‹ Mémoires et lettres galantes de madame du Noyer (1663-1720) Avant propos et notes ArnelleChapitre 12 sur 19 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Montpellier. — Assassinat de M'"'' de Ganges par ses beaux-frères. — Le cardinal Bonzi et la belle Gévaudan. — Querelle de femmes aux bains publics de Paris. — Le Dauphin, la marquise du Roure, la Raisin. — Passion des princes pour les actrices et les danseuses.

ME voici présentement à ÎNIontpellier, INLadame. Je croyais qu'on ne pouvait rien trouver de plus joli qu'Avignon, mais à certains égards Montpellier l'emporte. Cette ville est bâtie sur une montagne, ce qui fait que le terrain n'en est pas uni et qu'on ne peut pas y faire un pas de niveau. I/opinion la plus générale est que ce territoire appartenait à des filles, et qu'on l'appelait Mont des Pucelles, d'où est venu le nom de Montpellier. Les dehors n'en sont pas si beaux que ceux d'Avignon, ses rues sont jjIus étroites et il n'v a point de fleuve qui la\e ses murailles : avec cela on v trou\e des agréments qu'on cliercherait inutilement ailleurs ; et il me S()U\ient (]ue lorsque je fus prendre congé de Monsieur, i)our ce voyage, ce prince me dit que j'allais dans le plus beau pays du monde et qu'il me félicitait si je devais faire quelque séjour à Montpellier, j)uisqu"il n'en avait jamais trouvé de plus agréable et qu'après trente ans il s'en souvenait encore avec plaisir.

On n'a jamais rien vu de si aimable que les femmes de Montpellier ; les plus laides ont des agréments à se faire suivre. Jugez de ce que ce doit être des belles, dont il y a bon nombre. Elles n'ont pas l'air si grand que les dames d'Avignon, mais elles l'ont plus aisé et plus fin et l'esprit brille dans leurs yeux. Elles ont l'humeur sociale et enjouée, et quoiqu'elles parlent presque toutes leur jargon, c'est avec tant de grâce et une élégance si naturelle que je crois que celle de Cicéron leur aurait cédé. Une honnête liberté anime toutes leurs actions et y donne un nouveau charme. On les voit tous les jours dans une petite place qu'ils appellent la Canourgue, avec des mouchoirs sur leurs têtes, se promener chacun a\'ec sa chacune. Ces manières libres donnent d'abord des espérances aux étrangers, qu'ils sont obligés de perdre dès qu'ils veulent trop s'émanciper. Il n'est point de lieu au monde où les étrangers soient si bien reçus qu'à Montpellier. On n'a que faire d'être connu pour être visité et recherché avec empressement et pour être d'abord de toutes les parties. On joue ici tout comme à Avignon, mais on y mange plus souvent ensemble, et, pour moi, je vous avoue que je suis plus sensible à ce plaisir-là qu'aux autres parce qu'on peut le faire durer autant qu'on veut. Il y a quantité de gens de condition, des Chambres de Justice, des cours souveraines, des intendants de province et ceux qui y commandent les troupes y font aussi leur séjour. L'air de Montpellier, qui passe pour un des plus purs du monde, et l'habileté des médecins, dont la Faculté est si renommée, y attirent un grand nombre d'étrangers de différents royaumes, surtout les Anglais qui y guérissent presque tous d'un mal auquel ils sont fort sujets, la consomption.

Vous avez su quel fut le triste sort de M™'' de Gan-

ges (i) qui perdit la vie par les mains de deux frères de son mari qui se servirent du fer et du poison pour se défaire de cette belle infortunée. L'un était le chevalier, l'autre l'abbé de Ganges. On n'avait jamais su ce que ces deux cruels assassins étaient devenus ; ils s'étaient dérobés à la justice humaine et l'on ne doutait point que la Divinité ne les eût poursuivis et qu'ils n'eussent péri malheureusement quelque part. On avait cru d'abord que le chevalier avait été tué au siège de Candie, mais comme on trouvait cette fin trop douce pour lui, le bruit cessa bientôt. Quant à l'abbé, on sut qu'étant entré sous un autre nom comme gouverneur chez un des souverains d'Allemagne, la sœur de son élève s'éprit de lui et voulut l'épouser. La mère s'y opposa, ne le trouvant pas d'un rang digne de sa fille; il finit par avouer son véritable nom et que c'était lui qui avait présenté le pistolet et le poison à sa malheureuse belle-sœur, ce dont il avait fait depuis une cruelle pénitence. La comtesse, pénétrée d'horreur, lui donna l'ordre de quitter son fils au plus tôt. De là il de\'int maître de langues dans une ville d'Hollande, où l'on dit (ju'il fit venir la jeune fille pour en faire sa femme.

On n'a jamais bien pu pénétrer le motif qui les avait poussés à ce crime ; bien des gens ont cru que le mari les avait engagés à lui faire ce sacrifice. Cependant le Parlement de Toulouse se contenta de le condamner à un ])annissem('nt perpétuel et de confiscjucr ses l>iens, et l'on lut sur])ris de ce jugement mitigé.

hiiiant (]U(! j'étais h Avignon, je vis arriver dans Ir jardin Maldachini un cavalier beau et bien fait cjui chercha M""" d'Urban dans tous les coins, et, dès qu'il

(i) Ganges est une petite localité près de Montpellier, célèbre par ses grottes.

LETTRES HISTORIOUKS KT (IALaNTES l Ui

l'eut trouvée, il se jeta à son cou et l'embrassa tendrement. Comme M. d'Urban était présent à ces caresses, nous crûmes que ce gentilhomme devait être son proche parent. Il l'était effectivement, car c'était son père, Je marquis de Ganges. Je ne fus jamais si surprise. J'étais si fort prévenue contre lui que je me l'étais imaginé à faire peur, avec des yeux hagards et une mine féroce. D'ailleurs, comme il y a longtemps de tout cela, je m'étais ligure qu'il devait être décrépit et j'étais étonnée de voir un homme qui ne paraissait pas avoir quarante ans, l)eau comme un ange et la physionomie la plus douce. Il avait avec lui un homme petit, camard, qui n'était ni si beau ni de si bonne mine que lui. C'était le comte de Ganges, colonel du régiment du Languedoc, mari de cette belle Gévaudan, maîtresse du cardinal de Bonzi, avec laquelle il venait de se brouiller. Quant à son frère aîné, le roi avait eu la générosité de lui rendre les biens confisqués de son père dès qu'il l'avait vu en âge d'en pouvoir jouir. Ce jeune marquis se maria, comme vous l'avez su, avec une fille de condition, riche et aimable, qu'il mena à Ganges, où il la laissa pour aller rejoindre son régiment. M. de Ganges, le père, était dans le château où on le tolérait parce qu'on ne pensait plus à cette affaire et qu'il n'y avait personne qui y fût assez intéressé pour vouloir l'obliger à garder son ban. Il avait même trouvé le secret de plaire à M. de Baville, en forçant ses vassaux d'assister à la messe. Son fils hii recommanda tendrement son épouse qu'il laissait sous sa conduite. Mais comme elle était nouvelle catholique et qu'il voulait signaler son zèle, il lui ôta d'abord une fille (i) qu'elle aimait beaucoup et

(i) Femme de chambre.

qui était depuis longtemps auprès d'elle. La marquise dissimula son chagrin. Elle était seule dans le château avec le terrible beau-père, auquel tout obéissait là dedans, et elle ne pouvait se voir têle-à-tête avec lui à table, dans le même appartement où sa belle-mère avait fini ses jours d'une manière si tragique, sans craindre pour les siens. Mais elle eut encore bien plus de peur quand elle trouva dans ce beau-père un ' amant passionné. Elle fut extrêmement embarrassée sur la conduite qu'elle devait tenir. Son devoir et son inclination lui défendaient de flatter une passion si criminelle, mais il était dangereux d'irriter un homme chez lequel les passions produisaient de si terribles effets, dont on voyait de tristes exemples. La jeune marquise ne savait comment se tirer d'un pas si glissant. Le baron de Moissac, son père, était nouveau catholique comme elle e! avait même beaucoup souffert pour la religion, et ainsi elle jugea bien que si elle lui écrivait, son beau-père ouvrirait ses lettres et s'en ferait un mérite auprès de l'Litendant de Baville qui le louerait de cela, bien loin de l'en blâmer. Il ne restait plus qu'un remède à tous les maux de la marquise, encore n'en pouvait-elle attendre qu'un effet bien lent : c'était d'écrire à son mari. Il était ancien catholique, ainsi il n'y avait pas de prétexte pour ouvrir .ses lettres. Le marquis reçut celle que sa femme lui écrivit là-dessus. Il frémit d'horreur quand il songea au danger auquel elle était exposée, et, n'écoutant que son premier mouvement, il prit la poste et fut à Paris se jeter aux pieds du roi pour le j)rier d'obliger son père à retourner dans son exil. Le roi parut surpris quand il apprit que M. de Ganges avait rompu .son ban et ordonna, si on le trouvait clans le royaume, qu'on lui fît tout de nouveau son procès. L'action du fils a été mal interprétée par ceux qui n'ont

s Aiiuji''-J' for enduits ■

Le Cardinal Bonzi.

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pas su ses raisons. Le roi l'a blâmée et je ne saurais l'excuser, quoique j'entre beaucoup dans sa peine.

Cependant, le comte de Ganges, qui était à la Cour, apprit ce qui se passait contre son père et vint en poste à Ganges, le tirer du château pour le conduire à Avignon. Mais ce séjour ne convenait pas à la situation dans laquelle il se trouvait, et il choisit celui de l'Isle, qui est une petite ville enchantée près de la Fontaine de Vaucluse. Le comte de Ganges, que le chagrin d'être brouillé avec sa femme rend tout à fait solitaire, l'a suivi dans sa retraite.

La brouille était venue de ce que 'SI. de Ganges se voyant méprisé par ses troupes, à cause du mariage qu'il avait fait, avait acheté une lieutenance de roi dans la province et le gouvernement de la cité de Carcassonne, où il fit dessein de mener son épouse ; mais M™" de Ganges ne fut pas de cet avis, et c'est là-dessus qu'ils se brouillèrent. Il sortit de chez sa femme, qui ne se mit point en peine de le retenir, ne l'ayant jamais aimé, et alla d'abord loger à un cabaret à l'enseigne du Chapeau Rouge, ce qui fit dire encore mille plaisanteries. Enfin, rebuté par tant de sortes de mortifications, il quitta Montpellier. Sa femme est fort aise d'en être débarrassée, mais le cardinal a été fâché de ce divorce. La tendresse qu'il a eue pour cette dame est usée par un commerce de longues années et ses indispositions lui ([(jnnent des pensées plus sérieuses. Il a toujours beaucoup d'honnêteté pour elle, et je crois qu'il se retranche présentement sur l'estime et la considération. Voilà par où presque tous les longs commerces finissent.

La maison de Bonzi a été autrefois une des meilleures de Florence, mais elle n'est plus sur le même pied, et le père du cardinal ayant fort dérangé ses affaires, l'évêque de Béziers, son frère, qui était fort riche, se

chargea de deux de ses enfants : une fille qu'il maria au marquis de Castres, gouverneur de Montpellier; de ce mariage est sorti le marquis de Castres, qui a épousé M"" de Vivonne, nièce de M™'' de Montespan, la marquise d'Onis d'Avignon et plusieurs autres. Quant à son neveu, cadet de M™*^ de Castres, il le destina à l'Eglise, mais, par un caprice de jeune homme, l'abbé de Bonzi quitta le petit collet, arbora un plumet à son chapeau et retourna à Florence pour retirer du grandduc des biens qu'il prétendait avoir appartenu à la maison de Bonzi. Il n'eut pas un fort bon succès dans cette affaire, et, pendant qu'il la poursuivait, un habile mathématicien l'ayant un jour regardé avec application, lui dit qu'il fallait se défaire de ce plumet et de cette épée inutiles, que sa destinée l'appelait à l'état ecclésiastique. Le baron de Castelnau, nom qu'il avait pris en quittant celui d'abbé, voulant en savoir davantage, le mathématicien, après avoir regardé dans sa main et fait toutes les grimaces nécessaires en pareil cas, l'assura que s"il reprenait le petit collet, il serait évêque, puis arche\-êque, serait chargé de grandes négociations auprès des couronnes étrangères et que, lorsqu'il aurait les yeux rouges, il serait fait cardinal. Mais il l'avertit de prendre garde à son année climatérique qui risquait fort d'être la dernière de sa vie. Quoiqu'il n'y ajoutât pas beaucoup de foi, il garda soigneusement son horoscope, et ayant abandonné ses réclamations, le grand-duc lui donna en échange quelques bénéfices et la qualité de résident pour lui, à la Cour de France. Voilà le baron de Castelnau redevenu abbé de Bonzi. L 'évêque son oncle le vit revenir avec plaisir, et lui fit donner l'évêché de Béziers quand il le quitta pour devenir archevêque de Narbonne, situation que son neveu occupa lui-même à sa mort et fut par conséquent primat des Gaules et

président de la province du Languedoc. La Cour l 'envoya en Pologne, où on prétend qu'il contribua beaucoup à faire monter Sobieski sur le trône. Au retour de ce voyage, ayant gagné par la fatigue et le mauvais temps une fluxion sur les yeux, il écrivait en badinant, à M'^'^ de Castres, sa sœur : « Je ne sais si je serai bientôt cardinal, mais j'ai les yeux furieusement rouges. » A son arrivée en France, il trouva le courrier qui lui apportait la barrette.

Mais si son génie lui valut tous ces beaux avantages, sa bonne mine lui en valut aussi de bien grands et la reine de Pologne, plus sensible aux mérites de ce prélat qu'aux obligations que le roi son époux lui avait, sentit pour lui plus que de la reconnaissance. Vous savez que ïette reine est française, fille du marquis d'Arquin et sœur de M""' de Béthune. On dit qu'elle a de la beauté et le nouveau cardinal, également bien servi par l'amour et par la fortune, jouait le plus joli rôle du monde. Ce fut dans ce temps-là que la reine de Pologne, ne pouvant plus soutenir son absence, résolut de venir aux eaux de Bourbon j)()ur avoir occasion de le voir, et, après s'être fait ordonner ce remède par ses médecins, sur des maux qu'elle suf)posa, on commença à songer à son équipage. Mais pat le cotltre-temps le plus fâcheux du monde, le pape s'avisa de mourir fort mal à propos pour les amants, car le cardinal fut obligé d'aller au ronrlave, et la reine, qui ne venait en France que i)our le voir, rengaina son voyage. La Gazcifc prit soiti de dit-è que les vents lui avaient été contraires et qu'elle avait été obligée de débarquer, et peu de gens ont su la vérité dé la chose.

Cependant le cardinal, à son retour de Rome, vint en Languedoc, et cornme il aimait tendrement M""" de Casttes, sa sœur, et (|u'il se plaisait bducodi) à Afont-

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pellier, il y passait ordinairement tout le temps qu'il restait en province, et ce fut là qu'il vit la belle M"*^ de Gévaudan. Cette demoiselle était de Nîmes : elle avait une sœur mariée à Montpellier avec un président et c'était chez cette sœur que ses parents l'avaient envoyée pour la guérir d'une inclination qu'elle avait prise dans sa ville, et qui n'était pas de leur goût. Le cardinal l'aima dès qu'il la vit et comme elle était prévenue pour un autre et que d'ailleurs elle vit bien que la passion du cardinal ne pouvait avoir aucun but légitime, il aurait couru risque de perdre bien des soupirs, si l'avarice de la présidente ne lui eût ouvert le chemin du cœur de sa sœur. Cette femme, qu'on appelle M™'' Mariote, a un génie extraordinaire ; elle serait capable de gouverner un Etat et, plus que cela, entend tout ce qui regarde ses intérêts. Après avoir parlé politique avec le cardinal, elle lui arracha son secret, lui promit de servir son amour, et, après avoir négocié cette affaire comme de la paix entre deux couronnes, elle fut conclue. Le cardinal devint possesseur de la belle, et la présidente de quantité de grosses sommes dont il lui fit présent. Outre l'argent qu'il lui donnait, il lui facilitait encore les moyens d'en gagner considérablement. Il ne se faisait aucune affaire dans la province que par son canal, et il ne s'en faisait aucune gratis; ainsi la présidente ramassa bientôt des sommes immenses. M"® de Gévaudan, qui était en tutelle auprès de cette sœur et qui la craignait plus que le tonnerre, n'avait garde d'entrer dans une discussion d'intérêts avec elle et se contentait des nippes et des bijoux dont le cardinal lui faisait présent, jusqu'à ce qu'un peu d'expérience lui fit ouvrir les yeux; et comme elle vint à savoir que sa sœur avait marié une fille fort avantageusement par les bienfaits du cardinal, elle commença de songer à elle : elle se

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fit donner des meubles à part, de la vaisselle qu'elle fit marquer à son coin, et enfin elle songea à se bâtir une maison que la libéralité du cardinal rendit magnifique. C'est sur les masures du temple des protestants qu'elle a été élevée, et il n'est point d'hôtel à Paris ni de palais à Gênes qui soient plus beaux. M^'^Mariote, qui regardait cette maison comme de\'ant être un jour à elle ou aux siens, voyait sans chagrin toute la dépense qu'on y faisait, et, étant trop habile i)our s'éloigner d'une sœur qui était pour elle une véritable vache à lait, elle l'engagea à la loger avec elle, et le cardinal le souhaita, se souvenant (]u'il lui devait tout le plaisir de sa vie.

Cependant ces amours faisaient un terrible bruit. Vn frère de la Géxaudan, qui croyait son honneur intéressé là dedans, en vint avertir son père et sa mère, et ces bonnes gens l'envoyèrent à Montpellier pour s'éclaircir de la vérité. Mais l'habile présidente lui fit donner une compagnie de dragons et la majorité de Narbonne. et par là trou\a le moyen de lui fermer la bouche. f'Jle fit de même à l'égard de ses autres parents, leur faisant du bien sans qu'il lui en coûtât, et les mettant par là dans ses intérêts. Tout cela n'empêcha pas le ])ublic de beaucoup raisonner et les poètes de faire quantité de satires. Un nommé Vitrial, qui était écuyer à Montpellier, perdit mille écus que la ville lui donnait ])our mon trer à monter à cheval, parce qu'il a\ait fait des vers un i)eu trop justes sur cette affaire. Dans ce temps-là, le comte de Ganges arriva à Montpellier et, malgré tout ce qu'on lui dit de la Gévaudan, il en devint fort amoureux et lui offrit de l'épouser. La présidente, qui craignit que ce mariage ne fît diversion à son désavantage, fit ses efforts pour la détoin-ner et n'y eut pas beaucoup de peine, parce (]ue la personne du caxalier ne plaisait pas à la rlemoisclic : mais il snrxint cjn('l(]ue temps après un

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cas qui Ht cjue ces dames furent trop heureuses de le trouver.

M™^' Mariote a\'ait \u a\ec eliaj^M'iii le pou\uir de M. de Baville, intendant du Languedoc, et l'empire qu'une jeune dame, Al""' Daudessan, avait pris sur lui. Pour leur faire de la peine, elle composa des mémoires qu'elle envoya en Hollande et fit mettre sur la Gazette de ce pays les amours de M. de Baville. Celui-ci, très surpris de se \"oir tvmpanisé, écrivit en Hollande et se fit envover les mémoires en original, qui se trouvèrent écrits de la main de la dame dont je viens de parler. Avec ces preuves en mains, il fut dans l'assemblée des Etats que le cardinal présidait, et, après s'être plaint d'une manière vive du procédé de cette dame et dit bien des choses là-dessus, qui intéressaient Son Eminence, il con- (^lut jiar l'assurance qu'il se vengerait de cette calomnie. Va\ effet, peu de temps après, il donna avis en Cour du commerce du cardinal. La Cour prit feu là-dessus, on résolut de faire enlever la demoiselle et de l'enfermer pour le reste de ses jours, et cela aurait été exécuté si le cardinal, qui était au désespoir de ce malheur, n'eût été se jeter aux pieds du roi pour le prier de faire tomber la foudre sur lui et d'épargner une demoiselle qui était très innocente. Mais il eut beau dire, l'esprit du roi était prévenu, et le seul moyen que le cardinal put trouver fut d'écrire à sa belle de se marier au plus vite pour é\iter le péril dont elle était menacée. Elle suivit son avis et épousa sur-le-champ le comte de Ganges, cadet d'une des meilleures maisons du pays et colonel de dragons, qui se trouva trop heureux de profiter de la conjoncture.

Ainsi AI"'' de Gévaudan, ilevenue comtesse de Ganges, se vit à l'abri des insultes de ses ennemis, sous le manteau de l'hymen qu'on peut appeler manteau de charité.

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puisqu'il couvre souvent une multitude de péchés. Ce mariage a fait grand tort au comte. On trouva aussi M"*^ de Gévaudan bien hardie d'entrer dans une famille oîi, sur de simples soupçons, on assassinait les gens, elle qui avait à craindre pour des choses un peu plus avérées. On leur fit cent avanies et entr 'autres, le pre- ^riier soir de leurs noces, on attacha sur la porte un portrait où on voyait un bélier ayant une calotte rouge sur ses cornes avec ces mots : A.u bon mouton de Gaiiges, faisant allusion aux moutons de ce pays-là, qui passent pour les meilleurs du monde.

Pour en revenir au cardinal de Bonzi, il a été attaqué dès sa soixante-troisième année d'une apoplexie dont il ne se serait point tiré si, se sou\enant de ce que cet homme lui avait prédit, il n'avait eu la précaution de se faire veiller toutes les nuits et c'est à cette précaution qu'il doit tous les secours qu'il reçut dans son mal, sans lesquels il aurait sans doute succombé. M. de Montpellier fut le voir et lui porta le Saint-Sacrement. Comme c'était pendant la tenue des Etats, dont le cardinal est président, tous les seigneurs composant cette assemblée se rendirent dans sa chambre où l'on avait orné une table en manière d'autel i)our servir de reposoir au Saint- Sacrement. Dès que l'évêque l'eut exposé à l'adoration des assistants, il s'approciia du malade et lui dit qu'ayant scandalisé la province par le commerce qu'il avait eu avec M"'" de Ganges, il devait en faire une réi)aration ])ul)li<]ue et promettre solennellement à Dieu, au cas ([u il xoulûî lui redonner la santé, de rompre entièrement avec cette dame. T. à-dessus, abusant de (juel- (jucs signes équivoques que le cardinal fit par hasard, il dit tout h;iiit (jue Son Eminence demandait pardon à Dieu et à la province des scandales qu'il avait donnés et promettait de rompre avec M""' de Ganges, à laquelle

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'Ht^

Louis XI \ en Soleil, dans le ballet de La Nuit.

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il t'inuya sur-lf-champ le curé de la part du cardinal pour lui défendre à l'avenir sa maison. La comtesse reçut ce compliment sans s'émouvoir et se contenta de dire au curé qu'elle savait d'où partait ce coup et qu'elle agirait là-dessus comme elle le jugerait à propos. Cependant le cardinal revint de son apoplexie et fut fort surpris d'apprendre tout ce qui s'était passé pendant son mal et les démarches c]u'on avilit faites en son nom ; mais comme il est extrêmement politique, il ne manqua pas d'aller remercier l'évêque du soin qu'il a\ait pris de lui administrer les sacrements, et, pour lui faire voir ([u'il désavouait tout ce qu'on avait prétendu lui faire dire, il cria tout haut à ses porteurs d'aller chez M™*' de Ganges. Cette comtesse le reçut assez froidement, quoiqu'elle ne dût pas l'accuser d'une chose à laquelle il n'avait eu nulle part, et, après le premier compliment, elle lui dit que l'air de la campagne aiderait au rétablissement dt sa santé. Son Eminence prit cela pour un exil, et, \oulant s'y .soumettre, elle partit dans le moment pour Malmagne (Valmagne), qui est une de ses abbaves.

M. de Montbel, qui est syndic de la province du Languedoc, me racontait comment ^L Penautier, trésorier de la même province et du clergé, est revenu sur l'eau après a\'oir été accusé d'empoisonnement. Tl tient présentement table aux Etats, et les plus grands seigneurs se font honneur d'y manger. Aussi ne manquet-on pas d'en dire :

Si Penautier dans son affaire X"a su trouver que des amis.

C'est qu'il avait su se défaire De ce qu'il avait d'ennemis.

Si pour paraître moins coupable II fait largesse de son bien.

C'est qu'il prévoit bien que sa table Xe lui coûtera jamais rien.

J\ii encore à vous dire que M. Bosc, de Montpellier, a épousé cette M™'' de Montpouillan qu'il avait amenée de La Haye et qui a\-ait quitté son mari pour le suivre. Il avait donné une fête magnifique, étant maître des requêtes, à M. d'Ondyk, envoyé extraordinaire de Hollande. La scène se passa au Roule, qui est, comme vou» savez, dehors la porte Saint-Honoré. C'étaient des illuminations qui faisaient du jardin paroli au soleil. Tous les arbres étaient autant de lustres ; il y eut un souper magnifique après lequel on commença un bal qui dura juscjues au jour. Tout Paris y courut en masque, les rafraîchissements v coulaient de source et cette fête fut si belle qu'elle coûta cinquante mille francs, dépense que ^L Bosc pouvait faire aisément, parce qu'il est le fils d'un homme d'affaires de Montpellier, qui lui a laissé de grands l)iens ; ce qui donna occasion à M. le premier président de dire, avec son sang-froid ordinaire, qu'on de\ait sa\oir bon gré à cet homme, qui venait du fond de sa province, faire les honneurs de la France. Ceux qui prétendaient pourtant savoir le secret, disaient que ^L Bosc donnait cette fête à M""" Montpouillan. Il l'a ensuite fait enfermer dans des lieux qui ne sont rien moins que pour des vestales, et, après un éclat de cette nature, il l'a reprise et il est avec elle comme si de rien n'était. On dit que le sujet sur lequel il la fit mettre en pénitence est le plus plaisant du monde et qu'elle lui a joué un tour qui passe de beaucoup tous ceux de la femme à Georges Dandin. Je m'en ferai conter l'hi.stoire et vous en ferai part une autre fois (i).

!i) La dame de Paris, qui répondait fidèlement à chaque lettre et donnait des nouvelles de la Cour, du Roi, de M°" de Montespan, de M""" de Maintenon, de la famille royale, avec des détails connus sur ces personnages ainsi que sur les événements politiques du moment, ne voulait pas être en reste sur les anecdotes privées.

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Lettre de Paris.

On s'est baigné cet été à la Porte-Saint-Bernard (i); toute la ville, attirée par ce spectacle, avait entièrement déserté le Cours (2), et Ton ne voyait que carrosses sur le bord de l'eau. Un jour, les deux Loisons se baignaient et avaient autour de leur tente M. le Duc (3) et quantité d'autres dieux marins. La femme d'un Conseiller qui se baignait assez près d'elles dit à une de ses amies : « Voilà les Loisons! » Elles l'entendirent et la cadette répondit : « Voilà qui est bien robin et bien bourgeois. — Il est vrai, dit la conseillère, qu'on pourrait vous donner d'autres noms et que ceux d'abandonnées et de malheureuses vous conviendraient fort. » Les Loisons prirent feu, quoiqu'elles fussent dans l'eau, et, fortifiées par la présence du prince, elles crièrent d'abord : « Monsieur le Duc, à moi, voyez comme on nous traite ! » Mais M. le Duc leur dit : « Mesdames, je veux bien partager vos plaisirs, mais non pas vos querelles. » Cette réponse a été trouvée fort jolie : voilà pourquoi je vous en fais part.

L'Opéra et la Comédie vont toujours leur train et fournissent des maîtresses à nos princes. Monseigneur a choisi la Raisin et on dit que cette comédienne a entièrement supplanté la marquise du Roure que le roi a exilée ; vous pourrez la voir, car on dit qu'elle est à Montpellier. Il l'a recommandée à un fameux médecin nommé Barbeirac, car elle y va pour accoucher. Elle y a fait trois voyages incognito pour la même raison, et Mgr le Dju])hiii le charge d'en ])reii(lrc soin, parce que ses

(i) Ail bout du (juai de la 'l'ourncllc et au coinincuL-i.iiiLUt du quai Saint-Bernard, fut abattue en 1730.

(2) Cours-la-Rcine.

(3) Fils de l'aîné de la maison de Condé.

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erifaiïts sont de sa façon. Si cela est, voilà le secret un peu éventé, mais les gens sages n'en parleront qu'à l'oreille. Je n'aurais pas cru que notre Dauphin eût poussé la constance si loin avec la marquise du Roure. Je sais qu'il l'a beaucoup aimée et qu'un jour que le roi était à Choisy et qu'il lui dit que pour de bonnes raisons il avait jugé à propos d'exiler cette dame, ce fils respectueux lui répondit : « Vous êtes le maître, Sire, mais si Votre Majesté l'envoie au bout du monde, je partirai dès demain pour aller vivre avec elle. » Le roi, surpris de cette réponse à laquelle il ne s'attendait pas, ne dit mot, et Monseigneur monta à cheval sur-le-champ et s'en vint à Paris. Le roi envoya après lui M. Dumont, écuyer de Monseigneur et son favori, pour le ramener et lui faire entendre raison. Il revint et le roi lui dit que la marquise du Rbure lui était infidèle, qu'elle mêlait le sang royal avec le roturier, que c'était la véritable raison qui avait causé son exil. Monseigneur parut la goûter, et, depuis ce temps-là, on l'avait cru détaché de cette belle ; peutêtre cachait-il sa marche.

Quoique grand-papa, iSlonseigneur, qui est encore jeune et beau, donne aussi quelquefois dans l'aventure et dernièrement il dépêcha son écuyer favori à Paris pour lui aller chercher une actrice de l'Opéra qui est agrégée dans ses menus plaisirs. L'actrice partit dans le moment et mena avec elle une de ses sœurs pour lui tenir compagnie au retour. Dès qu'elles furent arrivées à Meudon, on les mit dans des chambres séparées et l'on avertit Monseigneur que sa belle l'attendait. Il acheva de déjeuner, après quoi il passa dans la chambre oii il croyait la trouver. Mais par un malentendu, il rencontra justement celle qu'il ne fallait point. Sa préoccupation ou peut-être le peu d'attention qu'il a pour ces sortes de choses l'empêchèrent de s'apercevoir de la différence

qu'il ne connut que, lorsqu'ayant été joindre sa cour, son confident lui vint dire que la belle s'ennuyait. Ce fut là le dénouement de la pièce. Comme l'intention fait le crime et que celle de Monseigneur n'avait pas été criminelle, car elle n'était pas, dans le fond, fort innocente, mais comme vous savez, il y a mal et pis, comme, dis-je, Monseigneur n'avait donné que par hasard dans ce pislà, il en a eu moins de remords. On ramena les deux sœurs qui, si les choses se font dans l'ordre, seront toutes deux exclues des bonnes grâces de ce prince, qui était trop scrupuleux (M. d'Epinay l'était moins), pour ne pas rompre tout commerce avec elles.

Le pauvre comte d'Estrades voudrait bien qu'il lui fût permis de chasser dans les plaisirs de Monseigneur, mais il n'v a pas eu moyen, et il a fallu décamper d'auprès de la Raisin. La Florence, danseuse de l'Opéra, a fait la conquête du duc de Chartres, qui n'a jamais eu du goût pour sa femme, bien qu'il l'ait prise de la main et de la façon du roi (i). Le grand prieur (j) et Fanchon Moreau font toujours la même vie à Clichi, où (juantité de gens la vont voir et où elle les régale très bien. Le duc de Valentinois, qui a une des plus aimables femmes de la Cour, la néglige pour la petite du Fort, autre danseuse de l'Opéra, tant on est à présent dans le goût des filles de théâtre.

(i) Et de M"" de Montespan.

(2) De la maison de Vendôme.

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