CHAPITRE IV
M™'' du Noyer en Hollande. — En Angleterre. — Les connétables. — Mariage du capitaine Dunoyé. — Souper chez le comte de Dohna.
M""" DU \oYER. en arrivant à La Haye, où se trouvaient déjà un grand nombre de réfugiés, commença par solliciter du Grand Pensionnaire (i) un secours annuel pour faire subsister ses « jeunes prosélytes », autrement dit, ses filles. Il lui accorda d'abord de les protéger contre M. du Noyer, quant à la pension, il ne lui cacha pas qu'elle n'avait pas beaucoup de chance d'en obtenir, l'Etat n'étant plus en humeur d'en donner, et, quelque temps après, on lui fit présent de cent cinquante florins pour passer en Angleterre, ce dont elle n'avait nul dessein. On lui conseilla, en tout cas, de partir pour Schiedam, résidence plus sûre pour ses enfants et où elle pourrait faire partie de la société fondée par M"" de Dangeau (2) pour les réfugiées. Elle y séjourna six mois et y fit, à l'eu croire, une foule de brillantes relations, entre autres la comtesse de Tilly, T^j^me Lillierooth, ambassadrice de Suède, M"^ de la Moussaye, nièce du grand Turenne, « que j'aurais eu peine à reconnaître pour la parente de plusieurs rois,
(1) Premier ministre, ainsi nommé en Hollande, qui, entre autres charges, surveillait l'administration des finances.
(2) Sœur du marquis de Dangeau.
si mes yeux, qui commençaient à ne se plus tant attacher à récorce, ne me l'avaient fait envisager du côté que je le devais. Cette demoiselle, qui était déjà très âgée, était en deuil de ^I™'^ de Bordage, sa sœur, et son deuil n'était rien moins que galant. Elle avait un corps de jupe qu'on me dit être fait depuis dix-sept ans, et le reste de l'ajustement n'était pas d'un goût plus nouveau ; les meubles de sa chambre con\-enaient très bien à l'arrangement de sa personne, et il n'y avait rien là dedans qui sentît la mondanité. » Elle fit aussi la connaissance d'une M""^ de Eeringhen, « personne d'un mérite et d'une vertu extraordinaires », avec laquelle elle se lia plus qu'avec les autres. Mais M™*' du Noyer ne dit pas si c'était une parente du Beringhen dont il avait été question pour elle.
« Cette société se compose ordinairement d'environ vingt demoiselles (i) dont il y en a très peu qui paient pension; les autres y .sont gratis; elles ont une chambre à deux. Le matin elles se lèvent à sept heures, et dans un négligé très négligé descendent les unes après les autres dans la cour, armées de leurs pots de chambre et crachoirs, qu'elles vont vider et rincer. Comme j'étais tous les matins à l'affût de la laitière, j'assistais à cette procession. Cet exercice de propreté étant fait, on s'assemblait pour celui de piété, qui commençait par la lecture d'un chapitre de la sainte P'-criture et se terminait par la ])rière. Chacune se retirait ensuite dans sa chambre pour s'habiller et faire ses petites affaires jusqu'à onze heures et demie, que la cloche avertissait de. descendre au réfectoire où on lisait encore un chapitre et chantait un psaume. On se mettait à table précisément à midi,
(i) On sait qu'à cette époque on donnait aussi ce qualificatif à des femmes mariées.
MÉMOIRES SIJ
car la dévotion ne durait pas plus d'une demi-heure. Le dîner consistait un jour en un pot-au-feu avec du bouilli, le lendemain du rôti et une soupe au beurre, un autre jour du poisson. Après le dîner on était encore libre jusqu'à .sept heures du soir qu'on .sonnait le souper; après quoi on pouvait aller promener lorsqu'il faisait beau jusqu'à neuf heures, où on recommençait l'exercice de piété du matin. »
Elle retourna à La Haye, ayant entendu dire que le roi d'Angleterre, Guillaume III d'Orange, allait y venir et désireuse de lui demander un secours. Elle s'adressa pour cela à Mylord Galloway (i) qui l'accompagnait, mais quoique le roi la louât de sa belle conduite, ses paroles ne furent pas suivies d'effet, et il repartit sans qu'elle en eût rien obtenu. L'Etat lui donna encore deux cents florins et lui fit espérer qu'il en serait de même tous les six mois. Son cousin Cabin, prétend-elle, faisait partie de la suite du roi ; il lui parut fort bien et elle reprit le projet de lui faire épouser sa fille aînée, qui semblait lui plaire, désirant la mettre le plus tôt possible en sûreté contre la séduction de la France et des promesses de son père. Le jeune homme écrivit à M. du Noyer pour le prier de donner quelque bien à sa fille ; celui-<-i répondit que jamais il ne consentirait à ce mariage avec un protestant.
^jme ^^ Noyer n'avait donc plus qu'à reprendre la route de Schiedam, et, se rendant chez M™" de Beringhen pour la remercier de ses bontés, elle ne trouva que son fils qui ne lui cacha pas qu'il la blâmait fort d'avoir enlevé ses enfants à leur père, seul maître d'en disposer. Ces reproches l'attristèrent grandement, mais elle se réconforta en apprenant que le Consistoire la jugeait
(i) Général en chef des troupes britanniques.
éprouvée dans sa foi et qu'elle avait besoin d'une double mesure de grâces, pour la soutenir dans ses tentations. M. du Noyer n'était nullement de cet avis, et les Mémoires de sa femme, dont il avait entendu parler, ne lui inspiraient aucune confiance. Il ne lui écrivait plus et déclare que toutes les lettres qu'elle a insérées, comme ^•enant de lui, sont fausses et supposées.
« De même que l'imagination creuse qu'elle a eue que mes filles eussent dansé avec Messieurs les Princes de France, je ne vois pas qu'on puisse extravaguer de 'a manière et avoir l'effronterie, au surplus, de dire qu'elle s'en alla, avant de partir, prendre congé du roi. Xe faut-il pas être possédé de quelque esprit follet pour écrire de semblables sottises ? La figure de M™*" du Noyer n'est-elle pas d'une belle dégaine pour briller à la Cour de France? Sa Majesté aurait été apparemment inconsolable si madame fût allée faire son tour à Nîmes sans venir lui offrir ses services. Je m'étonne qu'elle n'a pas aussi embelli ses beaux Mémoires de quelques lettres de consolation au roi sur la perte qu'il avait fait d'un aussi excellent esprit ; je ne doute nullement que Sa Majesté n'y eût répondu par de fortes exhortations et impatiences d'avoir le plaisir de la revoir. On m'assure cependant que ces miraculeux Mémoires ont eu un grand cours. Je ne m'en étonne point, il y a mille désœuvrés qui se plaisent à des bagatelles, mais je crois cependant que tout homme de bon sens, saura parfaitement démêler le vrai d'avec le faux de M™*' du Noyer. N'est-ce pas un beau relief pour une femme qui prétend faire claquer son fouet si haut, qui répète tant de fois : « Une femme comrhe moi », une femme de qualité qui a eu de si beaux rarigs dans le monde, de se voir réduite au beau et illustre titre de Dame Pasquine publique? Ce n'est pas le titre que je veuille attribuer à celui qui a le privilège de
composer la Quintessence, qui est, à ce que je crois, ce qui a interrompu ces magnifiques Mémoires. Tout éloigné que je suis des Souverains qui ne lui ont accordé ce privilège que pour faire part au public de ce qui se passe dans le monde, et comme l'on ne voit cette Quintessence remplie tous les jours que de pasquinades ou des sottises les plus plates, j'ai cru pouvoir donner avec justice le célèbre nom de Dame Pasquine à madame ma très chère épouse. »
L'entourage de M™*' du Noyer continuait à trouver qu'elle avait tort de ne pas passer en Angleterre rejoindre la partie de sa famille qui habitait Londres. Jalousée par les réfugiées qui n'avaient vu en elle qu'une suppliante de plus venant diminuer leurs secours, il n'y avait pas de calomnie qu'on n'inventât sur son compte. Une lettre de son cousin, M. Petit des Etangs, qui l'engageait à venir et lui promettait une pension du roi, jointe aux instances du comte de Dohna, la décida à se remettre en route. Elle prit des places sur un vaisseau marchand qui allait de Rotterdam à Londres, et quoique la nouvelle de la mort du roi Guillaume l'ait fait hésiter à cause des nouvelles démarches à tenter auprès de son successeur, elle partit quand même. Son arrivée n'eut pas lieu sans divers désagréments. Il lui fallut d'abord laisser fouiller ses malles par la Coutume, qui était la douane de ce temps-là, et les commis ne se privèrent pas de la voler. Ensuite, comme il fallait aborder, une barque s'offrit à transporter ses bagages et la débarquer. « Cinq ou six satellites, en se saisissant de mes coffres, me firent de grandes menaces dans une langue que je n'entendais point et me contraignirent d'entrer dans un cabaret où mes coffres furent apportés. Mon coquin de conducteur, qui venait de me jouer le tour, parut alors avec un carrosse, et faisant fort l'empressé, me dit que les gens de
la Coutume avaient le droit de saisir les hardes qu'on passait sans les déclarer; qu'il était fâché d'avoir tant tardé, mais qu'il n'avait pu venir plus tôt. Cependant on envoya chercher les connétables (i). Ce nom-là me donna d'abord une grande idée de leur charge, mais leur personne ne la remplit pas beaucoup, car au lieu des Montmorency et des Lesdiguières, jadis connétables de France, les connétables en question sont des gens de métier qui font à Londres l'office de sergents. Ils ont, pour se faire respecter, un petit bâton de commandement avec lequel ils vous touchent comme autrefois Assuérus lorsqu'il tendait sa verge d'or, mais dans des vues bien différentes, puisque la verge de ce roi de Perse donnait la grâce, et que l'attouchement de celle des connétables de Londres fait perdre la liberté. On m'arrêta de cette manière dans ce cabaret où, après avoir fouillé et refouillé dans mes coffres et dans mes poches et jusque dans les cheveux de mes enfants, on s'avisa de vouloir regarder dans mon corps (2). où j'avais justement caché mes bijoux crainte des voleurs, les croyant là plus sûrement que dans mes coffres. Je les avais cousus dans un mouchoir sur mon estomac et je n'aurais jamais cru (]u"on se fût avisé de les chercher là (3). Dès que ces loups béants eurent aperçu cette proie, ils la dévorèrent des yeux, et pour témoigner leur joie, ils firent apporter des bouteilles de vin qu'il me fallut ensuite payer, et, dans le temps qu'ils songeaient à me couper la bourse, ils buvaient civilement à ma santé. Cela me faisait enrager : j'a\ais encore le sang français, et je leur aurais jeté de bon cœur le \erre (ju'ils me présentaient à la tête.
(i) Constables.
(2) Corsage.
(3) F.n ce temps on n'avait pas, comme an nôtre, la décence de faire fouiller une feiiunc par une autre femme. M"" du Noyer le fut donc sans vergogne par les employés de la coutume, custoni
INla fille aînée voulut se plaindre de ce qu'on se saisissait ainsi de ce qui était à nous, mais un de ces raisonneurs lui dit avec un ton qui aurait fait trembler de plus hardis, et en très méchant français, qu'elle était bien insolente de murmurer contre la justice, que tout ce que j'avais là serait confisqué à la reine, puisque j'avais voulu frauder les droits et que nous n'en serions peut-être pas quittes pour cela. La pauvre enfant se mit à pleurer et à crier : « Ha ! ma mère, où nous avez-vous menées ? » Je la rassurai autant qu'il me fut possible et je demandai qu'il me fût permis de faire venir mes parents. On ne voulut pas me laisser sortir, mais on consentit que ma fille aînée allât les chercher. Mon cousin des Etangs et son frère Cabin vinrent dans le moment me trouver et jugèrent à propos de laisser mes hardes dans les mains de ces gens-là, qui s'obligèrent de les présenter le lendemain à la Coutume. Ils m'emmenèrent chez eux avec ma petite Olympe, l'aînée y étant restée avec ma tante. »
I.es satellites, qui n'étaient que d'infâmes voleurs, ayant usurpé la qualité de douaniers pour dé\aliser ces trois femmes seules, auraient préféré qu'intimidée par leurs menaces, la mère entrât en composition avec eux, mais ses cousins ne furent pas de cet avis et le lendemain on lui rendit ses effets.
Ici se terminent les Mémoires de M™^ du Noyer : nous en avons donné les parties les plus intéressantes. On peut toutefois y ajouter un passage des Lettres, dans lequel, cédant à l'instinct qu'ont tous les écrivains qui se servent de leurs souvenirs personnels pour les faire figurer dans leurs œuvres, elle raconte le mariage d'une jeune fille de sa connaissance avec un Dunové.
« Vous connaissez Dunoyé, capitaine dans le régi-
ment de T. (i). Vous savez que, bien loin d'être riche, il s'en faut plus de dix mille francs qu'il n'ait un sou : il vient pourtant dépouser une fille de condition, jeune et jolie, qui ne manque pas d'esprit, avec cinquante mille écus de bien et une pension du roi, d'environ cent pistoles. Voyez si ce n'est pas être heureux ! J'en suis ravie, car il est bon enfant, mais je ne l'aurais jamais cru assez habile pour faire un coup comme celui-là, car il ne doit cette bonne fortune qu'à lui seul. La petite personne était, pour cause de religion, dans la communauté des Filles Catholiques. Elle avait un amant (2) qui était un ami de Dunoyé et qui était au service. Dunoyé eut occasion de voir cette demoiselle par rapport à son bon ami. Elle était orpheline, et par conséquent maîtresse d'elle-même, et n'avait à ménager que (juelques parents desquels elle attendait du bien et que Dunoyé eut l'adresse de mettre dans ses intérêts. Mais le cœur de la belle n'était pas si aisé à gagner, étant déjà prévenu en faveur d'un autre. » Après avoir démoli ce rival auprès d'elle en le noircissant à ses yeux, Dunoyé resta maître du champ de bataille. « Il fit présent à la demoiselle d'une bourse où il y avait deux cents demi-louis et d'un collier de trois cents pistoles; il la mena, dès qu'il l'eut épousée, chez la dame sa mère, où l'on avait tout recrépi et où elle trouva une maison qui, quelque peu délabrée, aurait pourtant pu passer pour belle.
« Un repas assez propre lui donna encore une bonne idée de l'opulence de la dame du logis, mais elle ne resta pas longtemps dans cette agréable erreur. A peine les jours de noces étaient-ils passés, que la petite femme vit arriver un carrosse rempli de dames et de messieurs.
(i) Toulouse.
(2) Le mot signifiait aussi amoureux, fiancé.
Cette troupe inconnue, qu'elle crut de la connaissance de sa belle-mère, entra sans façon dans une salle basse, et, après quelques petits compliments de civilité, passa dans le jardin. La nouvelle mariée les y suivit. On se promena quelque temps ensemble ; mais quelle fut sa surprise, lorsqu'elle vit arriver des bouteilles de vin, de> pâtés et tous les apprêts d'un régal qui ne paraissait pas fait pour elle. Elle prit alors congé de la compagnie, qui parut fort aise de la voir partir et ne fit nul effort pour l'arrêter. Elle fut dans sa chambre rêver à cette aventure où elle ne comprenait rien, et dès que Dunové entra, elle lui en demanda l'explication. Il lui répondit, sans se déferrer, que sa mère avait bien voulu prêter ce jour son jardin à des personnes pour une partie qui, quoiqu'elle eût l'air d'une partie de plaisir, n'avait pourtant pour but qu'une réconciliation entre parents et était par conséquent une bonne œuvre. Cette réi)on.se parut juste et la jeune femme s'en accommoda. « Mais le lendemain, on vint détendre la tapisserie de sa chambre. C'était une verdure très propre dont on lui avait beaucoup exagéré le prix et qu'elle trouvait fort à son gré. Ce nouvel accident lui fit peine, mais on l'apaisa en lui disant que, comme on approchait de la Fête-Dieu, on était obligé de fournir des tapisseries pour la procession et qu'on avait accoutumé de faire servir tous les ans celle-là à ce saint usage. Il n'y avait pas le petit mot à répliquer, aussi n'y répliqua-t-on point : une vieille bergame fut substituée à la place de la verdure. La petite femme aurait mieux aimé qu'on n'en eût point mis. afin qu'on eût eu ])]us d'empressement de la lui rendre ; mais on lui fit comprendre qu'il faudrait qu'elle servît encore huit jours après la petite Fête-Dieu, et que la chambre serait trop longtemps dégarnie : ainsi elle laissa tendre la bergame.
« Quelques jours après, M™*" Le Normand, tante de Dunoyé, étant venue voir la jeune femme qui était incommodée, et ayant trouvé le collier sur sa toilette, le mit à son cou et dit à une personne du logis : « Ma nièce a présentement reçu des visites, ainsi je crois qu'elle n'a plus besoin de ce collier. » La nouvelle mariée n'avait point entendu ce discours : ainsi elle fut fort alarmée lorsqu'elle ne retrouva plus son collier. Elle crut qu'on le lui avait volé, et elle aurait fait un bruit terrible si on ne lui avait dit que M™*" Le Normand l'avait pris. Dunoyé ajouta d'abord que c'était pour le faire voir à un jouaillier et en acheter un de même. Cela passa de même. Mais enfin, Dunoyé ayant été faire un petit voyage, sa femme fut obligée, pendant son absence, de donner de l'argent à quelqu'un. Il fallut pour cela ouvrir un cabinet des Indes où elle avait enfermé sa bourse de deux cents demi-louis et deux cents florins, dont le roi lui avait fait présent quelques jours auparavant' pour une année de sa pension. Elle avait serré tout cela précieusement, et c'était à regret qu'elle se décidait à toucher à ce magot ; mais ce fut bien pis lorsqu'elle ne trou\'a que la bourse et les sacs. Tout était vide, les oiseaux étaient dénichés, il ne restait plus que les nids. Cette dernière aventure lui fit ouvrir les yeux. Le collier ni la tapisserie ne revenaient point, et les prétendus parents brouillés faisaient tous les jours de nouvelles parties dans le jardin : ainsi elle demanda aux domestiques tout ce que cela signifiait et apprit enfin que sa belle-mère n'avait que la moitié de la maison et du jardin et que le reste a])partenait en propriété à ceux qui venaient souvent v faire des parties ; que la tapisserie avait été empruntée pour la noce, de même que le collier et les demi-louis, et que son époux avait joué le reste de l'argent à l'hôtel d'Au-
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mont. Ce dernier fait fut attesté par un valet qui avait été témoin de la perte ; ainsi la pauvre femme se trouva obligée de décompter.
« Elle a su ensuite que les quarante mille écus de Provence n'étaient établis que sur les brouillards de Seine, et que Dunoyé avait fait à sa mère un contrebillet de l'argent qu'elle s'était obligée de lui donner dans son contrat de mariage. Le rôtisseur qui avait fait le repas des noces vint aussi fort humblement présenter son mémoire, le tailleur, le chapelier, la blanchisseuse, et jusques aux mém.oires pareils à celui de Margot de la Plante, dont il est parlé dans la comédie du Joueur. Tout tomba sur le corps de la pauvre petite personne, qui a été obligée de payer pour plus de dix mille francs de dettes que son mari avait contractées longtemps avant de la connaître, et même ses fredaines.
« Heureuse encore si elle n'en souffre que du côté de la bourse, car, comme on dit : « Plaie d'argent n'est pas mortelle », et la chronique scandaleuse veut qu'elle s'en soit ressentie autrement. Quoi qu'il en soit, elle a pris son mal en patience et ne s'est plainte à personne d'un mariage dont elle n'avait lieu de se prendre qu'à elle-même et dont elle ne devait accuser que sa trop grande crédulité. Elle a dit à ceux à qui elle a pu parler librement qu'elle n'aurait jamais pu être la dupe d'un autre que d'un Parisien contre lequel elle n'était nullement sur ses gardes, ne croyant pas que, si loin des bords de la Garonne, on pût trouver des Gascons. Voyez pourtant qu'on en trouve partout, et qu'il faut se méfier de tout le monde. Elle a mené son époux dans ses biens en province, et on dit que, malgré la tromperie qu'il lui a faite, elle ne laisse pas de bien vivre avec lui et de lui procurer mille agréments dans ce pays par les protecteurs qu'elle a à la Cour. Ainsi je trouve que Du-
Une partie galante an XVIH" siècle.
nové est encore plus heureux par rapport à la personne que par le l)ien, quoique, comme je vous l'ai dit, elle lui ait donné plus de cent cinquante mille écus. Il lui a promis une grande fidélité et de renoncer pour elle à sa passion du jeu, mais je doute qu'il lui tienne parole, car, comme vous savez : Qui a bu boira, et ainsi du reste. »
Cette histoire est probablement embellie, mais qui peut en répondre ?... Elle est en tout cas fort vraisem-
blable, malgré la réserve de M™*' du Noyer en ce qui concerne son mari.
Mais les Mémoires de M. du Noyer reproduisent deux lettres qu'un M. Paris deBellesbat lui écrivit de Londres. Dans l'une, il parle de ce qui s'est passé avec les prétendus commis de la douane et dit qu'on reproche à M'"" du Nover de s'être fait donner une pension de vingt guinées, alors qu'on la croit en possession de plus de vingt mille écus. Il ajoute que sa tante Petit s'est brouillée avec elle à cause de cette pension et lui a renvoyé sa fille aînée dont elle avait voulu se charger. Dans la seconde, il annonce qu'on ne lui continuera pas de secours parce qu'elle a surpris la bonne foi de l'évêque de Londres; il dit qu'elle est le sujet de toutes les conversations, que toutes les dames s'empressent de la fuir et plaignent ses filles, mais il se refuse à enlever ces dernières pour les lui renvoyer, ainsi qu'il le lui demandait.
Ces Mémoires renferment un récit beaucoup plus restreint de la fille aînée, INI'"" Constantin.
Elle raconte à son père leur voyage à La Haye, à Schiedam, à Londres, lui parle de AL de Bellesbat, qui lui avait remis à l'insu de sa mère une lettre de JNL du Nover. M*"® du Noyer l'ayant fait avouer à sa fille, avait accablé le messager de reproches, si bien qu'il ne revint pas. Elle lui explitjue comment son mariage avec son cousin Cabin navant pas abouti, sa mère s'était adressée au comte de Dohna pour lui trouver un autre établissement. Il lui proposa M. Constantin, lieutenant de cavalerie en garnison à Nimègue, fort riche et d'un âge avancé. Il ne semble pas que sa femme l'eût accepté avec grand plaisir, et, pendant qu'il était en campagne, il revint aux oreilles de ce guerrier qu'elle se divertissait plus qu'elle ne l'aurait dû, en conij)agnie de sa mère et de sa sœur.
Le comte de Dohna, qui, entre temps, avait acheté un diamant à M"^*' du Noyer pour la somme de mille écus, invita un jour à souper la mère et les filles. Voici ce qu'en dit M™" Constantin :
« Le comte avait eu ses intentions en me donnant un époux; avant cru faire l'acquisition d'une maîtresse, il me pressait vivement et nous invita à souper. Il s'imagina sans doute que lorsque j'aurais quelques verres de vin dans la tête, ma mère et ma sœur également, il trouverait mieux son compte. Il se trouva apparemment, pour cet effet, seul avec nous trois; ordinairement il a\ait toujours quelques-uns de ses amis. Je ne sais si on avait mis quelque drogue dans le vin, mais nous n'étions point encore au dessert que ma mère tomba en faiblesse sous la table, ma sœur un moment après; je les suivis dans le même instant. Nous étions toutes les trois dans un état pitoyable. De vous dire ce qui se passa dans ces vineux moments, je ne le puis, et tout ce que je saurais vous en rapporter, est que, me sentant tourmenter, je me réveillai avec une surprise extrême de voir un page qui se mettait en devoir d'exécuter ce que j'aurais horreur de vous nommer. Ma mère et ma sœur se réveillèrent aussi. Nous demandâmes à parler au comte, ses domestiques ne voulurent point le réveiller, et nous fûmes contraintes de nous en aller assez matin, chez nous, à pied. »
Elle convient d'ailleurs qu'un honnête homme devait asoir l'opinion qu'a eue son mari sur sa conduite et celle de sa mère, et accuse celle-ci d'être cause qu'à la religion près, elle n'a pu vivre heureuse à ses côtés. Elle ajoute que si la mort de M. Constantin survenait, elle serait heureuse de reprendre sa liberté pour faire les volontés de son cher père. M"'' Constantin raconte aussi qu'elle a su résister à des propositions déshonnêtes que
lui fit un grand personnage dont elle ne dit pas le nom. Elle raconte également que M"^ du Noyer étant revenue à La Hâve en même temps que Cavalier, chef des Camisards, arrivait d'Espagne, tout le monde courait pour le voir; elle fit mieux, elle alla le trouver et l'amena dîner chez elle. La jeune Pimpette, alors âgée de quatorze ans, s'en éprit (elle était d'ailleurs pleine de dispositions galantes pour son âge) ; ledit Cavalier fréquenta la maison pendant deux ans, puis se retira, menacé, crovait-il, par les attentions particulières de sa future belle-mère.
Pourtant il semble qu'à ce moment, toujours d'après sa fille, elle était occupée d'un officier sans emploi qu'elle avait connu à Nîmes et qu'elle comlilait de cadeaux. Du reste, on peut s'étonner que M™" du Noyer sollicitât des pensions quand elle avouait avoir acheté trois maisons, pos.séder des diamants pour quinze mille livres, deux mille écus de billets, des effets sur la Banque d'Angleterre, en tout environ rjuarante mille livres. Mais on a déjà vu (]u'elle était toujours très préoccupée par la question d'argent.
M. du Noytrr donne aussi, à la fin de ses Mémoires, deux lettres d'un ami qu'il s'excuse de ne pas nommer et qui pourrait bien n'être que lui-même, lui apprenant le mariage de la dite Pimpette avec un prétendu comte de Winterfelt, inventé par Cavalier pour se venger de la fille et de la mère. L'éditeur de 1790 a jugé sans doute qu'elles suffisaient à faire comprendre la signification du Mariage frccifitc, comédie jouée à Utrecht en 1713, malgré les efforts de jN!""" du Noyer pour échapper au ridicule dont cette pièce la couvrait, ainsi que sa fille cadette. Elle figure au dernier volume, et n'est ni spirituelle ni même nmusnnte dans s;i grosse fnrce.