‹ Mémoires et lettres galantes de madame du Noyer (1663-1720) Avant propos et notes ArnelleChapitre 11 sur 19 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Avignon. — La vertu de la marquise de Péraut met son mari au désespoir. — • Le chevalier de Bouillon et la marquise d'LTrban. — Maître Le Coq, pâtissier, est fait chapon par le chevalier. — Jalousie incendiaire de la comtesse de Suze.

JE ne pense pas qu"ii v ait au monde un séjour plus agréable que celui d'Avignon, où les affaires de mon mari m'arrêtent pour quelque temps. Cette ville est enchantée, le Rhône baigne ses murailles ; ce ne sont que jardins et prairies au dehors et bâtiments magnifiques au dedans. Les maisons de M^I. de Montréal et de Crillon sont des plus belles qu'on voie. Le marquis des Essarts vient d'en bâtir une qui l'emporte sur toutes les autres par la grâce et la nouveauté. Des couvents

(i) Ces Lettres débutent par une épître de la correspondante de province, sous le couvert de laquelle M"" du Noyer décrit les villes où elle est passée. (Ses aperçus géographiques sont assez incomplets.)

d'hommes et de filles embellissent encore cette charmante ville, qui est sous un très beau ciel. Les dames sont galantes, les messieurs font de la dépense, le jeu, qu'on peut appeler le plaisir universel, est poussé aussi loin que l'on veut. Outre les paisibles parties d'hombre, on en trouve de bassette et de lansquenet dans les maisons de condition où, tous les après-midi, la compagnie de l'un et de l'autre sexe se rassemble. On voit là de très belles dames mises d'un fort bon air; les unes coupent au lansquenet, les autres pontent à la bassette et d'autres se donnent des airs penchés sur des canapés et poussent les beaux sentiments avec des cavaliers bi«-n tournés. Outre ceux du pays il y a ici toujours cjuantité d'étrangers (|ue la curiosité attire et (iU(; l'agrément retient.

11 y a icù (juantité de femmes de condition ; le sang v est beau et l'occupation la plus sérieuse dans le pavs est de chercher à plaire. L'amour n'y est point malfaisant, on ne connaît ni jalousie, ni désespoir; les maris mêmes pour la plupart sont traitables là-dessus et laissent à leurs femmes la liberté qu'ils prennent eux-mêmes. Jugez, Madame, si dans un pays qu'on pourrait appeler l'Ile de Cythère, où les ris et les jeux que la misère du temps a chassés hors de la France se sont réfugiés, où l'on fait bonne chère, où l'on boit du vin de l'Hermitage et de Canteperdrix, qu'on peut appeler vin des dieux, puisque c'est le même qu'on envoie à Rome pour la bouche du Saint Père, jugez, dis-je, si dans un pays si délicieux je puis beaucoup m'ennuyer, surtout étant avec ce que j'aime, car vous savez que je suis d'assez bonne foi pour avouer que j'aime mon mari, quoique à Paris, on regarde cette faiblesse comme un des vices du temps de Jean le Verd, que les mœurs de ce siècle ont corrigé.

Si VOUS veniez ici, je vous mènerais à cette célèbre fontaine de Vaucluse, tant chantée par Pétrarque; je vous ferais voir le tombeau de Laure, maîtresse de ce fameux poète. Ce tombeau est dans l'église des Cordeliers ; on y voit des vers que le roi François I^"" fit en l'honneur de cette héroïne, qui sont gravés en lettres d'or. Je crois que Marot aurait pu en faire de meilleurs, mais les vers de la façon d'un roi ont toujours leur mérite. Nous irions aussi à l'abbaye des Célestins, où sont les corps de saint Benezet et de saint Pierre de Luxembourg. Le premier, f)ar une inspiration divine, bâtit le pont d'Avignon et fut trouvé, lorsque les glaces le rom pirent, sous une des arches du pont, en chair et en os. Le dernier était un cardinal du temps du schisme des papes, attaché à celui qui siégeait pour lors à Avignon ; il est devenu fameux par un grand nombre de miracles qu'il a faits après sa mort. Après avoir contenté votre dévotion et votre curiosité, on songerait aussi à vous faire bonne chère, les perdrix rouges et les ortolans ne vous manqueraient pas les jours gras, et pour les maigres je vous ferais manger des bisques d'écrevisse et des esturgeons admirables plus gros qu'un saumon.

Le chevalier de Bouillon (i) n'en saurait partir; il en conte à la marquise d'Urban, fille de cette infortunée marquise de Ganges, dont vous savez sans doute la fin tragique. Cette dame est fort aimable, et l'on craint que la gloire d'avoir un prince dans ses chaînes ne lui coûte sa réputation qui avait été épargnée jusqu'ici et qui est en très mauvaises mains, puisque, comme vous savez, le chevalier est le plus indiscret de tous les hommes. C'e.st son affaire.

(i) Frédéric Jules, chevalier de la Tour, ensuite prince d'Auvergne.

Le commandeur Maldachini, frère du cardinal du même nom, a un fort joli jardin où il régale les dames et qu'il prête aussi quelquefois à ses amis pour le même usage. La sœur du marquis de Castres y allait souvent avec le précédent vice-légat, mais elle n'a pas su si bien ménager celui-ci. Fière de sa première conquête et de la pourpre du cardinal de Bonzi, son oncle, elle croyait que tous les légats lui devaient leurs hommages et que c'était une des fonctions de leur charge. Mais le signor Delfini lui a fait connaître son erreur. Un jour qu'elle lui demandait, avec trop de hauteur, quelque grâce pour une de ses créatures, il la lui refusa sèchement, et comme elle s'en plaignait avec aigreur, le marquis d'Onis son mari, qui n'ouvre jamais la bouche que pour dire des sottises, lui dit : « iNLidame, à quoi vous amusez-vous là? Laissez ce Pantalon. » Le vice-légat ne dit mot, mais, dans le moment, le marquis et son épouse eurent l'ordre de sortir des terres de Sa Sainteté. Cette nouveHe les déconcerta un peu. Ils troussèrent bagage ; nourrice et enfants et tout leur train, moitié sur mule, moitié sur cheval, sortit en fort grand désordre d'Avignon. Comme on le félicitait sur l'embonpoint de ses chevaux : « Et qu'auraient-ils à être maigres? répondit notre spirituel marquis. Ils mangent du foin que le roi n'en saurait manger de meilleur. » Voilà quel est l'heureux époux de M"* de Castres, dont vous me parlez. Le cardinal de Bonzi voulut la mener à Rome, et quand ils furent à Florence, le cardinal le présenta au grand-duc et lui dit que c'était son neveu dont la famille était originaire de Florence. Le grand-duc lui demanda depuis quand ses ancêtres avaient quitté le pays. « C'est, Monseigneur, répondit le marquis, depuis (jue les Médicis en ont usurpé la domination. » Le grand-duc ne fit pas semblant d'entendre, mais le cardinal rougit jusqu'au

ÉÊÉÉifeAUiteMa

Avignon.

bout des ongles et jura de ne plus mener son neveu nulle part (i).

Maintenant, je vais contenter votre curiosité sur le chapitre de M"'" d'Urban. Elle fut élevée par les soins de la douairière de Ganges, sa grand'mère, et à douze ans on lui fit épouser le marquis de Péraut, qui était plus que septuagénaire et qui avait été autrefois amant de sa grand'mère. Cette jeune personne se donna à lui sans répugnance. Il avait de grands biens, de la naissance et toute la politesse des galants de la vieille cour. Il avait un frère qu'il croyait indigne de son amitié et de sa succession, et c'était pour la lui ôter qu'il avait pris le parti de se marier, mais il s'y était mis un peu trop tard. Il eut beau faire des vœux, il ne lui vint pas d'héritier. Ainsi, connaissant son faible, il chercha

(i) La correspondante de Paris répond que le chevalier de Bouillon est sans doute allé se distraire en province de son mariage manqué avec la princesse de Turenne, sa belle-sœur, empêché par le duc de Ventadour, père de celle-ci, qui lui a fait épouser le prince de Rohan. Elle convient qu'il est dépravé, sans retenue dans ses propos, et qu'il n'est ni aimé, ni estimé à la cour oii il a très mal parlé du Roi. Elle demande à connaître qui est M"* d'Urban et la suite de son aventure avec le chevalier. La lettre suivante lui donne satisfaction.

à y porter remède. Il aimait passionnément son aimable épouse et haïssait mortellement son frère. Ces deux passions lui inspirèrent un dessein un peu étrange. 11 avait un page très joli et qui était de fort bonne maison : il le prit en particulier et, après lui avoir fait promettre un secret inviolable et l'avoir engagé par quelques présents, il lui ouvrit son cœur sur Tenvie qu'il avait d'avoir un enfant, sinon de lui du moins de sa femme. Le page trembla : il était amoureux de la marquise, il s'imagina que son maître avait pénétré ses sentiments et qu'il lui tendait ce piège pour les mieux découvrir. Peu s'en fallut qu'il n'avouât tout, qu'il ne demandât pardon à son maître et son congé. Le marquis, qui s'aperçut de son trouble, le rassura et lui promit d'autoriser tout ce qu'il ferait pour i)laire à M""' de Péraut. Elle était jeune et éveillée, ne faisait point de façon de badiner avec lui, mais lorsque le page voulut parler de sa passion, il fut cruellement relancé et menacé d'être livré à toute la vengeance du marquis. Cette menace ne lui fit pas grand peur, il courut lui conter le mauvais succès de sa déclaration. Le marquis lui dit de ne pas .se rebuter, et c'étair un cas assez nouveau de voir un mari confident de son rival, lui donner des conseils et le consoler des rigueurs de sa maîtresse. Le page, de\eiui plus hardi par cette conversation, un matin que M""^ de Péraut était à sa toilette, .se jeta à ses pieds et se donna de petites libertés (lu'une passion ])ouvait faire excu.ser dans un homme de dix-sept ans. La marquise, indignée, appela ses femmes, qui avaient été écartées ; elle courut tout échevelée à l'appartement de .son m;iri. Le page la suivait. Elle l'accusa devant son mari de lui avoir manqué de respect et d'avoir voulu la séduire; mais au lieu du ressentiment qu'elle croyait voir éclater, le marquis lui répondit froidement que ce qu'elle disait n'était pas croyable,

qu'il la priait de ne pas exiger qu'il le renvoyât, parce que ce jeune homme lui était fort recommandé. Voyant que le cœur de sa femme était inaccessible, il se résolut à tenter les derniers moyens ; il se leva dans la nuit d'auprès de sa femme lorsqu'elle était dans son premier sommeil et fit mettre le page à sa place. Comme il ne s'y mettait pas pour dormir, la belle s'éveilla et s'aperçut bientôt que ce n'était pas là son mari. Elle cria au secours, et, n'en voyant pas venir, elle se leva et fit un tintamarre effroyable. Le mari, qui était aux écoutes, voyant qu'il n'y avait rien à faire, entra dans !;>. chambre, lui développa tout le mystère, et que le page agissait par ses ordres. Il la pria de lui donner un successeur, puisque, pour lui être cher, il suflSrait qu'il fût à elle. La marquise lui répondit avec une fermeté audessus de son âge, que quelqu'envie qu'elle eût de lui plaire, ce ne serait jamais au dépens de son salut et de son honneur. Le mari confus de trouver tant de vertu dans une si jeune personne, résolut de la laisser en repos.

Mais avant de mourir, il conta tout ce que viens de vous dire à un de ses amis intimes. Cet ami avait un fils fort bien fait ; il regarda comme le plus grand bonheur de pouvoir le marier à cette jeune veuve. Le jeune marquis d'Urban trouva en elle tous les agréments d'une fille et elle trouva en lui tout autre chose que son vieux défunt. Il n'eut pas besoin de page pour avoir des successeurs, et il voyait tous les ans augmenter sa famille sans aucun secours étranger.

Ils vivaient dans la plus belle union du monde lorsque le chevalier de Bouillon est venu la troubler. Il vit ]^/|me (j'Urban dans les assemblées, et dès qu'il sut que la médisance l'épargnait, il voulut, par vanité plutôt que par tendresse, donner quelque atteinte à sa réputa-

l'iN MADAME DU NOVER

tion. Il lui marqua beaucoup d'attachement. M. d'Urban, qui se croyait sûr de sa femme, lui laissait une entière liberté; mais comme il est un temps pour toutes choses, cette grande vertu commença à s'ébranler aux attaques de ce prince. Il s'aperçut bientôt du progrés qu'il avait fait dans son cœur, et comme il ne cherchait que le triomphe public, il eut soin d'en instruire toute la ville. Il veillait tous les jours chez elle, et, en se retirant, il courait les rues jusques au matin avec une sonnette à la main. Les bourgeois, surpris de cette nouveauté, ouvraient leurs fenêtres et les uns disaient aux autres : « C'est le prince qui fait l'amour à M™*^ d'Urban et qui sort de chez elle. » Chacun y ajoutait son commentaire, et peu de gens croyaient qu'ils passassent leurs soirées à jouer à l'hombre. Enfin il la ménagea si peu que les parents de M. d'Urban furent obligés de l'avertir qu'il était la fable de la ville. Il ouvrit alors les yeux et défendit ce commerce à sa femme. Dès qu'il fut sorti, elle envoya chercher le chevalier pour lui annoncer leur commune disgrâce, mais il lui dit que c'était de sa faute, qu'elle n'avait point de conduite, la traita de folle et lui parla avec le dernier mépris. Cette pauvre femme fondit en larmes.

Cependant le mari, qui avait prié fort sérieusement le chevalier de ne plus venir dans sa maison, fut averti (ju'il y était entré et vint avec le dessein de lui faire un mauvais parti. Pour cela il l'attendit avec quelques valets dans l'antichambre, s'approcha de la porte de la chambre où ils étaient et ne perdit pas un mot de leur conversation. Le chevalier, qui n'avait pas beaucouj) d'attention à ce que M""" d'Urban lui disait, prêta l'oreille de l'autre côté et s'aperçut du tour qu'on lui préparait. Pour l'éviter, il ouvrit une fenêtre qui donnait sur la rue, et après avoir dit à sa belle : « Tirez-

Le mari ctait aux écoutes... ipag. 127.)

vous d'affaire comme vous pourrez », il sauta en bas sans se faire du mal et échappa par là au ressentiment de M. d'Urban. Son premier soin fut de conter cette aventure partout. Après cela, il choisit les jeunes gens les plus dépravés d'A\ignon et fut souper chez un pâtissier nommé Le Coq, frère de ce fameux Le Coq de la rue Montorgueil. Le pauvre homme leur fit bonne chère et ils se trouvèrent si bien à table qu'ils y passèrent

130 MADAME UU NOVEll

toute la nuit. W"" d'Urban y fut tympanisée de la belle manière; enfin, sur le matin, ne pouvant plus boire ni manger, tant ils étaient crevés de l'un et de l'autre, ils appelèrent le pauvre Coq, et, après l'avoir fait boire avec eux, le chevalier lui dit qu'il était trop gras pour un coq et qu'il le voulait chapon, et après l'avoir fait tenir à quatre et avoir aiguisé deux couteaux l'un contre l'autre, il lui fit l'opération d'Origène, qui l'envoya dans quelques heures à l'autre monde. Le vice-légat, que des remèdes tenaient éveillé avant le jour, apprit d'abord cette action et en eut de l'horreur. La considération du cardinal de Bouillon l'empêcha de faire arrêter le chevalier sur-le-champ, mais il lui fit dire que s'il ne sortait pas au plus vite de la ville, il le livrerait à la justice. Le chevalier ne demanda pas son reste ; il fit graisser les roues de sa chaise de poste, et pendant qu'on préparait toutes choses, il lui prit envie de revoir M""" d'Urban. Après tous les éclats qui s'étaient faits, il n'y avait pas de grands ménagements à garder. ^L d'Urban n'avait pas franchi la porte de la chambre (le sa femme depuis que le chevalier en était sorti par la fenêtre, et elle était seule à y pleurer son infortune, tjuand le chevalier parut. La femme de chambre l'avait introduit sans bruit pendant que le reste de la maison dormait, car il n'était guère plus de sept heures du matin. M™" d'Urban, qui avait une grande faiblesse pour cet homme, le vit entrer avec plaisir et suspendit pour (jnelques moments la douleur dont elle était accablée. Il lui conta son crime, lui dit qu'il la quittait avec regret et se plaignit de ce qu'elle n'avait pas eu soin de lui donner son portrait. M™^ d'Urban, charmée de ce retour de tendresse, fit détacher un grand portrait qui était dans sa ruelle auprès de celui de son mari ; elle arracha la toile de dessus le cadre, la roula, et pria

le chevalier de la mettre dans sa poche. Il la posa sur la table, et, après un adieu assez cavalier, sortit sans son[.er à la prendre. Dès qu'il fut parti, M'^'' d'Urban recommença tout de plus belle à pleurer. Puis elle aperçut le portrait que le chevalier avait laissé sur sa table. « Ah ! s'écria-t-elle, le pauvre garçon était si troublé, qu'il ne s'est pas souvenu de le prendre ; quoi qu'il en coûte, je veux qu'on le lui donne. » On chargea un homme de confiance de cette peinture ; il prit la poste et atteignit le chevalier. Dès qu'il vit la chaise, il dit au postillon d'arrêter, mais le chevalier, qui craignait d'avoir les archers à ses trousses, lui ordonnait d'aller encore plus vite; enfin, quand il fallut arrêter pour changer de chevaux, cet homme lui présenta le portrait dont il s'était chargé. Le chevalier, remis de sa première frayeur, l'envoya promener et lui dit de rapporter ce portrait à M""® d'Urban, que pour lui il ne saurait qu'en faire. Cet homme insista et dit qu'il n'oserait se présenter devant M™*^ d'Urban sans avoir exécuté ses ordres. Le chevalier, voyant que cet homme s'obstinait à vouloir le suivre, demanda au postillon quatre clous et un marteau et cloua lui-même le portrait derrière la chaise à l'endroit où l'on met les armes. Après quoi il remonta dedans et donna le bonjour à l'envoyé, qui s'en retourna fort mal satisfait.

A la seconde poste, le postillon, qui s'en retournait, demanda son argent. Le chevalier dit qu'il n'en avait point ; enfin, par composition, il lui dt)nna le portrait de M'"''' d'Urban. Le postillon l'exposa dès le soir même en vente à Avignon, où l'aventure fut d'abord sue. Cette circonstance augmenta le désespoir de M™® d'Urban et la colère de son mari ; elle en craignit des effets si terribles, que le lendemain elle disparut. On assure qu'elle a pris la route de Paris pour suivre le chevalier qui s'y

132 Madame du noyer

en retourne, soit pour aller \oir un fils qui est en pension chez Le Jeune, au faubourg Saint-Germain. Ainsi donc elle a trouvé le secret de faire enrager deux maris qu'elle aurait pu contenter en anticipant sa coquetterie et transportant sa sagesse aux secondes noces. Le tout serait revenu au même et il n'y avait qu'à changer de temps; mais on a raison de dire que notre sexe est fait au rebours et qu'il faut toujours qu'il contredise. Tout cela s'est passé il y a fort peu de temps et depuis ma dernière lettre (i).

Vous trouveriez ici le marquis des Essarts et le comte de Suze, vos anciens amis. Ils tiennent le premier rang et sont les arbitres de la galanterie; ils n'ont pourtant que des amours passagères ; le marquis a une femme dévote qui prend en gré toutes les mortifications que les infidélités de son mari lui donnent et il a soin de lui fournir souvent matière à mériter. Le comte vit en garçon, il est séparé de sa femme, sans enfants, a\'ec une pension de seize mille livres que ses collatéraux, auxquels il a d'avance remis sa succession, lui donnent; il tient table et fait une figure de prince; voyez si on brillerait à si bon marché à Paris. Depuis qu'il a rompu avec M""" du Rhut, il a couru de belle en belle sans s'attacher à aucune.

Cette M™® du Rhut s'est rendue fameuse par son

(i) Plus tard, un des parents de M. d'Urban s'étant refusé à demander des lettres de cachet contre la dame d'Urban, son mari, qui l'aimait toujours, finit par lui pardonner et elle revint dans sa maison.

Qui de nous n'a connu des épouses fidèles jusqu'à trente-six ou trente-huit ans, qui, par un revirement subit, prennent alors un amant, même deux et jusqu'à trois à la fois? N'a-t-on pas dit : a La femme passe de vingt à trente ans à défendre sa vertu, de trente à quarante à hésiter, et de quarante à cinquante à rattraper le temps perdu. » Et c'est moins ucxplicable que cela ne semble : la femme, sentant sa jeunesse lui échapper, veut au moins se servir de son reste. Qui a dit aussi : « Il vaut mieux avoir des remords que des regrets... » M°" d'Urban était de cet avis.

Le Chevalier de Bouillon.

adresse. Elle était mariée à Carpentras, petite ville dépendante d'Avignon, située sur la rivière de Sorgues, Elle n'a, je crois, jamais été belle, cependant elle a inspiré de grandes passions et fait les choses du monde les plus extraordinaires. Son mari, qui connaissait qu'elle avait plus de génie que lui, la laissait gouverner et souscrivait aveuglément à tout ce qu'elle faisait. Lorsque le roi passa à A^•ignon, M™^ du Rhut, qui voulait faire valoir ses talents, s'attacha à M™'' de Mazarin, qu'on regardait comme la future maîtresse de ce monarque. M™" de Mazarin la mena à la Cour et c'est elle qui a écrit les Mémoires qui ont paru dans le monde sous le nom de cette duchesse. M™® du Rhut, qui ne l'avait suivie que pour chercher la fortune, la quitta quand elle vit qu'elle tournait d'un autre côté.

Elle revint en province, où elle chercha à plaire au comte de Suze. Elle y réussit comme elle a toujours fait dans tout ce qu'elle a entrepris. Le comte avait épousé M"" de Mérinville, fille du gouverneur de Narbonne, et comme il a toujours été le singe de la Cour, il crut qu'il ne devait pas s'amuser à aimer sa femme et donna à corps perdu dans l'intrigue. M"'" du Rhut en savait long, aussi le mena-t-elle loin.

Il avait un oncle qui avait sur lui une autorité de père : c'était l'évêque de Viviers. La comtesse de Suze, qui souffrait impatiemment les mépris de son mari, s'en plaigr\it à M. de Viviers et cet évêque les raccommoda souvent, mais ces raccommodements duraient peu. Le comte était fou de M""" du Rhut et ne pouvait souffrir sa femme, qui résolut de le quitter. Elle fut à Viviers dire à l'évêque qu'elle n'y pouvait plus tenir et qu'elle voulait retourner chez son père. L'évêque la pria de rester quelques jours auprès de lui, ce qu'elle fit de bonne grâce, et pendant ce temps l'évêque manda son neveu,

LETTRES HISTORlnUES ET GALAXTES 135

et, après lui avoir fait une grande mercuriale, il le mena à la chambre de sa femme, et comme il était temps de se coucher, il l'y laissa après les avoir exhortés à oublier le passé et à faire meilleur ménage à l'avenir. La comtesse y consentait de tout son cœur; elle était honnête femme et aimait son mari, mais, pour lui. il était dans des sentiments bien différents, et, ne pouvant souffrir sa présence, il se fit donner par le maître d'hôtel une chambre ailleurs, sur quelque léger prétexte qu'il allégua. Ce fut alors que la comtesse perdit patience ; l'amour méprisé se changea en fureur. Elle prit un fîambeau, passa dans la chambre oij son infidèle était couché et mit le feu au lit. Le comte s'éveilla assez tôt pour éviter d'être brûlé vif, et tout le monde fut bientôt alerte dans le palais épiscopal pour arrêter les progrès du feu. L'évêque se leva, d'abord surpris de cet incendie, et quand il en sut la cause, il blâma l'emportement de 'a comtesse et plus encore le comte d'y avoir donné lieu, et, voyant qu'il n'y avait plus lieu à la réconciliation, il consentit que la comtesse se retirât chez ses parents. Mais pour punir son neveu et tâcher de le retirer du malheureux attachement où il était, il lui fit tous les chagrins imaginables et fit intervenir des créanciers qui saisirent tous les biens, jusqu'à ses meubles, ne lui laissant pas un couteau à mettre sur la table.

]\/[me ^^^^ Rhut n'oublia pas ses intérêts, et, remplissant tous les blancs signés qu'elle avait tirés du comte des sommes qu'elle jugea à propos, elle parut aussi sur la scène comme créancière et fit saisir une terre de cinquante mille écus. Elle eut l'adresse de persuader au comte que c'était pour la lui garder et en même temps pour éblouir son mari que leur commerce commençait à inquiéter. Le comte donna dans le panneau et on le vit solliciter les juges en faveur de M"" du Rhut. Tout

dépouillé qu'il était, il s'estimait le plus heureux du monde quand il i)ouvait être avec elle, et on l'a souvent vu, dans cette maison où il ne restait que les quatre murailles, envoyer chercher une poularde et étendre sur le parquet son mouchoir en guise de nappe, pour la manger avec M'"'' du Rhut, par terre, à la manière des Orientaux. Elle tâchait de lui persuader qu'un désert avec lui serait plein de charmes pour elle. Cependant elle eut la terre qu'elle a toujours bien gardée. Son mari, charmé de cette acquisition, s'embarrassa fort peu des jugements que le public faisait là-dessus, et le comte se vit dépouillé avec plaisir par cette femme, tant il était ensorcelé, et je crois qu'il l'aurait été toute sa vie, si elle ne l'avait quitté après en avoir tiré tout le parti que je viens de dire. Le comte sentit alors la faute qu'il avait faite, mais il n'était plus temps de réparer. Il écri\it à sa femme, qui ne voulut point revenir avec lui, et, son fils unique étant mort, il remit tous ses biens aux enfants de son frère.

Cependant, M""' du Rhut cherchait fortune, et elle ne trouva rien de mieux que de s'attacher à M. d'Arnoux, qui était fort riche et a^•ait luie femme vieille et infirme, un fils et une liHe qu'on tenait .ni couxent. Le commerce dura quelque temps sans que la vieille M""' d'Arnoux en prit ombrage, et M""^ du Rhut sut si bien se rendre ■néces.saire, (]ue cette bonne fenune ne pou\ait se passer d'elle; mais lor.squ'on v pensait le moins. M. d'Arnoux mourut. M"'" du Rhut, qui tournait toujours tout à .son avantage, songea à mettre cette mort à profit, et xoici comment elle s'y prit. Elle a^■ait deux fils, dont l'aîné s'appelait M. de Saint-Sauveur, et le cadet AL de Soissons, yi"^" d'Arnoux, qui était jirès de mourir et (jui voulait renvoyer cette affaire le plus loin possible, a\ait, à cet effet, un médecin toujours pendu à sa ceinture, qui

La Coquette.

s'enrichissait en l'anuisant, car elle était fort opulente. M™'' du Rhut songea à gagner le médecin et l'obligea à persuader à M'"'= d'Arnoux que, pour la guérir de tous

ses maux et éloigner la mort, il fallait qu'elle se remarie ayec un jeune homme sain et robuste qui lui communiquerait sa bonne santé. Elle demanda conseil à M"'" du Rhut qui lui offrit son fils comme remplissant ces conditions. Son confesseur, qui était du complot, lui en fit un cas de conscience et lui dit qu'il ne pouvait lui donner l'absolution si elle refusait les moyens légitimes qu'on lui offrait pour conserver sa vie et pria M™" du Rhut d'envoyer chercher son fils. On le trouva bientôt, car il avait ordre de ne pas s'écarter. Il se jeta aux pieds de sa maîtresse surannée, lui baisa tendrement les mains, qu'il lui dit être les plus belles du monde, et l'assura d'une soumission à toute épreuve. jS!™" d'Arnoux aimait la vie et elle trouvait un moyen fort doux pour la conserver ; elle consentit à tout et le confesseur bénit le mariage sur-le-champ, après avoir fait signer une donation au cavalier comme récompense de ce qu'il lui sacrifiait sa jeunesse et un legs à son couvent pour faire dire des messes; puis il la laissa avec le cavalier pour faire le reste.

M"" du Rhut fut dans l'appartement de M. d'Arnoux, qui ignorait ce qui venait de se passer dans celui de sa mère. Elle le lui conta, ce qui le mit dans un étonnement et une colère épouvantable. « Sortez d'ici, lui dit-il, mégère, sorcière, qui après avoir possédé mon père pendant sa vie, venez encore ensorceler ma mère. Vous méritez d'être bnllée! ■ — Je vous apprendrai le plus grand de mes crimes, répondit-elle, c'est que je vous aime et que vous avez toujours été ma plus forte passion, malgré la disproportion d'âge et votre indifférence. Votre mère avait fait un choix qui vous aurait ruiné; j'ai sacrifié mon proi>re fils à vos intérêts. Voilà ce qu'a fait pour vous cette mégère, cette sorcière. » Il ne savait où il en était. Elle se le\-a pour partir, et

LETTRES HISTOIUQUES ET GAF-ANTES l''ll

comme il a un fort bon cœur, il courut après elle. Elle lui fit entendre aussi que sa mère avait le dessein de faire M"" d'Arnoux héritière et que, pour parer ce coup, il fallait la faire épouser à M. de Soissons, son fils cadet. M. d'Arnoux, alarmé, consentit à tout. Après quoi, la bonne M^" d'Arnoux n'étant plus nécessaire, on la laissa mourir. Et plus tard M""^ du Rhut se fit épouser par cet amant plus amoureux que les Amadis des Gaules. Au reste, elle finit par donner dans la dévotion et fonda un couvent d'hommes, sur une montagne auprès de Carpentras.

Page 1