LETTRES
LE P. LE TELLIEn AU P. TIMOTHEE
Paris, l(j février 1712.
Mon Révérend Père,
On m'avait appris que vous deviez partir au commencement de mars. Cela me faisant juger que mes lettres ne vous trouveraient plus à Rome, j'avais pris le parti de ne vous y écrire plus, lorsque jai reçu celle que vous m'avez fait l'honneur de m'ëcrire le 19 janvier, par laquelle je vois que vous comptez d'y recevoir encore celle de l'ordinaire d'aujourd'hui. La mienne est pour vous rendre mille grâces du plaisir que vous m'avez fait en me confirmant comme témoin oculaire le rétablissement de la santé de Notre S. Père. Vous ne sauriez comprendre quelle fut dun côté la consternation de ceux qui aiment sincèrement l'Eglise; et de l'autre quel fut le triomphe de tout le parti janséniste sur la nouvelle qui vint, il y a près d'un mois, de l'accident arrivé à Sa Sainteté. Ils se flattaient qu'il était sans remède et l'on faisait dire à ses médecins que c'était un grand hasard si on pouvait le conduire jusqu'au mois de mars. Le principal sujet de ces triomphes était qu'on ne verrait point la Constitution, objet de toute la crainte et de tout le désespoir du parti. Jamais on ne vit mieux qu'en cette occasion combien elle leur était odieuse, combien par consé-
quent elle est nécessaire à l'Eglise, et combien lui doit être précieuse la vie de celui dont les ennemis de la Religion souhaitent si ardemment la mort jusqu'à ne pouvoir le dissimuler. Venez, mon Révérend Père, vous réjouir avec nous, et de la santé qu'il a plu au Seigneur de lui rendre, et de l'usage que vous m'apprenez qu'il en a fait aussitôt pour consommer un ouvrage si digne de lui et qui mettra pour toujours sa mémoire en bénédiction. Je suis autant qu'on le peut être, de votre Révérence le très humble et très obéissant serviteur.
Le Tellier^.
Anecdotes de Villefore, 2« édit., tome I, p. 101-103.
LE PÈRE TIMOTHÉE AU PAPE CLÉMENT XI
. Paris, 8 août 1713.
n envoie la réponse du P. Le Tellier au bref apporté de la part de Sa Sainteté. Le P. Le Tellier, Ta reçu avec reconnaissance. Il donne tous les jours de nouvelles preuves de son attachement au Saint-Siège... « Sa compagnie en souffre, mais bien loin d'être sensible aux coups qu'on lui porte parce qu'elle fait éclater avec lui son opposition aux nouvelles doctrines, il fait bien voir que les intérêts de l'Eglise lui sont plus chers que les siens... Le Roi l'estime toujours digne de son entière confiance...
« ... Un autre grand personnage très attentif aux intérêts de la Religion, c'est M. de Meaux... Le Saint-Siège la fort éprouvé pendant qu'il était évêque de Toul, il n'en donne pas des preuves moins efficaces depuis qu'il occupe le siège de Meaux... Lui et le P. Le Tellier sont très unis,
1. Anecdotes, id., p. 88. « Le P. Timothée capucin était un important acteur fort en crédit auprès du Pape, du moins voulait-il qu'on le crût, et qui s'était ingéré dans cette affaire avec toute l'imprudent vivacité d'un moine inquiet. «
ils agissent de concert en tout pour seconder vos intentions. Je sais aussi ce qu'ils font l'un et l'autre pour que les démêlés de la cour d'Espagne avec celle de Rome se terminent de manière que M. Aldobrandini ne tarde pas davantage à se rendre à Madrid... »
Il presse le Pape de nommer M. de Meaux au cardinalat et de publier la Constitution contre les Réflexions Morales... « Il est de la dernière conséquence de ne pas différer davantage. Plus j'avance, plus je me convainc par moimême que le mal augmente par la lecture de ce pernicieux livre. Jamais ouvrage n'a été plus en vogue »... L'archevêque de Paris en permet la lecture malgré que le Saint- Siège l'ait déjà condamné. Les gens du parti craignent cette Constitution comme un coup de foudre qui tombera sur leur tête. On se sert de tout pour dénigrer l'autorité pontificale comme il est arrivé dans le refus que Sa Sainteté a opposé à l'octroi des bulles à l'abbé de Saint-Aignan nommé à l'évêché de Beauvais ' ,
... « De grâce, Très Saint Père, que Votre Sainteté n'écoute pas toutes sortes de personnes. Du moins qu'elle daigne suspendre son jugement sur ce qui pourrait être capable de refroidir son zèle. Le mal qui règne dans ce Royaume est grand. Depuis onze ans que j'en ai été absent, il a tellement augmenté, et la religion est tellement défigurée que je ne la reconnais presque pas. Vous pouvez encore y remédier, pourvu que vous ne tardiez pas à venir à notre secours. Le Roi, vous le savez, est fort âgé. A tout moment il peut nous manquer. Ah ciel ! que serait-ce si ce malheur arrivait à présent, et en quel état se trouverait
l'Eglise de France? Le roi est disposé à soutenir votre
zèle, il a les meilleures intentions du monde, mais il faut incessamment en profiler, de peur de n'être plus à temps de le faire. J'ai eu l'honneur d'informer Votre Sainteté de l'accueil favorable que m'a fait Sa Majesté et avec quelle
1. llou. -Anton, de Beauvillers (de Saint-Aignan) i'(^signa sa charge d'i'vêque de Beauvais en février 1728.
bonté elle daigna m'écouter et recevoir le mémoire qui contenait tout ce que je venais de lui représenter de la part de Votre Sainteté. On eût désiré que ce mémoire eût été écrit à la secrétairerie d'Etat, il eût fait encore plus impression sur l'esprit de ce religieux Prince que celui que je lui remis. Votre Sainteté voudra bien me permettre de lui dire un mot en faveur de M. de Vassé, évêque du Mans, Il ose se llatter qu'elle ne lui refusera pas Vindultiim commendandi pour les bénéfices dépendant de son abbaye qu'il lui fait demander. Si jamais ecclésiastique a mérité les grâces du Saint-Siège, c'est celui-ci qui lui a toujours été parfaitement dévoué. Il en a donné des preuves éclatantes dans toutes les occasions, aussi bien que de sa rare piété et de son attachement inviolable à la saine doctrine. Ce vénérable vieillard, si recommandable par tant d'endroits, et qui depuis tant d'années rend des services si importants à l'Eglise, n'a pu obtenir cette marque de votre considération. Si Votre Sainteté daigne la lui accorder, cette distinction n'encouragera pas peu les ecclésiastiques, très attachés à la chaire de Saint-Pierre, à soutenir encore avec plus d'ardeur ses intérêts, au lieu que le refus serait capable de refroidir les plus zélés. Il ne peut jouir longtemps de cette preuve de sa Paternelle bienveillance qu'il attend avec sa sainte bénédiction pour mourir content «...
Cette lettre ici résumée est donnée d'après l'édition des Mémoires de 1774, p. 149-155. Cf. A. Le Roy. La France et Rome, p. 447-448.
LE P. TIMOTHÉE A CLEMEXT XI
A Paris, ce 15 août 1713.
Très Saint Père.
Dans la longue lettre que j'ai eu l'honneur d'écrire à Votre Sainteté, je lui promettais de lui mander quelque chose capable de lui faire plaisir. J'ai la douce consolation
de le faire. M. de Meaux a été depuis peu de jours à la Cour, il y a fait éclater son zèle pour le Saint-Siège, tant par rapport aux différents entre la Cour de Rome et celle de Madrid, que par rapport à ce que le Parlement de Paris a tenté pour empêcher que la thèse du sieur Le Boucher, si injurieuse à votre autorité, et toute remplie du richérisme, ne fût déférée en Sorbonne. Ce digne Prélat a été favorablement écouté.... Je laisse à M. Aldobrandini,qui est comme moi très-instruit de tout, à en informer Votre Sainteté et pour peu qu'elle veuille entrer dans ce qu'il a proposé pour l'accommodement entre les deux cours, ce qui a été projeté aura tout le succès qu'on en peut désirer. M. de Meaux sest aussi bien fait entendre sur le second chef. Votre Sainteté n"a qu'à agir de son côté et à porter ses plaintes au Roi de la thèse du sieur Le Boucher. Sa Majesté, informée à fond de ce quelle contient, est très-disposée à lui en faire avoir raison. Si par cet ordinaire on marque à Votre Sainteté quelque chose de contraire, qu'elle' n'en ait aucune peine. Ce qui a été fait n'est que pour lui procurer une plus grande satisfaction. Elle approuvera de plus en plus l'attachement de M. de Meaux pour le Saint-Siège et la saine doctrine. Votre Sainteté n'a qu'à lui faire naître des occasions de se signaler, il n'a en vue que la gloire de Dieu et le bien de l'Eglise ; aucun respect humain ne sera capable de le retenir lorsqu'il s'agira de les procurer. S'il était honoré de la pourpre, comme alors son rang serait plus éminent, son crédit serait aussi bien plus puissant. Je prie le Seigneur de vous inspirer là-dessus, et d'agréer les vœux que je ne cesse d'offrir pour la conservation de votre sacrée personne. Je ne pourrai de quelque temps faire part à Votre Sainteté d'aucune nouvelle, parce qu'en attendant que la Constitution arrive, j'irai voir ma famille, et je me rendrai auprès des évèques de Luçon et de la Rochelle, pour exécuter vos ordres et ensuite je retournerai auprès de Votre Sainteté, ce qui ne sera jamais aussitôt que je le désire.
Mcmoircs de P. Timotltéc, éd. 1774. p. 155-150.
158 INIÉMOIRES ET LETTRES
LE PÈRE TIMOTHÉE A CLEMENT XI
A Paris, le 16 déccmbi'e 1713.
J'avais informé Votre Sainteté de mon voyage en Poitou pour y exécuter ses ordres auprès de MM. les évêques de Luçon et de la Rochelle ; mais me voici de retour à Paris. Je ne comptais pas d'y revenir si tôt, mais des personnes du premier rang, dévouées à Votre Sainteté, mont écrit que dans ce qui se passe ici au sujet de votre Constitution Unigenitusy ma présence pouvait être très-utile. Je n'ai pas balancé à sacrifier la satisfaction que j'aurais eue de voir mes amis (ce que je leur avais promis), pour y revenir en toute diligence. J'ai été saluer M. le cardinal de Rohan. Dans ce premier entretien qui a été fort long, j'ai pris la liberté de lui représenter qu'on devait assez juger que Votre Sainteté ressentait un vrai chagrin de ce que l'on était si longtemps à terminer l'affaire qui se traitait dans l'Assemblée du clergé convoquée par ordre du Roi pour accepter la
Constitution Son Eminence dit que c'est uniquement
pour la gloire et l'avantage du Saint-Siège <ju'on n'expédie pas plus promptement cette affaire, ce qui n'arriverait pas, si on pressait davantage à la conclure. M. de Meaux que j'ai été saluer ne m'a pas parlé autrement. Plût au ciel que tous nos évêques fussent aussi vifs pour conserver la foi dans toute sa pureté : ce qui émane de la chaire de Saint- Pierre ne trouverait jamais en France aucune difficulté. Ces novateurs en sont si persuadés qu'on ne voit que satires et libelles de leur façon contre eux, et surtout contre M. l'évèque de Meaux, à qui on n'a à reprocher que son trop grand dévouement au Saint-Siège. L'un et l'autre cependant m'ont assuré que le plus grand nombre de ceux qui composent l'Assemblée (ce qui peut aller à cinquante), paraît également bien intentionné. Votre Sainteté a été
informée de lindisposition de M. le cardinal de Rolian, elle est cause que ces choses ne sont pas plus avancées ; mais comme, grâce au ciel, il se porte mieux, et qu'il a recommencé à travailler avec son zèle ordinaire, il v a lieu de présumer que tout sera fini à Noël, surtout si nos l-*rélats si déclarés pour la saine doctrine sont assez heureux ({ue de réduire ceux qui jusqu'ici ont paru opposés.
Je viens d'apprendre de la propre bouche de M. le cardinal de Rohan et JM. l'évêque de Meaux, qui m'ont marqué désirer que je l'écrive à Votre Sainteté pour qu'elle soit instruite de ce qui se passe, que pour venir plus facilement à bout de réduire tous les prélats à une parfaite unanimité, on a jugé nécessaire de faire une instruction pastorale qui démontre clairement avec combien de raisons Votre Sainteté a proscrit le livre des Réflexions, qui mette au jour la malignité du livre, qui achève de faire tomber les dilficultés qu'on a fait naître pour se dispenser de se soumettre à la censure, ({ui désabuse entièrement les fidèles des préventions. Ces Seigneurs m'ont dit d'ajouter que déjà presque tout Paris, excité par ces gens du parti qui ont à leur tête quelques évêques et les plus célèbres magistrats du royaume, est soulevé; que jamais on n'a vu plus grand déchaînement que celui qu'on voit parmi les grands comme parmi les petits, surtout parmi les femmes, pour empêcher qu'elle ne soit reçue. Les uns voudraient une assemblée générale du Clergé, les autres des assemblées provinciales; d'autres qu'on demandât à Votre Sainteté des explications sur ces propositions censurées ; d'autres enfin qu'on la rejettât hautement, et qu'on la renvoyât à Rome, prétendant que plusieurs de ces propositions ne méritentaucune censure. Mais j'ai reconnu que quelque parti qu'on prit de tout cela, il n'en pourrait rien résulter que de très-fàcheux pour 1" l'église. Les cvêques qui se trouvent à Paris, ou qui jjourraient y arriver pendant ces tristes agitations, entrent dans cette discussion, et comme depuis qu'on y est entré quelques-uns d'eux ont voulu exiger que le rapport des commissaires nommés pour délibérer sur le quid ageiidum, fût
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imprimé, les Prélats vraiment attachés à la chaire de Saint Pierre s'y sont fortement opposés. On a su pareillement faire tomber cet incident non moins préjudiciable à la bonne cause que les autres. Il y a plusieurs autres choses de conséquence qui mériteraient d'être communiquées à Voti'e Sainteté, mais je n'ai pas eu encore le temps de m'en instruire. Votre Sainteté peut toujours inférer de ce que j'ai l'honneur de lui mander, que ce n'est que pour un plus grand bien et pour lui procurer une entière satisfaction qu'on va bride en main. Mais rien n'est plus capable de la tranquilliser que d'apprendre que la plus grande partie de notre Clergé est très attentive aux intérêts du Saint-Siège, et résolue, de même que notre religieux monarque, de ne pas souffrir qu'on y donne la moindre atteinte, ni qu'il s'y fasse rien qui puisse lui être désagréable. J'y contribuerai de mon mieux, et sans aucun respect humain, trop satisfait de pouvoir lui donner des preuves de mon zèle pour la religion, de mon respectueux attachement pour sa personne sacrée, et de ma reconnaissance pour les bontés qu'elle daigne me témoigner depuis tant d'années, dont j'ose la supplier de vouloir m'accorder la continuation.
Méin. du P. Tim.. éd. 1774, p. 157-160. A. Le Roy. La France et Rome, p. 494 et 543, mentionne une lettre du 15 décembre 1713.
LE PÈRE TIMOTHÉE A CLEMENT XI
A Paris, ce 25 décembro 1713.
J'eus l'honneur, il y a huit jours, dinformer Votre Sainteté que MM. le cardinal de Rohan et évêque de Meaux m'avaient fait espérer que l'affaire serait finie avant les fêtes de Noël, et m'avaient chargé de le faire savoir à Votre Sainteté. Mais deux ou trois jours après, quelques difficultés s'étant élevées, pour les surmonter comme ils ont fait les
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précédentes, et pour achever de réduire quelques évèques qui ont encore peine à se rendre, ces deux Prélats ont jugé que les intérêts de l'Église demandaient qu'on dilTéràt l'entière conclusion de cette importante affaire. Votre Sainteté elle-même eût approuvé ce nouveau délai qui ne peut être que de quelques jours. Une conclusion précipitée ne se pourrait faire sans plusieurs altérations, et peut-être même sans occasionner un schisme ou autre suite fâcheuse pour la religion. Le bureau est toujours des mieux intentionné, le plus grand nombre des Prélats qui sont ici ne lest pas moins. Les commissaires ne se donnent aucun repos et particulièrement nos deux Seigneurs de Rolian et de Bissy, les deux qui s'intéressent le plus à faire recevoir les oracles du Vicaire de Jésus-Christ avec la soumission qui leur est due. J'ai eu l'honneur de les entretenir quatre fois. Comme ils m'honorent de leur confiance, qu'ils se convainquent tous les jours par eux-mêmes que j'en fais usage, et qu'ils sont témoins de mon zèle et des mouvements que je me donne, ils n'ont rien de caché pour moi afin que je puisse vous faire part de ce qui se passe dans leur assemblée. Voici où l'on en est. Le Roi, qui continue de signaler son attachement pour le Saint-Siège, rebuté de voir qu'on ne finit point cette grande affaire qu'il a si fort à cœur, et dont il ne doute pas que leur retai'dement à la conclure ne fasse peine à Votre Sainteté, ordonna ces jours passés qu'on ait à la terminer incessamment. Le cardinal de Rohan, qui ne souffre pas moins de ces délais, ravi d'une telle déclaration de Sa Majesté qui lui a été adressée comme au chef des commissaires, en fit part aussitôt aux Prélats. Le jour du rapport de la commission fut fixé a'u 8 janvier; il doit occuper les séances du 8, 9 et du 10, Pour (|u'on n'ait pas de nouveaux prétextes de reculer. Son Éminence va s'appliquer vivement avec M. de Meaux à mettre tout en état, c'est-à-dire, à dresser le procès-verbal, la forme d'acceptation de la bulle, et l'instruction pastorale dont j'ai eu l'honneur de vous parler. Le bureau s'assemblera plus souvent pour que tous les commissaires travaillent de concert. Ces trois
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choses dressées, M. le cardinal de Rohan les communiquera au cardinal de Noailles en l'assemblée chez lui. Si le cardinal de Noailles ou quelque autre de ceux (jui sont dévoués au Saint-Siège fait naître quelques nouvelles difficultés et ne paraît pas disposé à entrer dans les sentiments des commissaires, ceux-ci s'appliqueront jusqu'au 8 de janvier à les satisfaire, de manière que ce jour huitième, le rapport commence à se faire, et tout se termine absolument dans la même semaine, à la pleine satisfaction de tous ceux qui composent l'assemblée. Je me flatte que Votre Sainteté sera très-aise d'être instruite de toutes ces particularités. MM. de Rohan et de Bissy ont une forte espérance que tout sera fini sans aucune division. L'on avait dressé un extrait en précis du rapport de la commission qu'on crut devoir beaucoup con tribuer à la réunion de tous les esprits ; mais quelque précaution qu'on eût prise pour qu'il ne se trouvât rien qui put tant soit peu blesser l'autorité du Souverain Pontife, quelque extrait cependant pouvait y donner atteinte et causer quelque chagrin. Nos deux grands Prélats sont toujours sur le qui-vive pour qu'on s'abstienne de tout ce qui pourrait être capable de lui faire la moindre peine, et de fournir aux malintentionnés matière de parler, d'écrire et de donner un mauvais sens à ses sacrées décisions. On crut devoir travailler à un autre extrait pour prévenir un si fâcheux inconvénient et ils pensent en être venus à bout, comme aussi de s'être conciliés par leur sage remontrance presque tous ceux de l'assemblée qui étaient d'un sentiment opposé... J'ai eu l'honneur de vous le mander. Cette instruction pastorale est jugée absolument nécessaire. Elle ne produira pas d'autres effets, et Votre Sainteté sera la première à l'approuver. J'aurai l'honneur de l'informer de tout ce qui se sera passé. Nos deux illustres Seigneurs, en vérité, s'acquièrent une gloire immortelle par ce qu'ils font pour le service de l'Eglise. Plaise au Seigneur de soutenir leur santé et leurs forces pour résister aux fatigues excessives qu'ils se donnent. Je le demande encore plus pour la conservation de la vôtre. J'appréhende que votre Sainteté ne la
ménage nullement, et quelle continue de travailler sans relâche. Tout ce qu'on m'écrit de Rome me fait trembler. Eh quoi ! Votre Sainteté a-t-elle déjà oublié l'état fâcheux où elle fut réduite sur la fin de Tannée dernière, pour n'avoir pas borné son zèle; une vie aussi précieuse à lEglise peutelle assez durer? De grâce, ménagez-la donc mieux, c'est de quoi la supplient très-instamment tous nos Prélats et tous les vrais catholiques, en particulier
F. TiMOTHÉE.
Mcm. du p. T., éd. 1774, p. 160-163.
LE PÈRE TIMOTHÉE A CLÉMEXT XI
A Pari:?, ce 26 jajivier 171't,
Si mes deux précédentes sont arrivées à Votre Sainteté, comme je m'en flatte, elles l'auront informé de tout ce qui s'est passé de plus essentiel dans l'assemblée de nos évéques, touchant l'acceptation de la bulle Utiigenitus. Voici ce qu'il y a de nouveau : le rapport de la commission a commencé le 8 de ce mois, l'instruction pastorale est achevée. Le cardinal de Rohan et l'évéque de Meauxjour et nuit depuis quinze jours y ont été uniquement appliqués, pour qu'elle soit du goût de tous nos Prélats, aussi bien que de celui de Votre Sainteté. Déjà est-elle entre les mains de M. le cardinal de Noailles, afin qu'il voie si elle est telle qu'il la désire. Il paraît néanmoins que le cardinal de Noailles voudrait encore éloigner la conclusion de cette importante affaire. 11 tient plusieurs discours qui ne tendent qu'à obtenir un nouveau délai, comme de dire que l'instruction pastorale, qui doit servir de règle à toutes celles que MM. les évêques du Royaume auraient à donner dans leurs diocèses, ne peut être trop réfléchie... On voit assez que ces raisonnements sont des prétextes pour éloigner encore la
conclusion que le Roi et des prélats animés du même zèle pour la religion souhaitent avec tant d'ardeur. Une pareille conduite les fait gémir: si ce Seigneur avait à cœur de seconder leurs bonnes intentions, il y a plus d'un mois que tout serait fini. Dès qu'on vit le petit mandement que Son Eminence donna aussitôt que la Constitution fut arrivée, on jugea qu'il voulait traverser son acceptation et, gagner par là du temps pour y réussir. J'en jugeai ainsi dans le moment où je lus ce petit mandement. Dans l'entretien que que j'ai eu avec son Eminence, avec un profond respect je fis comprendre que le retardement de la conclusion, qui faisait le sujet de l'assemblée, lui était imputé, qu'il ne tenait qu'à elle seule de la finir et de donner tout sujet de se louer du clergé de France. Je pris la confiance d'ajouter que je n'avais pas oublié qu'il m'avait assuré que dès que la bulle serait arrivée, il serait le premier à prouver la soumission due au Saint-Siège, et que j'avais la douleur de voir le contraire. Dans le second entretien que j'ai eu récemment avec lui, j'achevai de me convaincre de ses dispositions, quoique votre dernier jugement fût revêtu de tout ce qui peut être désiré pour faire foi de l'église, et pour que tout fidèle y acquiesce avec la plus parfaite vénération et soumission... Notre pieux monarque envoie tous les jours de nouveaux ordres pour qu'on finisse absolument. Son Eminence, je l'espère, n'obtiendra rien. J'eus l'honneur de voir avant hier nos deux zélés Prélats pour mettre la dernière main à cet ouvrage. Ils me firent la grâce de me lire la minute de l'instruction pastorale envoyée à M. le cardinal de Noailles, ce qui me causa bien de la consolation d'entendre l'éloge du saint Pontife qui gouverne l'Eglise dans ce temps si ténébreux. Rien de plus savant, de plus prudent et plus rempli de religion que cette instruction. Elle suivra l'acceptation de ce qu'elle contient par un extrait du rapport du commissaire. Il n'y aura rien de capable d'affaiblir votre autorité. Les Prélats qui ont fait quelque difficulté, paraissent ébranlés et revenus de leurs préventions. 3 'eus la satisfaction de me confirmer dans tout ce que j'avais vu de leur zèle
pour la sainte doctrine et leur attachement à la chaire de Saint Pierre. Je compte bien d'avoir quelque chose de nouveau à lui mander, puisque ces Seigneurs ont désiré que je me rendisse près d'eux pour me mettre en état de vous informer de ce qui se passera. Ce zèle que M. de Meaux fait de plus en plus éclater lui attire tant d'ennemis, que pour venir à bout de le décrier, même dans l'esprit de Votre Sainteté, les partis de l'erreur s'acharnent à faire courir des bruits assez fâcheux contre lui, bien qu'on les regarde, parmi ce qu'il y a de personnes bien intentionnées pour l'Église, comme les fruits d'une cabale formée contre ce prélat. Comme néanmoins ils pourraient arriver jusqu'à Rome, je me crois obligé de prévenir Votre Sainteté sur des bruits aussi faux, aussi mal fondés. Le Roi en est mieux instruit que personne pour seconder ses royales intentions. M. le cardinal de Rohan lui rend toute la justice qui lui est due. Ce saint évêque a plus besoin d'être retenu que d'être animé à soutenir les intérêts du Saint-Siège. Il ne faut aussi qu'écouter M. Aldobrandini. Ce digne ministre de Votre Sainteté, qui se distingue par sa rare prudence très capable d'avancer la conclusion de ce qui l'arrête ici, n'est pas moins informé de l'intégrité de M. de Meaux. Il est témoin de ce qui se passe. M. l'abbé de Broglio ^ déjà connu de Votre Sainteté par tant de beaux endroits, surtout par ce qu'il a fait pour engager M. Desmaretz^ à vous rendre justice, travaille avec toute la chaleur possible et avec la plus grande discrétion; il a l'estime de la Cour, de tous nos prélats et de tout ce qu'il y a de plus distingué dans Paris. Si la négociation n'est pas encore finie, ce n'est pas sa faute. De plus il en fera le récit au ministre de Votre Sainteté. M. de Meaux, M. le cardinal de Rohan et M. l'archevêque de Rouen se distinguent tout à fait dans ces affaires présentes. Ce sont les trois prélats du Royaume les plus attachés à la chaire de Saint Pierre. De quoi ne sont pas capables les