq mille livres de rente quittes. J'étais ravi d'avoir une belle porte pour quitter Bourges. Je fais promptement mon paquet pour aller remercier la Cour. Mais l'abbaye n'était qu'à une journée. Je voulus auparavant aller voir par moimême l'étendue de mon bonheur. J'y menai quelques amis et j'y fis mon entrée en triomphe; mais il fallut bien décompter. L'abbaye avait été belle et d'un gros revenu, mais le dernier titulaire exilé par le Roi y ayant demeuré pendant plusieurs années avec sa famille, l'avait tout à fait dégradée ; tous les bois étaient coupés, la maison tombée; à peine le fermier pouvait y loger. Elle n'était plus affermée que dix-huit cents livres que les charges absorbaient; les réparations montaient à quarante mille livres. Le prédécesseur était mort insolvable, et sa famille avait renoncé à la succession. Jamais on ne fut plus déconcerté que moi, voyant ainsi évanouir ma fortune. Je fis faire des procès-verbaux pour constater l'état des choses, je les présentai à M. le Duc, j'allai à Paris, et sur l'avis de mes amis je la remis à M. le
disparu. L'abbé doMaubranehe en profile pour créer des dil'fieullés à l'évêque capucin. La coupable, une femme Talèrc (d'après les deux mss. de la Mazarine) est finalement condamnée an bamiisseuKMit. Cf. plus haut, p. 9.
1. Des Boulidcfias dit le lexle, par suite d'une faute d'impression. Saint-Laurent d(^s Aubals dans la Nièvre. Cf. Gallia Christ. XII, 'i^'i : « N. Pescard, episcopits lierrjtensis ex régis nominalione mense maio 1125, ipso sedenle lohannes Baplisla... nominatur a rcgc mense m a io 1725.
Duc. Il me parut touché de mon malheur, et promit de me dédommager ; mais il m'arriva comme au chien de la fable, qui ayant quitté ce qu'il avait pour avoir quelque chose de mieux, n'eut en effet rien du tout. M. le Duc fut disgracié el relégué à Chantilly, etl'évêque de Fréjus fut mis à sa place. Il garda, il est vrai pour la feuille des bénéfices, M. Milain, créature de M. le Duc, soit par estime pour sa probité, soit par politique pour écarter le soupçon d'avoir trempé à l'éloignement de Son Altesse. Mais en vain M. Milain, qui me voulait du bien, parlait en ma faveur et me mettait à la tête de la feuille. En vain, le cardinal de Bissy et le nonce sollicicitèrent. Le cardinal de Fleury fut sourd et l'a toujours été depuis. Il me reçut même très froidement et me chercha querelle d'avoir remis une abbaye que j'avais demandée, et sur ce que j'allais à pied dans les rues de Paris, ce qu'il trouvait indécent.
Je n'eus pas peine à me justifier. Je saisis cette ouverture pour faire connaître ma misère; mais j'eus beau déployer mon éloquence et étaler mes services et ma fortune passée avec toute la vivacité d'un homme qui est dans le besoin. Tout fut à pure perte. Le cardinal prévenu répondit qu'il n'avait aucun pouvoir. L'Europe sait s'il disait vrai!
Je pris donc le parti de la retraite et renonçai à toute espérance pour ne plus travailler qu'à mon salut. Je choisis pour cela la ville de Tours. En voici la raison : les filles de Notre-Dame de Charité, fondées en Normandie par le P. Eudes, ex-oratorien, pour avoir soin des filles pénitentes, étaient depuis peu établies dans cette ville. La supérieure de cette maison, autrefois supérieure à Guingamp, avait été en relation avec moi parce qu'étant à Rome j'avais travaillé à faire approuver leurs Constitutions par la Congrégation des Rites et par le Pape. Ne sachant où aller, je me souvins de ces bonnes filles. Je leur écrivis mon état et mes resolutions, et leur offris mes services. Elles acceptèrent la proposition, me reçurent avec plaisir et me logèrent de leur mieux dans leur voisinage. Par malheur comme la maison où je fus loger est grande, il y logeait encore une femme
janséniste avec sa famille, où les principaux du parti s'assemblaient fréquemment. D'abord j'y fus assez tranquille; mais dès que j'y fus connu, on y eut pour moi de si mauvaises façons que je fus obligé de décamper. J'aurais dû m'y attendre. La ville de Tours est une des plus gâtées du royaume, on y était alors furieux. L'archevêque n'avait pas encore osé y paraître, et il y avait envoyé à la découverte l'intrépide M. Brossard, doyen de Tulle, son grand vicaire, qui avait heureusement monté la tranchée et planté l'étendard sur la brèche. L'archevêque ne me le laissa pas ignorer. Il m'écrivit d'un air fort naturel auquel je ne fus pas insensible, mais qu'il fallut bien avaler : « Je crains fort que vous n'y ayez du désagrément, c'est un des endroits du royaume le plus critique, où l'on est le plus entêté sur les affaires du temps, et où l'on garde le moins de mesure. Quelque plaisir que j'aie de vous y voir, je ne puis me dispenser de vous représenter que c'est l'endroit du royaume qui vous convient le moins. « Cependant^j'y étais tranquille là-dessus, et l'archevêque en a bien usé.
Il m'a même servi de bonne grâce en 1730 à l'Assemblée du Clergé ^ Malgré mes résolutions de retraite, je voulais faire une tentative pour obtenir une pension du Clergé. J'y fus même occasionné par M. Massei, nonce en France, que le Pape rappelait pour le faire cardinal. Avant son départ il m'écrivit pour me dire adieu. Sur quoi, partie par amitié, partie pour profiter de son crédit dans l'Assemblée, je fis le voyage de Paris. L'archevêque de Tours [de Rastignac] me le conseilla, me donna sa chaise de poste et un de ses laquais, et nombre de lettres pour le président et les députés. Le nonce sollicita vivement, tout fut inutile. L'archevêque de Paris me reçut très mal et s'opposa en pleine assemblée à ce qu'on me donnât rien, sous prétexte que le Clergé ne finirait jamais s'il devait se charger des évêques in partions;
1. D'après les Nouvelles ecclésLasIiques, éd. de Paris, 1730, p. 209, le P. Timothée alla à Blois demander à M. de Caumartin une lettre pour l'archevêque de Paris dans le but d'obtenir une pension de l'Assemblée du Clergé. II arriva à Paris le 5 septembre 1730.