CHAPITRE V
L'abbé de la Bourlie. — Le laquais-femelle de M. du
Noyer. — La fureur d'une « petite personne ». — La
Courtisane amoureuse. — Colère de M™*^ du Noyer.
D'autres détails se rapjjortant au ménage du Noyer sont contenus dans la Suite des Lettres Nouvelles, dont le style n'a rien de la souplesse et de l'agrément qui jusqu'alors font le charme de la correspondance de M"""^ du Noyer. Le ton en est agressif, s'aigrit dans les personnalités et finit en dispute. En plus, il est étonnant de voir M™" du Noyer revenir hardiment sur les aventures galantes de son mari et montrer, en ce qui concerne ses propres affaires, un caractère violent que la jalousie aurait pu faire excuser.
Après une interruption plus ou moins longue, les relations épistolaires reprennent entre les deux prétendues amies. La dame qui est supposée écrire de Paris se plaint du silence de sa correspondante de l'Etranger, c'est-à-dire de M™® du Noyer.
« Ce n'était point. Madame, ce que vous m'aviez fait espérer. Notre petit commerce, me disiez-vous, en sera plus agréable surtout dans un pays qui ne vous était pas inconnu et par le séjour que vous deviez faire dans des cours aussi brillantes que galantes. Eh quoi! Madame, pas une seule fois de vos nouvelles : il faut que le hasard
m'enseigne où vous êtes. Ce n'est point que malgré votre négligence je ne m'en sois plusieurs fois informée. Ce fut même la première demande que je fis à M. du Noyer que j'allai voir dans sa retraite au Temple, mais il me parut si affligé des chagrins que la vôtre lui avait causés, aussi bien que de la récente perte de votre cher fils, que je n'osai, dans ce premier temps, lui faire connaître l'empressement que j'avais de vous donner de mes nouvelles et de recevoir les vôtres. Je ne savais plus à qui m'adresser, lorsqu'en revenant il y a quelques jours, du Palais, je vis approcher de mon carrosse un grand homme d'une figure assez extraordinaire qui me demanda si je voulais acheter des livres de Hollande, « de ces livres, me dit-il, madame, qui sont défendus ». Vous connaissez la curiosité des Français et surtout celle de notre sexe là-dessus : je lui dis de me suivre et sitôt que je fus arrivée chez moi, je lui fis retourner un grand sac qu'il portait sous son bras. Le premier de ces livres qui me tomba sous la main, ce fut le premier volume de vos Lettres Galantes. « Il y en a deux, me dit cet homme ; ils sont de cette savante et illustre M™^ du Noyer. En voici encore trois de ses Mémoires, il n'y a rien au monde de mieux écrit. » Vous me rendrez assez de justice, Madame, pour croire que je n'avais pas besoin de l'approbation de ce marchand, pour en rendre une parfaite aux beaux talents dont la nature a pris tant de soin de vous pourvoir. J'examinai tous ces livres, je n'y trouvai non seulement rien de meilleur, mais même qui approchât de la délicatesse et du style de \(w ouvrages. Et, sitôt que mon marchand fut parti, je commençai à parcourir vos Lettres Galantes; je ne fus pas, je vous l'assure, peu surprise de m'y reconnaître pour votre fidèle correspondante : je tremblai, à chaque feuille, d'y trouver mon nom. Je n'étais pas moins surprise que vous ayiez rendu
public un badinage que nous n'avions établi que pour notre plaisir : je ne puis même m'empêcher de vous représenter que vous avez un très grand tort de n'avoir pas masqué les personnages dont elles sont remplies. Je ne puis même comprendre l'intention que vous avez eue d? faire imprimer toutes ces bagatelles. Pour moi, je vous l'avoue, je ne serais jamais si hardie. J'aurais toujours, quoique femme, présent à mes yeux ce fameux Boileau, dont en pareil cas les épaules furent cruellement affligées. Dans quelque pays, dans quelque Etat du monde où je me trouverais, je ne serais jamais sans appréhension. Je veux croire, Madame, que celui que vous habitez jouit d'une grande liberté, qu'on y est à couvert de la vengeance de ses ennemis. Il me semble même que vous n'avez pas eu sujet de vous louer des personnes de votre nation et religion. Je m'étonne fort qu'une personne de votre mérite n'ait pas fait plus d'impression sur leur esprit j ils auront sans doute été jaloux de vos belles qualités ; peut-être n'auront-ils pas été contents de vous avoir vu postuler des pensions, lorsqu'ils auront appris l'abondance dans laquelle M. du Noyer a pris soin de publier que vous étiez partie. Au surplus, Madame, ce n'est pas à moi d'examiner les motifs que vous avez eu, aussi bien que ceux qui vous ont engagée, de mettre au jour tous ces ouvrages. Mon intention n'est pas de les critiquer. Celle que j'ai, est de vous marquer le sensible plaisir que je ressens de vous avoir recouvrée, et, si 1j vérité de vos disgrâces se trouve telle que vous la dépeignez dans vos mémoires et que ceux de M. du Noyer ne se trouvent pas justes, vous m'obligerez infiniment de vous servir de moi comme de vous-même. »
Puis, sur cette mercuriale, reprenant leurs anciennes habitudes, elle lui fait le récit de diverses aventures.
lOU m'"' et m. du noyer
Réfonse.
« Votre lettre, ]\Iadame, m'a fait un sensible plaisir; elle m'a tirée de l'erreur oii j'étais, que vous m'aviez, comme toute la terre, entièrement oubliée. Je me sentais encline à vous pardonner votre silence, d'autant plus que j'étais parfaitement informée des mesures que M. du Noyer a pris dans les commencements de ma retraite pour faire surprendre mes lettres. Vous savez. Madame, que c'est la coutume en temps de guerre, à Paris, d'ouvrir toutes celles qui viennent du pays étranger. Ainsi, ne \ous étonnez plus, Madame, de ma prétendue négligence, rendez-moi un peu de justice. Votre lettre, à la vérité, m'a très agréablement surprise, mais je ne puis m'empê cher de vous reprocher certaines idées qu'il me semble que les plaintes de M. du Noyer vous avaient pu inspirer. Je crains que vous n'y ayez ajouté plus de foi qu'en bonne amie vous n'auriez dû. Je rends grâces cependant au hasard de m'avoir procuré votre lettre; je vous suis très obligée de vos applaudissements à mes petits ouvrages ; vous devez vous en attribuer une partie. Le petit défaut que vous y trouvez. Madame, est, pour me servir du proAcrbe de notre pays, la rocambole de toutes ces bagatelles ; si on n'y trouv'e pas quelque chose qui intéresse, on y est insensible, et lorsqu'on y rencontre quel- (}u'un de connaissance, l'espérance d'en trouxer quel(]ue autre vous occupe agréablement juscju'à la fin. Si, par exemple, votre grand homme au sac ne vous eût point annoncé mon nom, et que vous en eussiez trouvé de barbares au lieu de ceux qui sont dans mes petits ouvrages, n'est-il pas vrai. Madame, que vous ne les auriez point achetés? Je vous remercie des offres obligeantes que vous me faites; je n'ai, grâces à Dieu, besoin de personne.
Permettez-moi de ne point entrer dans le détail des plaintes de M. du Noyer. »
Elle lui raconte ensuite l'histoire, qui n'a rien de galant d'ailleurs, de l'abbé de la Bourlie, passé au service de l'Angleterre sous le nohi de marquis de Guiscard et qui fut accusé de trahison.
« Le marquis se trouva si outré des reproches injurieux qu'on lui faisait, ou soit qu'il se sentît coupable, qu'il tira son canif, se jeta à corps perdu sur le ministre et le perça de deux coups dont il courut quelque danger. Les personnes qui se trouvaient dans la chambre, voyant la fureur du marquis, le sang couler à ce ministre, mirent l'épée à la main, percèrent le marquis de plusieurs coups dont deux lui passèrent à travers du corps. Sa fureur redoubla lorsqu'il se sentit frappé ; on eut une peine extraordinaire à se saisir de sa personne ; l'assemblée se sépara ; le marquis fut conduit à la Tour ; ses blessures furent trouvées mortelles. Il ne vécut que deux jours : il fut mis dans une cuve d'eau marinée, dans laquelle il fut exposé au public comme quelque monstre marin. Tout le monde s'était attendu à ce qu'on ferait le procès à son cadavre ; mais soit que le marquis ne s'est point trouvé coupable de quelque grand crime, ou que les lois d'Angleterre ne permettent point de juger les morts, on ordonna de le faire enterrer...
« Je suis surprise que vous ne me parliez pas de ma fille Constantin ; ma chère Pimpette, qui entre à ce moment, m'en fait .souvenir. Quoiqu'elle n'ait qu'une idée confuse d'avoir eu l'honneur de vous voir, elle me prie de vous faire ses compliments. »
Dans sa lettre suivante, la correspondante de Paris revient sur le sujet de M. du Noyer. « Je ne puis me dispenser de vous faire part d'une petite scène qui se passa dans les premières années que je suis arrivée ici,
quoique ce soit aux dépens de ^l. du Xoyer. Je ne vous crois plus assez bien ensemble pour ne pas en rire comme les autres. Vous verrez même que, malgré votre absence, il passa agréablement son temps. C'était dans celui de son refuge au Temple. C'est un endroit, comme vous le savez, Madame, très borné pour les plaisirs, puisque, outre un certain nombre d'honnêtes banqueroutiers, il s'y trouve peu d'honnêtes gens. M. du Noyer avait chez lui formé une petite assemblée des plus huppés. On y jouait à l'hombre tous les après-midi, on y soupait presque tous les soirs et surtout lorsqu'il s'y rencontrait quelques amis du dehors. Nous nous y trouvâmes un soir, l'avocat général du grand Conseil, sa chère compagne M™'' Lador, M"*" Colinet, deux de ces honnêtes banqueroutiers, M. du Noyer et moi. Je ne crois pas que y.P" Colinet vous soit connue : c'était dans ce tempslà une jeune blonde de vingt à vingt-deux ans, d'une taille médiocre ; elle n'a nulle beauté régulière, elle joue à l'hombre, fouette le Champagne et le bourgogne, chante le petit vaudeville; elle est, je vous assure, fort divertissante à table; je veux croire qu'elle l'est ailleurs, j'en laisse la décision à M. du Noyer. Nous jouâmes l'après-midi à l'hombre, nous allâmes sur le soir nous promener dans le jardin de l'abbé de Chaulieu. nous revînmes souper. Nous nous étions parfaitement bien réjouis la journée, lorsque notre joie fut troublée par deux accidents assez risibles.
« Le laquais de M. du Noyer, en nous versant à boire, tomba en faiblesse à nos pieds. Nous crûmes que ce garçon était attaqué du haut mal, l'épouvante nous prit à tous, un chacun courut de son côté. M. du Noyer «^t M"® Colinet, comme les plus intéressés, restèrent charitablement pour le secourir, ils le portèrent sur un lit; cette charitable demoiselle crut qu'en lui déboutonnant
ses habits il respirerait et reviendrait de sa faiblesse. Mais quelle surprise ce fut pour elle de voir bondir deux gros tétons ! Elle tomba de son côté à la renverse. M. du Noyer, occupé du sien à secourir son laquais, ne s'apperçut de la déboutonnade que lorsqu'il vit à la renverse M"'' Colinet. Je ne crois pas que jamais homme se soit trouvé dans un tel embarras ; il ne savait à laquelle des deux il devait courir, il nous appela au secours, nous y vînmes tous, nous portâmes la laquaise sur son lit : elle ne revint pas plutôt de sa faiblesse qu'elle jeta les hauts cris. M. du Noyer nous avoua le malheureux penchant qu'il a pour le sexe, qu'il y avait près d'un an qu'il gardait cette malheureuse sous ce déguisement, nous dit qu'elle était grosse et prête d'accoucher. Il envoya aussitôt chercher une sage-femme, qui, après l'avoir visitée, nous assura que les affaires étaient en bon train. Pendant ce temps-là. M"" Lador et l'avocat général étaient restés auprès de M"*' Colinet, qui était également revenue de son évanouissement, si faible cependant qu'elle n'avait pas la force de faire éclater son ressentiment. Elle nous demanda ce qu'était devenue cette fille déguisée; nous voulûmes lui persuader qu'elle s'était trompée; elle tourna la tête de côté et d'autre. M. du Noyer prétendit également la désabuser ; mais la petite personne lui sauta au visage et, avec ses belles petites mains, le déchira en plusieurs endroits. Elle y était même si acharnée, que ce ne fut pas sans peine que nous la retirâmes. Nous fîmes signe à M. du Noyer de lui laisser passer les premiers mouvements et de se retirer. La petite personne voulait à toute force s'en aller; nous employâmes notre rhétorique à la retenir et la consoler. M. du Noyer revint à ses genoux, voulut lui demander pardon. La petite personne se baissa tout doucement, tira une de ses mules, signal pour i\L du Noyer qui le fit retirer encore une fois,
et la petite personne ne voyant plus son infidèle sur qui décharger sa colère, elle se rua sur cette belle glace qui était sur une de vos cheminées et se retourna si promptement sur votre grand miroir qu'elle brisa l'un et l'autre en mille pièces. Le bruit de ce petit carillon rappela aussitôt M. du Noyer, qui se mit à son tour si fort en colère contre la petite personne, que nous ne pûmes empêcher qu'elle ne reçût quelques soufflets et coups de pied au cul, la traita cent fois de gueuse, de putain, lui demanda si elle prenait sa maison pour un mauvais iieu. La petite personne, de son côté, écumait de rage, elle faisait tous ses efforts pour lui arracher les yeux ; tout ce qu'elle trouvait sous ses mains, elle le brisait et le lui jetait à la tête. C'était ce qui se peut appeler un carillon de tous les diables. Je ne crois pas qu'aucune maison se soit trouvée en pareil désordre. La petite personne modéra enfin ses transports, nous pria instamment de la laisser sortir, se contenta de nous prendre tous à témoins de ce qui s'était passé et de dire à M. du Noyer qu'elle lui apprendrait à traiter de cette manière une fille de qualité.
« Aussitôt qu'elle fut sortie, nous exhortâmes M. du Noyer à lui écrire le lendemain et lui faire quelques honnêtetés. Il n'en voulut rien faire. Elle lui tint parole, elle alla porter ses plaintes chez le maréchal d'Estrées. Ce maréchal ordonna sur-le-champ à un exempt d'aller prendre les informations, et quoique nous n'ayons pas voulu les uns ni les autres accuser la vérité, sur la simple déposition de la petite personne, M. du Noyer fut condamné à lui demander pardon à genoux en présence de la même compagnie et de lui signer un écrit par lequel il la reconnaissait pour une demoiselle d'honneur.
« Cette sentence ne fut cependant point exécutée ;
l'amour de M. du Noyer se réveilla. Un sincère repentir lui fit écrire la lettre du monde la plus respectueuse et soumise qui fit tant d'impression sur le cœur de cette belle, qu'ils se raccommodèrent, à condition, néanmoins, de chasser la laquaise de la maison et à celle aussi d'avoir soin de la mère et de l'enfant. Cette pauvre créature est morte depuis un an, et son enfant, qui est un petit garçon, est actuellement chez M. du Noyer, qui lui tient lieu du vôtre ; M"*^ Colinet occupe dans son cœur la place que vous y possédiez autrefois.
« Je crois que si le Seigneur disposait de votre âme, il unirait par les sacrés liens du mariage leur amour qui me paraît si bien cimenté. Il a consulté même plusieurs avocats pour faire dissoudre votre mariage. Il ne s'en est pas trouvé un de cet avis.
« Je ne sais si vous êtes informée que son frère, le trésorier général de l'armée de Flandres, s'est retiré de tous ses emplois et vient d'épouser la concubine qu'il entretenait depuis quinze ans. Je crains que ce mariage ne fasse tort à votre postérité et surtout à votre aimable fille. M™® Constantin. Je ne l'ai pas vue il y a très longtemps, je ne manquerai pas de l'aller voir et de vous donner, par ma première, des nouvelles. »
Rcfonse.
« Vous avez raison, Madame, de croire que je ne suis plus si bien avec M. du Noyer, pour ne pas rire avec vous de l'aventure que vous m'écrivez. Elle est toute des plus facétieuses ; ma chère Pimpette, malgré le respect qu'elle conserve pour son père, en fait de si grands éclats de rire, que j'ai cru qu'elle tomberait malade.
« Il y a longtemps que j'étais informée de ses amours xivec M"^ Colinet, aussi bien que des démarches qu'il
a faites pour notre divorce. Je n'ai jamais connu cette demoiselle.
« Sur le portrait que vous m"en faites, il faut qu'elle soit terriblement amoureuse, pour s'être si facilement raccommodée, après avoir été si rudement maltraitée; la vertu de M. du Noyer à entretenir deux personnes à la fois, n'y a, à ce que je crois, pas peu contribué. Pour moi, je ne l'ai jamais éprouvée, tant que j'ai vécu avec lui; il m'a souvent même obligée, quoique contre mon inclination, d'observer des jeûnes qui ne sont point assurément dans le calendrier de l'Eglise romaine.
« Je plains le sort de cette malheureuse que son déguisement -lui avait attachée. Vous m'obligerez sensiblement, Madame, de l'exhorter de ma part à prendre soin de ce petit innocent, tendre fruit de leurs atnours.
« Je ne suis point fâchée, n'étant plus à portée ni en âge, qu'il tienne lieu de celui que la mort nous a enlevé.
« Le déguisement de cette pauvre créature me fait souvenir d'une certaine mascarade (i) que je fis il y a quelque temps avant mon départ, que bien des personnes m'ont reproché avoir oubliée dans mes Mémoires.
« Je sortis seule un matin à pied, sans vouloir être suivie d'aucun domestique; j'allai à la friperie où je fis emplette d'un habit de livrée que je crus convenir à ma taille; j'envovai mes filles chez la belle M'"*' Langlois, je donnai des commissions à tous mes domestiques ; et lorsque je me vis seule, je me revêtis de cet habillement, qui, je vous l'avouerai très naturellement, avec ma petite taille grosse et courte, mon teint basané, me donnait une assez ridicule figure. Je n'ignore pas
(i) L'aventure de M°" 4u Noyer travestie en I;iquais et bâtonnéq dans une écurie,
MÉMOIflES H'7
que dans le monde on me donne le nom de M"^ Thomasso; mais si l'on m'avait vue dans cet équipage, je vous assure que le titre de chevalier de cette maison est le seul qu'on aurait pu m'attribuer. »
Elle convient sans difficulté des coups de bâton qu'elle a reçus dans l'écurie de M"*" Boulanger et ajoute qu'elle ne se reconnut que dans son lit.
« Je vous avouerai franchement, continue M™" du Noyer, que si j'ai déguisé au public les sommes que j'ai emportées, je n'ai pas cru que ce fût un cas de conscience de ne les point accuser. J'ai laissé assez de bien en France pour les payer. Si j'ai postulé des pensions dans les cours étrangères, je prévoyais bien que la décadence de la belle Boulangère causerait celle de M. du Noyer, et qu'en manifestant ce que j'avais emporté, on ne manquerait point de me l'attribuer. J'aurais cru. en femme prudente, conserver une poire pour la soif.
« De vous faire un détail, Madame, de tous les marchands chez qui j'ai emprunté, cela serait inutile, puisque M. du Nover peut vous en montrer les mémoires ; je m'étais attendue qu'il les aurait acquittés et ne doute qu'il ne le fasse lorsque ses affaires seront rétablies.
« D'ailleurs, quand il ne serait point dans l'intention de le faire, je me flatte, toute ruinée que je suis, dans la réputation fameuse où sont mes ouvrages, d'épargner de quoi les contenter.
c( Vous ne savez peut-être pas que je suis seule qui aie le privilège de nos seigneurs des Etats de composer, faire imprimer et débiter la Quintessence des nouvelles. C'est une petite feuille volante qui, deux fois la semaine, se donne au public, remplie de tout ce qu'il y a de plus curieux et secret dans l'Empire. Elle me donne aussi un revenu à proportion de son mérite
et assez suffisant pour nous soutenir avec honneur, ma chère Pimpette et moi.
« Vous devez avoir remarqué, à la tête de chaque volume de mes ouvrages, des épîtres dédicatoires qui, sans vanité, outre qu'elles me font honneur, m'ont procuré des présents assez considérables pour me dédommager des friponneries des escrocs qui m'ont redressée tant de fois.
« Me croiriez-vous assez bonne pour passer les jours et les nuits, si je n'étais aux gages, et très bons, d'un libraire qui a un soin très exact de me payer les bagatelles que je prends la peine d'écrire et lui de débiter au public ?...
« Sitôt que j'eus pris mes petites mesures, je représentai à M. du Noyer qu'après mon aventure, je me faisais une peine de rester à Paris, que je le priais de me permettre d'aller avec mes filles passer cinq ou six mois à ma terre.
« L'empressement qu'il eut de ne plus voir aucun obstacle à ses amours, non plus qu'à sa frénétique passion du jeu, fit qu'il m'accorda tout ce que je lui demandai. »
Lcitre Je Paris.
« Vous commencez. Madame, à \ ous rendre justice ; il y a du plaisir de vous voir devenir fraitable. Ce n'est point assez de vouloir prétendre turlupiner tout l'univers. Il faut quelquefois, pour faire goûter la turlupinerie ou turlupinade (je ne sais lequel des deux), commencer par soi-même, et principalement si vous prétendez passer pour celui des esprits le plus turlupin. Vous m'attribuerez à votre tour la qualité de turlupine. Suspendez votre turhi])inade, vous y joindrez celle de moraliste.
« Je vous dirai très sincèrement que, quelque tendresse et attachement que j'eusse eu pour feu mon époux, la jalousie ne m'aurait jamais entraînée dans une écurie pour m'y faire rouer de coups de bâton ; elle ne m'aurait pas non plus engagée d'emporter le bien de tant d'honnêtes marchands, dans l'espérance qu'il les eût payés. Vous auriez beaucoup de peine à me persuader que vous n'êtes pas convaincue que vous avez donné une furieuse entorse à votre conscience.
« Vous n'ignorez pas, Madame, que les femmes en pouvoir de mari ne sont point capables d'assurer des créditeurs, et en votre place j'aurais mieux aimé passer quelques mois à votre terre avec la qualité de banqueroutière innocente que de sortir du royaume avec celle de frauduleuse.
« Vous devez connaître à présent la vérité du proverbe que bien mal acquis ne fait nul profit. Vous a\-ez assez fait voir que vous avez été la dupe de tout le monde. N'attribuez-vous point cela aux châtiments du Ciel? Ne le trouvez-vous pas entièrement accompli?
« Vos espérances sont vaines : M. du Noyer n'est nullement dans l'intention de satisfaire vos créanciers; je m"y suis, comme votre amie, employée; il est cependant en état plus que jamais. Les emplois considérables qu'il a eus en Espagne l'ont remis dans celui d'oublier ses malheurs passés. « Vous me parlez, me dit-il, lorsque je « lui en fis la proposition, pour une malheureuse qui « a levé le masque à l'honneur et qui se joue de Dieu « et des hommes; je ne suis point surpris qu'elle m'ait « abandonné après tous ses changements de religion ; « elle m'a voulu persuader que c'était le seul motif qui « l'y avait engagée. Où l'a-t-elle fait paraître ? C'est « la débauche, Madame, où elle a voulu se plonger ; « vous devez le reconnaître dans toutes les sottises
110 M""' ET M. DU NOYKR
« qu'elle a écrites. Croyez-vous en bonne foi M™® du « Noyer assez bonne de prêter de l'argent à des mal- « heureux qu'elle saurait sans aucune ressource, s'ils « ne lui avaient pas servi dans ses débauches ? Ne de- « vrait-elle pas s'être contentée de m'avoir plongé le « poignard dans le sein, en conduisant dans le préci- « pice mes deux filles, sans m'assassiner une seconde « fois par leurs mariages, et surtout l'infâme et hon- « teux de ma cadette ?
« Vous m'obligerez sensiblement. Madame, de ne « m'en parler jamais, continua-t-il, à moins qu'elle ne « soit dans le dessein de se ranger à son devoir. Malgré « tous les chagrins qu'elle m'a causés, qu'elle vienne « dans la communauté où est ma fille aînée, qu'elle amène « ma seconde ; je veux bien encore leur donner des mar- « ques que je suis l'époux de l'une et le père de l'au- « tre. »
« Je n'oserais. Madame, vous proposer d'accepter ce parti ; je ne sais s'il serait de votre goût ; en tout cas, si vous vous trouviez dans ces sentiments, nous tâcherions, vos anciennes amies et moi, d'adoucir par nos fréquentes visites votre solitude, et si vous étiez toujours dans le goût d'exercer votre esprit et votre plume, vous auriez une entière liberté, et même sur des sujets plus sérieux et meilleurs que vous n'avez jusqu'à présent fait.
« Je suis allée voir M°"^ Constantin, je lui ai fait part de votre souvenir ; elle vous assure de ses très humbles respects et embrasse, de tout son cœur, Pimpette, sa chère sœur. Je lui ai communiqué les propositions de M. du Noyer; elles sont fort de son goût. « Je se- « rais ravie, me dit-elle, que ma mère voulût les accepte ter. J'ai cependant peine à croire qu'elle veuille s'y « résoudre. Peut-être que le Seigneur lui inspirera de
MÉMOIRES lli
« bons sentiments; tout ce que j'appréhende c'est que « ce ne soit un quatrième changement de religion, qu'elle « serait obligée de faire, qui la pourra retenir. »
Réfonse.
« II faudrait, Madame, qu'il ne me restât pas l'ombre de raison, si je faisais la moindre attention à ce que vous m'écrivez : je ne puis, avec tout l'esprit que vous m'attribue?, pénétrer le dessein qui vous engage à m'accabler d'une si belle morale et de vos fatigants et pernicieux conseils.
« Je n'ai, en vérité, nulle envie d'aller occuper une place aux Petites-ÎMaisons ; si je ne suis pas si bonne que vous pourriez vous l'imaginer, je ne suis pas non plus de ces jeunes renards qui donnent facilement dans les pièges qu'on leur dresse.
« Ma fille Constantin est une plaisante sotte de se joindre à vous pour me donner des conseils ! Je me flatte qu'un jour viendra, auquel je lui ferai ressentir de m'avoir si lâchement abandonnée. Si je m'en suis informée. Madame, ce n'était pas mon intention de lui demander ses petits avis ; il convient à une jeune cervelle éventée comme la sienne, d'applaudir à de tels projets.
« Vous imaginez-vuus aussi, Madame, que si vous continuez sur le même ton, ce petit commerce dure fort longtemps? Vous connaissez assez mon petit tempérament : je sais à merveille prendre patience, mais lorsque la bile se remue, je lâche la gourmette et personne n'est à couvert de mon ressentiment. Ainsi, Madame, croyez-moi, cessez toutes vos bontés ne vous imaginez pas que j'aie l'âme assez basse pour sacrifier ma conscience et mon honneur au plaisir de vous voir.
« Si j'ai changé trois ou quatre fois de religion, je
lli m""^ et m. du novek
sais le ridicule que cela me donne, et je ne veux' de ma vie m'exposer à un autre, ne vous en flattez nullement. Si vous vouliez engager M. du Noyer de proposer au roi de nous remettre dans nos anciens privilèges, je m'estimerais la femme la plus glorieuse du monde d'axou un époux qui eût mis la main à ce grand œuvre. Vous, Madame, qui voulez vous charger de négociation, en voilà une qui, si vous réussissez, vous immortalisera. »
Après cette explosion de mauvaise humeur, elle s'apaise et raconte une aventure italienne qu'elle intitule : Les agréments de la Jeunesse ou La Courtisane amoureuse, qui lui a été, dit-elle, racontée par le nonce.
Il s'agit d'un jeune Espagnol envoyé à Rome pour entrer dans l'état ecclésiastique. Il inspire de l'amour à une jeune personne réputée pour sa beauté, qui lui fait connaître ses sentiments. Il se rend à son appel, elle lui raconte qu'elle l'a choisi i)Our son sauveur, car elle ignore qui est son père, et sa mère veut la livrer à un homme riche pour être sa maîtresse. Touché de sa passion et de la confiance qu'elle lui témoigne, don Ignacio devient à son tour éperdument amoureux d'Annoncha. Sa nomination au chapitre de Séville ne lui est accordée qu'à la condition de partir sans la revoir; son départ et son silence désespèrent la belle et, au bout de deux ans, elle allait céder aux manœuvres de sa mère, lorsque don Ignacio revient et l'épouse. Durant leur union, un de ses amis, vaincu par la grâce d'Annoncha, lui avoue sa flamme et en est fort mal reçu. Elle le raconte à son mari; celui-ci, enivré de colère, se précipite sur le traître et le tue. La justice poursuit le meurtrier et, pour lui échapper, ils changent de pays et sont réduits à la dernière misère. Mais ils s'aiment toujours et c'est avec un profond désespoir qu'Annon-
cha reçoit dans ce temps le dernier soupir de son époux. Toutefois, un de leurs parents, venu tardivement à leur secours, s'éprend à son tour de la belle veuve et obtient qu'elle partage son nom.
Cette histoire, assez peu intéressante et longuement racontée, fournit matière aux suppositions injurieuses et aux nouveaux reproches de la correspondante de Paris.
« Mes lettres, Madame, commencent à vous ennuyer, mes conseils paraissent dangereux, je suis une amie fatigante, tout ce que je vous écris, ce sont des pièges que je vous dresse; j'espère qu'avec le temps vous direz que je suis la plus cruelle de vos ennemies, que je suis jalouse de votre gloire, que j'ambitionne votre bonheur, que je suis enfin la plus pernicieuse de toutes les femmes.
« J'ai ressenti à l'ouverture de votre lettre quelques vapeurs de cette bile que votre petit tempérament fait allumer ; je me vois à la veille de perdre la meilleure de mes amies; je serai perdue d'honneur et de réputation si vous lâchez une fois la gourmette; je tremble déjà de voir mon histoire sous presse.
« Que faut-il faire pour éviter tous ces malheurs, cette prochaine rupture, et désarmer votre colère? Fautil avouer que votre histoire romaine, ou plutôt romanesque, est de mon goût?
« Pour moi, dussé-je cent fois rompre avec vous et ressentir tous les effets de votre fureur, je ne puis m'empêcher de vous dire que vous auriez beaucoup mieux fait de la laisser courir dans \ctre chambre ou la renfermer très précieusement dans votre cabinet. Je n'y trouve rien qui ne vous couvre de honte : vous n'avez pas fait attention, sans doute, qu'on croira que c'est la vôtre et celle de votre chère Pimpette, que vous avez
romanisée. Où trouverez-vous un caractère plus semblable au vôtre que celui de la mère de cette Annoncha qui n'a d'autre attention que de livrer sa fille au premier venu? Je la trouve encore plus heureuse que vous; car don Ignacio ne s'est point trouvé métamorphosé comme le comte de Winterfelt. Ce n'est pas votre fait non plus d'entrer dans le sérieux. Retranchez-vous à la bagatelle, c'est où vous brillez; le comique, le bouffon, c'est ce que représente votre petite figure, grosse et courte, aussi bien que votre teint basané, accompagné de votre petit tempérament et de votre vivacité.
« Où diable, me disait l'autre jour votre aimalile fille « Constantin, ma mère s'est-elle imaginée que le nonce « du Pape allait chez elle lui raconter des histoires? « Cela est aussi vrai que ce qu'elle a raconté dans ses « Mémoires, de ce que nous étions Ions les jours des « plaisirs de M'"*' la jeune ])rincesse (r()rléans. à ])ré- « sent duchesse de Berri. »
« Je ne sais pas non plus, INIadame, où vous avez rêvé qu'elles ont eu l'honneur de danser avec Messeigneurs les Princes; vous ignorez apparemment qu'il n'y a que les personnes nommées par le roi qui puissent avoir cet honneur, pas même dans les bals ordinaires, où les mas- (jues n'ont la liberté d'entrer que loisque la Cour en est sortie.
« Plus je lis \os Mémoires, Mailame. et ])]us je trouve (1U(^ lorsqu'il s'agit de vous faire honneur vous savez parfaitement emprunter les ma.sques (jue vous avez oubliés sur les noms, pour en couvrir la vérité, et que vous passez légèrement sur ce qui ne serait point à votre avantage. Nous les examinons .souvent, votre chère fille et moi ; elle n'a pu s'empêcher de se récrier sur la scène (]ui s'est passée chez le comte de Dohna et la manière dont \ous l'avez écrite et aussi de me dire f|u"elle se
trouvait très heureuse de se voir délivrée des embarras et de tous les chagrins où sa mère l'avait précipitée.
« Elle me dit avoir appris depuis quelque temps (jue vous n'aviez pu supporter davantage les avanies des petits enfants qui criaient après ^■ous et que vous vous étiez retirée de La Haye pour aller demeurer à Voorbourg, petit village éloigné d'une lieue, où vous croyez être bien fort à couvert.
« Si vous voulez, Madame, continua-t-elle, me faire l'honneur de m'en croire, vous la préviendrez, vous romprez tout commerce avec elle; n'attendez point qu'elle effectue ses menaces ; du caractère dont je la connais, elle dira tout ce qu'elle sait et tout ce qu'elle ne sait point, de la meilleure de ses amies; pourvu qu'elle ait matière à remplir ses livres, elle ne s'embarrasse non plus de son honneur que de sa conscience ; pourvu qu'elle apprête à rire au public, elle est la femme du monde la plus contente. Je suis au désespoir de la voir dans cet aveuglement. »
Néanmoins la correspondante lui raconte encore une petite histoire, puis termine en disant : « Il est inutile, Madame, que vous preniez la peine de m'honorer d'une réponse; je vous avertis que je n'en veux aucune et que si vous me l'envovez, elle aura le même sort nue cette lettre que j'ai vu jeter, par M. du Noyer, au feu. »
Dialogue entre .V"" du Noyer et sa fille Pinipette.
Pimfette. — Eh bon Dieu, ma chère mère, comme vous voilà défaite! Vous trouvez-vous mal?
^^me jj — ^j-^ I j^,^ chère fille, je n'en puis plus. Délace-moi, je t'en prie. De l'eau de la Reine d'Hongrie au plus tôt. Cours, ma chère enfant. Et jette, ma fille, jette. Ah! je me trouve un peu mieux. Tiens, vois,
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remarque si cette lettre n'est pas écrite par la main du diable?
Pimpette. — Quoi, ma chère mère, une lettre peutelle vous donner tant d'alarmes? Une femme d'esprit comme vous se chagriner de la sorte !
^ymc jj — \A%, mon enfant, vois comme il faut se fier à ses amis, admire comme les papistes ont renversé la cervelle de ta sœur, examine un peu comme je suis traitée ; ne semble-t-il pas que je sois la dernière des créatures? A les entendre, je vous ai mis le poignard sur la gorge pour vous prostituer : mon histoire est pitoyable, le Nonce du Pape n'est jamais venu chez moi; vous êtes des misérables qui n'avez jamais paru dans le monde; tout ce que j'ai avancé dans mes livres, sont fables, toutes choses controuvées.
Pimfettc. — Doucement, ma chère mère. Tranquillisez-vous. La gorge vous enfle. Si j'osais, je vous dirais de prendre votre mouchoir ; essuyez-vous un peu, l'écume vous sort de la bouche ; modérez vos transports, nous examinerons cette lettre à loisir.
M^" D. — Cela t'est fort facile, tu ne ressens pas comme moi le désespoir où je suis, tu es encore trop jeune pour en comprendre les conséquences. Ecoute, Pimpette, ce qu'on m'écrit : — Vous auriez beaucoup mieux fait de laisser cette histoire dans votre chambre, etc.. La seule différence que f y trouve est la métarmorphose du comte de Winterfelt. - — Tu sais bien, ma pauvre enfant, toutes les mesures que j'ai prises avant de te livrer entre ses bras, tu sais aussi que l'ambition que j'ai eue à te faire comtesse avec la crainte de laisser échapper une occasion si favorable ont été la seule cause de ton malheur ; tu as bien dû connaître que je n'ai rien
MÉMOIRvilS 117
épargné pour te rendre heureuse ; tu n'ignores pas où il m'en cuit d'avoir voulu soutenir cette qualité.
Pimfette. — Tout cela est vrai, ma mère, je suis la souffrante, je prends mon ma! en patience ; recevez cette lettre de même, laissez-les dire et croire tout ce qu'il leur plaira, que cela ne fasse nulle impression sur votre» esprit; mettez-vous sur votre lit; vous voilà toute violette, tâchez de reposer.
yj^me £) — Non, Pimpette, je veux t'anatomiser cette lettre. Et ce passage où il est question du comte de Dohna? Ecoute les belles remarques de ton impertinente sœur : C'est une des aventures que ma mère a -pris le plus grand soin de déguiser. Nous n^ osions sortir (jiie nous n eussions mille canailles à nos trousses qui criaient : Voilà cette ivrognesse de /f/™" TJiomasso! et ses filles, et cent autres sottises. As-tu jamais entendu quelqu'un crier après nous : Voilà M""" Thomasso?
Pimpette. — Oh ! pour cela, ne nous en défendons point, il n'est que trop vrai; mais il ne convient nullement à ma sœur de tenir de semblables discours. Je crois effectivement, comme vous venez de le dire, que les papistes lui ont dérangé le cerveau.
M^'^ D. — Re\'enons à la suite de son discours : Si vous voulez ni en croire, Madame, vous la prévien drez vous-même, vous romprez tout commerce. Elle vous a envoyé cette misérable histoire qu'elle a pillée dans quelques livres, elle vous en demande une autre pour achever le sien. Dis-moi présentement que je me tranquillise ! Non, il me prend une rage de partir dès ce moment pour aller la chercher, cette infâme, et l'étrangler. Est-ce un enfant? N'est-ce pas un diable? L'enfer en a-t-il jamais produit un semblable? Avonsnous besoin de leurs histoires pour composer nos livres?
Ah ! malheureuse, crois-tu ma cervelle aussi vide que la tienne, pour aller piller des livres. Tu es fâchée de mon aveuglement ! Pour moi je suis ravie de te voir en chemin d'aller à tous les diables : il n'y a point de malédiction que je ne te souhaite. Ah ! Pimpette, ma chère Pimpette ! Je me meurs ! Je suis dans le dernier désespoir. Faut-il que je sois assez malheureuse pour avoir enfanté un tel monstre? Ah! ah! je n'en puis plus ! Tu ne me dis rien, Pimpette, réponds-moi donc, je te prie.
Pimpcitc. ^v?"'y ^i-t-il à vous répondre? Vous êtes dans une colère extraordinaire.
.)/""■ ]). -- Je ne me traïKjuilliserai p;is, parle, réponds-moi.
rimpcilc. - Si \i>us \(nilez que je vous jiarle naturellement et que je vous réponde juste, je vous dirai que le désespoir vous fait vomir quantité de choses bien éloignées de votre pensée, que votre amie et ma sœur mettent tout en œuvre pour nous attirer en France. D'ailleurs à quoi bon tous ces emportements et toutes ces malédictions? Vous voulez bien me permettre de vous dire que cela n'est pas bien, vous serez malade, elles ne vous guériront point.
i/"" D. — J'admire votre sang-froid, ma fille, vous avez un petit tempérament fort flegmatique ; la manière douce et tranquille avec laquelle vous me dites autant de sottises que votre sœur me fait rire et pitié tout ensemble. Nous n'avons donc, à votre petit sentiment, aucun ami? J'espère, avec le temps, que mes enfants ne seront plus mes enfants. Courage, ma fille, vous aviez tent de peine à vous y mettre ; c'est dommage, car vous pnrlez fort bien, fort juste et fort naturellement. Vous
n'avez (juTi contiiuu'r. Allez-vous-en joindre votre sœur. Allez !
Pimpctte. — Vous êtes de si mauvaise humeur qu'on n'oserait vous rien dire. Vous savez que je dois aller à La Haye, voulez-vous m'ordonner quelque chose?
yj^mc jj — Allez au diable, ma fille, et que je ne vous voie jamais.
On peut citer, pour finir, des vers contenus dans les Mémoires de M. du Noyer, inspirés par une haineuse grossièreté, alors (\\\v. M'"" du Noyer parle toujours de son mari sur un ton très modéré, comme si cllo ;i\':iit toujours (le l'affection pour lui. Ils n'onl ([u'une excuse, c'est qu'à, cette éi)oque on ne se piquait pas de délicatesse et que les ([uatrains de la duchesse de Bourbon n'en ont pas davantage. La correspondance de la princesse Palatine et de l'E lectrice de Hanovre en ont encore bien moins, sans parler des Mémoires du duc de Saint- Simon .
Portrait de M""" Alikr/tk (i) Po/{r mettre à la tète de ses Mémoires.
Que diable voulez-vous qu'on fasse
De l'énorme et puante face
De la citrouille que voilà.''
Elle a les fesses écaillées,
Le ventre à triple falbala
Et les cuisses prétintaillées.
Considérez ses deux tétasses
Qui, pendant comme deux besaces,
(i) Colimaçon,
Sur ses genoux vont aboutir Et couvrent d'une peau mollasse Un gouffre qui peut engloutir Priape avec toute sa race.
Rebut impur de la canaille, Monstre affreux, difforme de taille, Esprit des plus pernicieux, Elle n'est que vice et tripailles, Et rien ne lui conviendrait mieux Que d'être entre quatre murailles.
En somme, si du Noyer était un vilain monsieur, joueur, coureur, d'un caractère difficile et haineux, sa femme, en plus de son esprit autoritaire, était intrigante, intéressée, vaniteuse, et moins perspicace qu'on pourrait le croire, car elle se laissait duper effroyablement. Elle et ses filles menaient une vie plutôt équivoque ; mais nous passerons sur la moralité de l'écrivain, à cause de .son talent, et nous sortirons volontiers de cette eau trouble, pour ne plus voir que son tour de main léger, spirituel et varié, dans les Lettres Historiqjies et Galantes.
De deux dames de condition dont l'une était à Paris et l'autre en province (1)
par Madame DU NOYER